Stéphane Haitaian, éditeur de Closer, l'avait prédit le 14 janvier : l'affaire Gayet, du nom de l'actrice avec laquelle le président François Hollande est réputé entretenir une liaison «va porter les ventes de la presse cette semaine, la semaine prochaine et la semaine d'après». Si ce magazine édité par Mondadori a doublé ses ventes grâce à ses révélations, en les portant à près de 700 000 exemplaires, il a été suivi de nombreux autres. 

"Le discrédit", a titré L’Express la semaine derniere ; "Un couple à l'épreuve du pouvoir" a résumé plus platement Paris Match où la "première dame" Valérie Trierweiler signe encore des chroniques en tant que journaliste ; "c'est fini", augurait VSD tandis que Le Point évoquait « un tournant économique-vie privée » avec en couverture "Ca déménage".  Sans oublier Elle, Gala, Public, Jour de France qui ont tous titré sur Valérie Trierweiler ou sur sa rivale Julie Gayet. Cette semaine, en mettant à la Une "le pouvoir des paparazzi" le Nouvel Observateur montre encore François Hollande en casque à moto dans le viseur d'un appareil photo.. Une "enquête sur les pratiques d'une corporation qui bouscule la vie publique"... et qui est l'occasion de publier de nombreuses photos volées de ladite corporation.

Quant à Closer, il a avancé de 24 heures sa parution  " pour sortir une nouvelle édition spéciale ce jeudi avec ses dernières révélations exclusives "Valérie Trierweiler: ils veulent la faire taire". Après avoir vendu à la Une "la vérité sur la scène de ménage qui a coûté 3 millions d'euros à l'Etat", l'hebdomadaire déçoit vite le lecteur avide de sensationnel : "Elle n’a pas détérioré comme un mail envoyé aux rédactions le prétendait, des consoles, des pendules du XIXème, des vases précieux de Sèvres. Elle n’a pas détruit pour... 3 millions de mobilier national ». Une façon de démentir une rumeur tout en contribuant à la propager par sa couverture en devanture des kiosques.

Retour sur conférence

Mardi 14 janvier, dans la file d’attente de la conférence de presse de la rue du Faubourg Saint-Honoré, où 600 journalistes étaient inscrits (dont 200 étrangers), certains pouffaient devant une robe de mariée exposée en vitrine devant l'Elysée : "A qui va-t-il l’offrir ? A Valérie ou à Julie ? Tu verras qu'elle va tenter de jouer sur le registre de la dignité des femmes offensées, façon Hillary Clinton ; ce sera Hillary Trierweiler… ?". Jusqu’alors, ce type de commentaires sur la chambre à coucher ne passait pas le seuil du palais.

Et voilà que ce jour-là, ce n’est pas une, mais six questions qui ont été posées autour des révélations du magazine Closer sur la liaison supposée de François Hollande avec l’actrice Julie Gayet. Au président de l’Association de la presse présidentielle « l’honneur », comme il dit, de poser la première question : "Valérie Trierweiler est-elle toujours la première dame ?"

 

François Hollande a éludé cette question sur un statut qui n’existe pas, en promettant des éclaircissements avant sa visite d’Etat, le 11 février, aux Etats-Unis.  Puis, c’est la question de la frontière entre l’intimité et la vie politique qui a été posée, celle de la sécurité du président, de l’état de santé de Valérie Trierweiler, (hospitalisée jusqu'à son arrivée samedi à la résidence présidentielle de La Lanterne près du Château de Versailles). Le chef de l’Etat avait beau demander le respect de sa vie privée, une limite était en train de voler en éclat… Si le "pacte de responsabilité" consentant des baisses de charges aux entreprises ne l’avait pas emporté (de justesse), c’eût été une conférence de presse pour magazines people.

Escapades médiatiques

Quelques jours auparavant, rares étaient les médias qui n'avaient pas abondamment couvert les escapades privées du chef de l'Etat. Un bouleversement si l'on se souvient avec quelle discrétion s'était glissée, de la bouche à l'oreille, la rumeur de l'accident de Valéry Giscard d'Estaing en galante compagnie à l'heure du laitier dans les années 1970. Ou, de façon plus problématique, la nouvelle de la fille cachée de François Mitterrand - Mazarine - dans les années 1980. Cette fois, une dépêche de l'AFP a reconnu implicitement la véracité de l'information de Closer en affirmant le 10 janvier que François Hollande, joint par un journaliste du service politique, déplorait "profondément" "les atteintes au respect de la vie privée".

