Les conditions de vie carcérale des détenus restent problématiques dans cette région. Le budget journalier d’un prisonnier est de 108 Fcfa. Et la baisse drastique continue.

 

Valentin Bilaï est un détenu de vingt-sept ans de prison. Faute de n’avoir pas pu s’acquitter d’une amende de 37.000 Fcfa fixée par le juge du Tribunal de grande instance du Wouri, il a écopé d’une contrainte par corps. Autrement dit, d’une condamnation de deux ans d’emprisonnement en juin 2011 et a finalement purgé six mois de détention en plus. Des cas similaires de contrainte de corps, exigeant au détenu le paiement complet des amendes et/ou frais de justice avant libération bien qu’ayant déjà purgé entièrement et régulièrement sa peine privative de liberté, sont légions dans les prisons camerounaises en général et celles de la région du Littoral en occurrence. Cet acte, selon l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat)-Littoral au Cameroun, engendre une surpopulation carcérale avec à la clé, le non-respect des normes universelles reconnues en la matière. Qu’il s’agisse des effectifs des détenus ou du personnel d’encadrement.

 

1-    Surpopulation carcérale

Ce travail a été effectué entre janvier et décembre 2012 dans les six prisons de la région du Littoral. Ici, le nombre de détenus croit au fil des jours en dépit de la vétusté, du délabrement et de l’exiguïté des infrastructures qui datent pour l’essentiel des années coloniales. Cas de figure, la prison principale d’Edéa. Elle a connu un accroissement de l’ordre de 30% entre janvier et novembre 2012 (de 282 détenus fin janvier à 366 en fin novembre). Ce surpeuplement carcéral est dû, rapporte l’Acat, aux lenteurs des tribunaux à transmettre les dossiers des détenus libérés de suite d’une décision du tribunal aux greffes des prisons des prisons ainsi qu’aux lenteurs des procédures judiciaires des dossiers en instances. Ce qui explique pourquoi les personnes en détention préventive représentent pratiquement les ¾ des populations carcérales. A la prison centrale de Douala par exemple, 2200 sur 3100 détenus y sont en détention préventive. Pendant ce temps, on assiste à un faible effectif du personnel pénitentiaire. D’où le mépris de la norme qui est de un gardien pour cinq détenus. En fin novembre 2012, on dénombrait, à la prison centrale de Douala, 170 personnels d’encadrement pour 3100 détenus. Soit 18 détenus pour un gardien. A Edéa, on avait 22 personnels d’encadrement pour 366 détenus. Soit 17 détenus pour 1 gardien. A Mbanga, on avait 37 personnels d’encadrement pour 325 prisonniers. Soit 9 prisonniers pour 1 geôlier. A Yabassi, on avait 10 personnels pénitentiaires pour 70 bagnards. Soit 7 bagnards pour 1 gardien.

Seulement, il existe « trois catégories de personnel dans une prison avec un rôle bien précis : Les administrateurs qui assure la fonction de conception, de direction et de contrôle ; les intendants sont chargés de l’élaboration et de l’application au niveau intermédiaire ; les gardiens en chef assurent les tâches d’exécution spécialisée et les gardiens de prisons assurent les tâches d’exécution courante. Par conséquent, seuls les gardiens de prison sont véritablement affectés à la garde des détenus », explique l’Acat avant de poursuivre : « Ce qui relativise les ratios. Ainsi, dans une prison principale à l’instar de celle d’Edéa, 13 gardiens sur les 22 personnels assurent la garde des détenus ; soit un ratio réel de 28 détenus pour un gardien de prison ». Cette infériorité numérique limite la vigilance du personnel sur les détenus. Laquelle favorise les agressions courantes, les brimades, les violences, les évasions, l’exploitation et le trafic tous azimuts des gardiens sur les détenus, les détenus sur les autres et voire les détenus sur les gardiens.

 

2-    Alimentation et santé

Ces deux droits fondamentaux sont un mythe dans les prisons de la région du Littoral. Chaque prisonnier a droit à trois repas minimum par jour. Mais ces détenus ne reçoivent qu’un seul repas. La faute au budget, environ 14 millions Fcfa, alloué à leur alimentation par an. « Une fois budgétisé en début d’année, le crédit d’alimentation des détenus ne connaît pas une révision que se soit à la hausse ou à la baisse avant la fin de l’année budgétaire quel que soit l’effectif carcéral de la prison », éclaircissent les régisseurs de prisons du Littoral. Un fait qui se justifie avec la prison d’Edéa. « En janvier 2012, elle comptait 282 détenus et bénéficiait, comme les autres prisons principales, d’un crédit d’alimentation de 7 millions Fcfa par semestre. Or en fin novembre 2012, son effectif a augmenté de 360 détenus et le budget affecté en début d’année est resté inchangé. Calcul fait, le budget journalier d’un détenu est passé de 137,9 Fcfa en début d’année à 108 Fcfa en fin novembre 2012 », rapporte l’Acat. Cette carence alimentaire dégrade la santé des détenus. Cette situation est à l’origine de l’accroissement exponentiel des trafics et autres pratiques illicites (vente de cigarettes, de drogues…), l’asservissement des détenus indigents et l’homosexualité.

