Informer dans la tourmente

Le 10 mars dernier, l'Observatoire de la déontologie de l'information (ODI) publiait son rapport annuel intitulé « L'information dans la tourmente ». Ce document revient sur dix huit mois (d’octobre 2014 à mars 2016) de questionnement, de doutes, d’événements liés au journalisme en France. Comment informer les citoyens en ces temps difficiles ? Le renforcement de la sécurité doit-il forcément se coupler avec une restriction de la liberté d'information ? Quelles sont les impacts du système actuel sur l’information ? Pour réfléchir à ces questions, l'Atelier des médias reçoit Patrick Eveno, Pierre Ganz, Martine Ostrovsky et Jacqueline Papet, tous les quatre membres de l'ODI et co-auteurs de ce rapport.

Les invités :

- Patrick Eveno, historien, spécialiste des médias et président de l’ODI, signe la partie «Exactitude et véracité» du rapport.

- Pierre Ganz, ancien journaliste à RFI, s’est intéressé aux conditions de production de l’information. Il a compilé des exemples d’abus, d’erreurs et d’observations recueillis dans la presse de 2014 à 2016.

-   Martine Ostrovsky est juriste et membre de l’ODI. Elle s’est chargée de la partie qui concerne les relations des journalistes avec les sources.

- Jacqueline Papet, ancienne journaliste à RFI, s’est intéressée au respect des personnes dans le traitement journalistique.

 Consulter le rapport de l'ODI

“ L'ODI tient à rappeler que le droit du public à être informé place les médias au cœur de notre démocratie et leur confère une grande responsabilité. Toute tentative de brider la liberté d’information au prétexte de renforcer la sécurité des Français ou de désaccords sur le traitement de l’actualité menace la démocratie. La déontologie, ensemble de règles professionnelles qui, lorsqu’elles sont respectées, permettent de livrer aux publics une information fiable, ne saurait servir de paravent pour entraver l’information ou embrigader les journalistes et les médias au service d’une cause ou d’une autre.”

Sans réelle liberté d'informer pas de déontologie

L’année 2015 a été marquée par les attentats. À ce sujet, les pratiques médiatiques ont souvent été critiquées par les politiques et par la société civile. Cependant, les auteurs du rapport tiennent à rappeler qu'il ne peut pas y avoir de déontologie dans la presse sans réelle liberté d'informer.

En effet, depuis 2014 et surtout depuis les attentats contre Charlie Hebdo, certains politiques défendent un discours promouvant la sécurité, à juste titre, mais parfois au détriment de la liberté. Patrick Eveno, président de l’ODI, met en garde : “On sent qu’il y a un certain nombre de lois qui risquent de poser des problèmes pour la liberté d’informer”.

  • Depuis qu’a été promulguée la loi relative à la lutte contre le terrorisme du 13 novembre 2014, les délits d’apologie du terrorisme et d’incitation au terrorisme ne relèvent plus de la loi de 1881 sur la liberté de la presse mais du code pénal (les conséquences : comparution immédiate, et peine encourue plus importante). Ce changement est-il un problème pour les journalistes ? Pour Patrick Eveno, “cela va avec l’évolution du système médiatique actuel car le poids des réseaux sociaux est de plus en plus important. Sur ces derniers on retrouve certes des médias professionnels mais aussi des civils qui peuvent faire l’apologie du terrorisme”.

  • La loi “Renseignement” menace la protection des sources de ceux qui informent. Pour le Syndicat national des journalistes (SNJ) et la Fédération internationale des journalistes (FIJ), cette loi est contraire à l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’homme et des libertés fondamentales. Les deux organismes ont d’ailleurs saisi en janvier dernier la Cour européenne des droits de l’homme (en déposant en recours).

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  • Pour un certain nombre d’observateurs - comme le blog “Vu de l’intérieur : observatoire de l’état d’urgence” tenu par Laurent Borredon et Camille Bordenet, journalistes au Monde - l’inscription de l’état d’urgence dans la Constitution risquait d’installer la France “dans un régime dérogatoire aux libertés publiques”. Peu après la diffusion de notre émission, le gouvernement français a abandonné (mercredi 30 mars) son projet de révision de la Constitution “pour y inscrire l’état d’urgence et la déchéance de nationalité”.

  • Une nouvelle encourageante… Le député Patrick Bloche (président de la commission des Affaires culturelles) vient de présenter un projet de loi (en cours de discussion à l’hémicycle) visant à “renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias”. Dans le rapport rédigé par ce même député, il est écrit que la commission des Affaires culturelles et de l’Education a “dans un nouvel article 1er bis, très substantiellement réformé et renforcé le droit à la protection du secret des sources des journalistes”. À suivre donc.

     

Les pratiques journalistiques qui posent problème

Par la suite, le rapport référence une liste (non exhaustive) des divers manquements aux impératifs journalistiques.

“La convergence des médias n'est pas seulement un thème économique, elle est également la réalité actuelle de l'information interconnectée qui fait système ; le rôle croissant des réseaux sociaux vient renforcer cet effet systémique ; la gestion des relations avec les sources devient plus complexe à mesure qu'elles se diversifient. Déjà relevés l'année dernière, le durcissement des relations entre les politiques et les médias ou l'effacement des frontières entre information, communication et publicité doivent conduire les rédactions à renforcer leurs défenses déontologiques.”

Erreurs passives et fautes d'ignorance : "Il y a les « petites » inexactitudes, orthographiques et grammaticales, mais aussi géographiques et historiques. Un seul exemple des premières : pas moins de neuf médias ont publié, comme l’avait fait un rédacteur malheureux de l’AFP qu’une décision chinoise « fait crainte [sic] une mainmise accrue de Pékin sur la presse de Hong Kong»  (décembre 2014)".

Titres et contenus différents : "Les nouvelles technologies multiplient les occasions d’écart entre les deux. Car c'est le titre qui fait les remontées sur les moteurs de recherche et incite à relayer un article. Qui aura envie en effet d'adresser aux membres de son réseau social une info qui n'est pas sûre, qui donc ne peut réellement susciter l'indignation, la sympathie, la colère ? Bref qui s'adresse à l'intelligence plus qu'aux émotions et qui oblige à prendre du temps pour se faire une opinion. Donc les titres bannissent les conditionnels, au détriment de l’exactitude."

Rumeurs crédibilisées : "Les informations qui circulent sur les réseaux sociaux relèvent pour beaucoup de la rumeur. Démonter ces rumeurs et les démentir n’est pas aisé (voir encadré). Mais trop souvent les journalistes professionnels les reprennent."

Mises en scène : "La télévision a besoin d'images. Parfois ce n'est pas le réel qui est filmé, mais sa reconstitution imaginée et mise en scène, nourrie de témoignages plus ou moins anonymisés et de séquences plus vraies que nature, scénarisées avant le tournage." 

La priorité reste “le droit du public à être informé prime sur toute autre considération ; les réseaux sociaux sont un outil indispensable dont l'usage doit être éthiquement maîtrisé ; les liens d'intérêt sont à bannir, ou à afficher clairement ; les pressions de toutes origines doivent être ignorées, et dénoncées collectivement.”

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Journaliste en contrat pro à l'Atelier des Médias de RFI
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