Le site Espace d’espoir (« Fushat Amal » en arabe libanais), lancé par l’ONG Act for the Disappeared en janvier 2016, veut être une caisse de résonance pour les milliers de familles libanaises qui ont vécu la disparition de leurs proches pendant les années de guerre civile. Des histoires de vie, des récits d’enlèvements et des photographies peuplent ce mémorial en ligne, destiné à combattre l’oubli collectif.

La guerre du Liban (1975-1990) a laissé derrière elle près de 200 000  morts. Pendant ces années noires, les enlèvements ont par ailleurs été effroyablement fréquents. En 2000, une estimation officielle a établi à 17 000 le nombre de civils ayant disparu sans laisser de traces. Après plusieurs décennies, leurs familles vivent toujours dans l’incertitude. Elles ignorent le sort de celles et ceux qui ont été kidnappés par les multiples milices et groupes armés qui s’affrontent pendant les quinze années du conflit.

Comme pour offrir à ces familles une lueur d’espoir, l’ONG Act for the Disappeared a développé une plateforme numérique pour accueillir  cette mémoire collective : « Fushat Amal », qu’on peut traduire par « Espace d’espoir ». Ce site est en ligne depuis janvier 2016 et se veut la « première base de données publique au Liban » sur les disparus de la guerre, selon Justine Di Mayo, directrice de l’association.

Le mémorial en ligne fonctionne comme un trombinoscope, avec des photographies ou des silhouettes cliquables. Chacune mène à une page de profil, où l’on retrouve des éléments d’identité comme le nom, la date et le lieu de naissance, la date et le lieu de disparition, la profession et l’âge au moment de la disparition. Ces informations sont complétées par des récits et témoignages de proches. On apprend qui était la personne, comment elle était perçue par ses proches et, surtout, les circonstances de sa disparition. Ces histoires glaçantes sont souvent accompagnées de photos supplémentaires, parfois aussi de photos de ce qui reste de leurs possessions.

« Nous souhaitions construire un site interactif, pour que n’importe quel proche de disparu puisse partager son récit de disparition, directement en ligne, explique Justine Di Mayo. Lorsqu’on se rend sur le site, on peut y créer un profil en répondant à un questionnaire. » Les membres de l’ONG procèdent ensuite à des entretiens auprès de ces proches pour recueillir leur témoignage. A ce jour, ce travail a permis de rendre publiques les histoires de 166 personnes disparues pendant la guerre. Souvent des récits de Libanais et de Palestiniens enlevés alors qu’ils se rendaient au travail, à l’université, au supermarché, chez des proches, en raison le plus souvent de leur origine confessionnelle ou de leur couleur politique.

 

Ramzi Abdel Khaleq, le frère de Dima Maalouf, a disparu le 29 juillet 1982, alors qu’il avait 21 ans.

« Ramzi avait toute sa vie devant lui. C’était un jeune homme beau et promis à de grandes choses. Il a disparu alors qu’il sortait de l’université, pendant la guerre du Liban.  

Les Forces libanaises, une des principales milices chrétiennes de l’époque, étaient installées dans la région montagneuse d’Aley.  Ramzi sortait de là-bas, avec un camarade d’université. La milice les a arrêtés et les a fait descendre de la voiture. A la maison, nous savions qu’il rentrait toujours vers 19h-19h30. A 20h, il n’était toujours pas rentré. Auparavant, il nous avait dit : « Si je ne suis pas arrivé à cette heure-ci, allez directement alerter sur ma disparition, car ça veut dire que j’ai été kidnappé ».

Nous étions anéantis moralement, sans savoir ce qu’il fallait faire ni par où commencer. Puis, on s’est mis à le rechercher. J’ai mobilisé les contacts et les relations que pouvait avoir ma famille, en espérant qu’il y ait de nouvelles informations. Mais je revenais toujours déçue.

Un jour, un membre des Forces Libanaises, une relation de mon père, m’a amené au siège du Conseil militaire de la milice, dans le quartier de Karantina, à Beyrouth. Il nous a présenté à une personne – j’ai complètement oublié son nom- un grand responsable.  Il m’a dit : “Pourquoi tu viens t’adresser aux leaders des partis, qu’est ce que tu veux réclamer auprès des responsables politiques?”

Evidemment, il a dit qu’il n’avait jamais entendu parler de Ramzi, qu’il ne savait rien de lui. En revanche, il nous a dit de descendre au parking du Conseil militaire, pour voir les voitures qu’ils avaient confisqué aux personnes enlevés. Toutes les voitures des kidnappés devaient être là. Je m’en rappelle encore. Je leur ai dit qu’il avait une Honda Accord, couleur métallique, et elle y était. »

L’objectif de ce mémorial est, selon la directrice d’Act for the Disappeared, de permettre « la reconnaissance », par la société libanaise et par les autorités, de cette réalité historique et « du droit de savoir des familles ». En effet, le Liban entretient un rapport compliqué avec son histoire et plus particulièrement avec ces années de guerre. Depuis la fin du conflit, consolidée par l’adoption d’une loi d’amnistie, le travail de mémoire collective s’est traduit plutôt par un effort d’oubli national.

« La majorité des Libanais ne soutient pas ouvertement le droit de savoir des familles. Elle pense : “On a tout fait pour oublier la guerre, faisons tout pour oublier les disparus, tournons la page.” » --Justine Di Mayo, Act for the Disappeared

 « Au Liban, on n’a pas de manuel d’Histoire qui fasse consensus. Comment sommes-nous sortis de la guerre? En décidant d’effacer les traces. » --Carla Eddé, directrice du département d’Histoire de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

 

Afin de sensibiliser le public, Act for the Disappeared a diffusé certaines histoires de disparus, racontées à la première personne, sur des spots publicitaires. L’ONG a également établi un partenariat avec deux journaux libanais, le francophone L’Orient-Le Jour et l’arabophone Al-Akhbar, pour publier des récits de disparitions de manière hebdomadaire.

L’ONG n’est pas la seule mobilisée sur le dossier des disparus. Le 1er juillet 2016, le Comité international de la Croix-Rouge a annoncé la mise en place d’une campagne de prélèvement d’ADN, auprès des proches des personnes enlevées. Ces échantillons devraient permettre d’identifier les restes humains enterrés dans des charniers et des fosses communes pendant les années de guerre et de donner des réponses à quelques familles.
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Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
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Commentaires

  • C'est une très bonne chose pour la mémoire des disparus.

    Raph.

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