Sur le plan sanitaire, les geôles de cette région du Littoral souffre d’une absence criarde d’infrastructures. Hormis l’infirmerie approximative de la prison centrale de Douala pouvant accueillir et alités ses pensionnaires, « les cinq prisons principales ont un gardien dévolu à la charge d’infirmier assurant le suivi sanitaire malgré l’absence totale des médicaments et autres matériels de soin. Ce manque de prise en charge et de suivi permanent par un spécialiste favorise les foyers de certaines maladies contagieuses telles que la tuberculose, les maladies endémiques, le paludisme, les diarrhées… », dixit l’Acat-Littoral. Elle soutient par ailleurs que les lourdeurs et la corruption dans les procédures d’évacuation ou de transfèrement des détenus malades vers les centres de santé spécialisés ou vers les prisons proches de leurs médecins traitant représentent un autre calvaire pour les malades. Ainsi, l’espoir de guérison du pensionnaire indigent repose sur les âmes de bonne volonté et celle des du détenu nanti sur sa famille.

 

3-    On sanctionne et sécurise avec les chaînes

Indiscipline et emprisonnement à de très longues peines, à perpétuité ou à mort de certains détenus. Deux raisons (fondamentales), selon les responsables des maisons carcérales, qui les poussent à pratiquer l’enchaînement des détenus. « Nous ne pouvons compter le nombre de fois que les détenus ont eu à escalader les murs de la prison qui manque d’ailleurs une clôture d’enceinte pour s’évader. A s’imaginer que cette évasion par escalade concerne cette catégorie des détenus dangereux, que ne raconterait-on pas ? A s’imaginer qu’on ne les enchaine pas et qu’au moment qu’ils tentent de s’évader, on les abat avec l’arme. Que diriez-vous ? », s’interroge le régisseur de la prison d’Edéa. Comme ses collègues des autres pénitenciers, il évoque également les raisons de sécurité dues à l’absence de structures appropriées pour accueillir les détenus dangereux, condamnés à de très longues peines, à vie ou à mort. S’ils font porter les chaînes à cette catégorie de personne, c’est conformément à la législation camerounaise en matière de sanction des détenus qui prône encore l’enchaînement. L’article 45 du décret n°92/052 du 27 mars 1992 stipule en son alinéa C pour ce qui est des sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux détenus indisciplinés dispose que « l’enchainement dans la cellule de correction ou à tout autre lieu (de la prison) pour une période de quinze jours maximum et par tranche de cinq jours suivi chaque fois d’un régime commun ». Etonnant !

Pourtant, en opposition à cette loi camerounaise, l’Acat-Littoral évoque les normes internationales relatives aux conditions de détention notamment l’ensemble des règles minima pour le traitement des détenus, qui proscrit fermement l’usage de la chaîne comme moyen de sanction ou de contrainte (art. 33). Par la même occasion, elle s’insurge contre l’usage des chaînes et appelle les pouvoirs publics à la nécessité de respecter les normes internationales en matière de traitement des détenus en abrogeant toutes dispositions en apposition avec les instruments internationaux.

 

4-    Infrastructures délabrées

Ce n’est plus un secret. Les établissements pénitentiaires dans la région du Littoral sont d’une vétusté très avancée. Notamment au niveau des cellules, des installations sanitaires, des dortoirs, des couchettes… Au regard de cet état de délabrement avancé, on s’imagine que « la plupart date de l’époque coloniale voire leur insuffisance notoire. A la prison principale de Mbanga, les détenus dorment à même le sol à cause du manque de lits, les installations d’eau et les latrines sont à désirer, les infrastructures sont obsolètes et soumises aux détériorations climatiques. La prison de Yabassi a hérité d’un ancien camp militaire colonial. Les prisons de Douala (construit en 1900, Ndlr), d’Edéa et de Ngambè ne sont pas en reste. En plus des locaux délabrés de la prison principale d’Edéa, l’on note le manque de véhicule pour le transport des détenus dans les différentes juridictions. Le véhicule personnel du régisseur, non sécurisé, sert  de moyen de transport des détenus pour le parquet », précise l’Acat-Littoral. Et de conclure : « Pour les autres prisons, exceptée celle de Douala, le transport des détenus vers les parquets se fait à la marche et en file indienne ; les détenus étant simplement menottés. Des situations qui ne permettent pas aux détenus de vivre dans un environ sain susceptible de contribuer à leur épanouissement physique et psychologique ». L’urgence est signalée. Les pouvoirs publics devraient se pencher sur ces dossiers au cours de cette année 2013.

Frank William BATCHOU

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