Youtube, réseau de la reproduction sociale

Youtube, réseau de la reproduction sociale

En moyenne, 96% des jeunes regardent des vidéos en ligne, pour une moyenne de 11 heures par semaine. (Source : étude de l’agence DEFY Media). Youtube est la plus sociale des plateformes vidéo. Et celle où les mécanismes de reproduction sociale se jouent de manière parfaite. Analyse.

Les abonnée à Phosphore dans les années 1990 ou 2000 ont du être surpris en voyant paraître ce mois de juin 2016, en guise de numéro de fin d'année consacré à l'orientation scolaire, le magazine édité par Bayard Presse : à la place de "Médecine, Classe Prépa, BTS, quelle filière pour toi ?", "92 pages de youtubeurs dont Seb la Frite, Andy Raconte, PV NOVA, Doc Seven, Golden Moustache et bien d'autres !!". Les Youtubeurs sont devenus des modèles pour les jeunes qui veulent entrer dans le monde. 

Réseau social où les jeunes socialisent parce-qu’ils regardent et partagent des vidéos, Youtube est aussi celui de la réussite sociale, car sur ce site, les utilisateurs produisent certes les vidéos, mais ils produisent aussi leur audience. En ce sens, les Youtubeurs produisent leurs communautés, quand sur d’autres réseaux sociaux, les marques, les personnes ou les médias ne font qu’agréer leurs communauté. Ni tuteurs, ni communicants, ni artistes scéniques, « les youtubeurs, rompus aux nouvelles technologies de la communication, ont développé des compétences qui n’existaient pas auparavant », observe Marion Rollandin, chercheuse en SIC au CELSA, et qui travaille sur la réflexivité dans les échanges en ligne.

Cette réussite les Youtubeurs la diffusent à travers leurs contenus. Humour, mode, forme, beauté, fooding : les contenus des vidéos où les vloggers (bloggers video) se mettent eux-mêmes en scène ont tous ceci de commun qu’ils touchent à l’art de vivre.  De l’art de vivre au savoir vivre, il n’y a qu’un pas : les youtubeurs utilisent souvent le ressort du comique de situation lorsqu’ils distillent à leurs jeunes abonnés des conseils pour se débrouiller, opérer les meilleurs choix, et se départir de situations délicates auxquelles sont confrontés quotidiennement les adolescents. En ce sens aussi, Youtube est le réseau social par excellence. 

« Socialiser » à quinze ans

Dans un livre intitulé « C’est compliqué », la sociologue américaine Danah Boyd soutient  qu’un réseau social tel Youtube aide les jeunes à « socialiser », c’est à dire à développer de la conversation à travers leurs interactions en ligne , une faculté dont ils auront besoin adultes dans le monde du travail. Cela implique que le réseau Youtube d’un adolescent préfigure le réseau socioprofessionnel d’un jeune adulte, et la nature des échanges (sujets de conversation à partir des  vidéos visionnées, niveau de langue et teneur conceptuelle des dialogues auxquels il prend part) modèle la future vie mondaine de ce même internaute. 

Cette détermination est d’autant plus réelle qu’elle est fixée par des procédés technologiques. Les Youtubeurs développent en effet des stratégies pour mieux contrôler la visibilité de leur travail, ou bien en codant le contenu même de leur production, ou bien en jouant avec les étiquettes qui permettent d’adresser la vidéo à certains tout en la rendant peu accessible aux autres. Cette ruse permet de produire des communautés et remplace  la fonction « sociale » qu’est celle de l’amitié sur Facebook ou du follow sur Snapchat ou Twitter. Les structures sociales réelles (milieu professionnel, environnement culturel) se reproduisent ainsi sur Youtube sous le mode de l’affinité culturelle. Il n'est pas certain que le même type d'adolescents s'abonne aux vidéos de Norman et aux vidéos d'Hugo Décrypte.

Le Youtubeur aura crée sa communauté, et l'algorithme de recommandation de Youtube aura entériné la structuration sociale des communautés ainsi formées en amont de la plateforme. In fine, l’engagement affectif des Youtubeurs envers leurs fans renforce  la cohésion et le caractère clos de ces groupes sociaux : à travers ses allocutions lors d’événements et ses messages sur sa chaîne Youtube, Clara Chanel va s’adresser différemment à ses fans que ne le fera un Youtubeur qui propose des documentaires sur l’Europe.

De plus, sur Youtube, le contrat de communication, c'est à dire les normes interactionnelles qui régissent le débat ne sont pas explicitées, étant donné qu’il n'y a pas d'équivalent d'une charte du forum. Toute vidéo est liée à une chaîne, à savoir à la page personnelle de la personne qui l'a chargée. Cet internaute peut décider de poster le premier commentaire à la vidéo et donc lancer le débat, ou décider de supprimer certains commentaires que d'autres ont publiés. Les commentaires qui succèdent à la vidéo formatent donc aussi les communautés du réseau social. 

Contrat de communication 

Quand on veut participer à un débat sur Youtube (débat stimulé par une vidéo), l’on peut choisir entre poster tout simplement un commentaire à la vidéo ou répondre à un commentaire déjà présent sur le site. Le dispositif technique stimule le débat, tout en incitant tout internaute à y prendre part, soit en s’insérant dans un fil de discussion existant, soit en adressant un commentaire à quelqu'un en le visant d’une arobase suivie par de son  pseudonyme. Une procédure qui semble on ne peut plus démocratique. 

Le fait que les commentaires soient ordonnés suivant un ordre chronologique et que le système explicite toujours à qui les commentaires réactifs sont adressés (par la phrase "x [pseudonyme] en réponse à y [pseudonyme]" à la fin de tout commentaire réactif) facilite l'interprétation des conversations et incite à prendre part au débat à tout moment, sans inhibition. 

Mais, l’absence fréquente de discussion en temps réel interdit le franc face à face. Et, la conversation asynchrone en ligne rend plus difficile la tentative d'arriver à un consensus puisque chaque interlocuteur s’adresse à l’autre ou aux autres en étant toujours à contre-temps. D’où le manque de nuances, voire l’agressivité des échanges : pour se faire entendre à contre-temps par son interlocuteur mais aussi par tous les internautes, il faut ou bien frapper fort, ou bien maîtriser habilement les codes de la rhétorique. Le mode de débat sur Youtube reproduit les inégalités sociales en terme de degré de maîtrise du discours.

On n’apprend pas à s’exprimer et à écouter les interprétations différentes, on reproduit le comportement que l’on a en société, lui-même modelé par notre éducation et notre environnement de travail. 

Youtube est ressenti par les internautes comme un environnement de communication hyper socialisant, symétrique et égalitaire, alors qu’il ne l’est fondamentalement pas. 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

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Commentaires

  • merci beaucoup pour ce jolie article

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