Le 23 juillet, le directeur de l'information de l'AFP a été interpellé par les journalistes de l'Agence pour se justifier sur cette question au cours d'un comité d'entreprise des journalistes. Il a reconnu que c'est la dépêche authentifiant les révélations de Closer qui a rendu l'affaire "sérieuse" mais que c'était le rôle de l'AFP de s'emparer de ce type d'informations en y apportant une validation et des informations complémentaires.

Deux jours plus tard, légitimée par l'AFP, l'info people de Closer a pris un tour politique lorsque Jean-François Copé, président de l'UMP, a déclaré que l'affaire Julie Gayet était "désastreuse pour limage de la fonction présidentielle". Dès lors, la brèche était ouverte et il ne restait plus aux journaux dits de qualité qu'à s'y engouffrer en apportant plus ou moins de distance et de regard critique aux révélations people de Closer.

Suites judiciaires et échos médiatiques

Julie Gayet réclame 50 000 euros à Closer pour violation de sa vie privée. Mais cet hebdo appartenant à la famille de Silvio Berslusconi argüera qu’il a posé de vraies questions sur la sécurité du Président, que l’on voit très peu protégé, un casque à moto sur la tête. La Cour européenne des droits de l’homme estime que la « couverture médiatique de personnalités est acceptable si elle correspond à l’intérêt général ». François Hollande, lui, dit qu’il ne peut attaquer un journal car il bénéficie de l’immunité présidentielle, reprenant ainsi une tradition remontant à Giscard d’Estaing. 

 

Si TF1 et BFM TV ont évité de se montrer insistantes au départ, alors que se joue en ce moment l’arrivée en gratuit de la chaîne LCI, la plupart des grands médias on en fait beaucoup. «Pourquoi autant sur une affaire de cœur alors que les trois quarts des Français assurent que cela ne change rien à leur opinion sur Hollande ? Parce que c’est « une affaire d’Etat » comme le soutient le Times ? Ou plutôt, comme on l’assume outre-Manche, car l’intimité révélée fait vendre et qu’il n’y a plus de vie privée qui vaille, sur la voie publique, à l’heure des smartphones ?

La tradition anglo-saxonne, on le sait, est de placer la liberté de l'information au dessus du respect de la vie privée, assuré en France par l'article 9 du Code civil. Mais pour le site de critique des médias Acrimed, qui jugent les grands médias français "aveugles à leur propre rôle et à leur propre frénésie", les journalistes ont passé leur temps à parler de la vie privée de François Hollande tout en se demandant "pourquoi un verrou a sauté". Une façon d'en parler, donc, tout en justifiant par l'écho médiatique et le suivisme des confrères le fait d'en parler : 

"Pour se convaincre eux-mêmes de la légitimité d’offrir une place aussi démesurée à cette « affaire », et s’en dédouaner, les journalistes français du Monde, de L’Express, des Échos ou du Parisien, entre autres, ont largement rendu compte de la façon dont les médias étrangers s’en saisissaient. Comme si les turpitudes de la presse au-delà de nos frontières justifiaient celles des médias français et amenuisaient leur responsabilité… Après le « modèle allemand » en matière de compétitivité, les « modèles anglo-saxons » sur la libido des responsables politiques ?", écrivent Blaise Magnin et Henri Maler.

L’actu des médias, les médias dans l’actu : tel est le propos de la chronique d’Amaury de Rochegonde, rédacteur en chef adjoint à Stratégies, qui se propose de décrypter ce qui change les médias à l’ère numérique. Les évolutions technologiques, la crise des modèles classiques, les nouveaux vecteurs d'information... Tels sont quelques-uns des éléments qui seront explorés sur la planète média. Tout en couvrant les grands événements «médias» qui touchent la France. Une attention particulière sera accordée à l'actualité internationale des médias, notamment intéressant les pays du Sud. La chronique pourra revenir aussi avec un regard critique sur la façon dont les médias couvrent certains évènements et sur la façon dont les médias sont eux-mêmes transformés par une actualité qui leur est propre.

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