N’attendez pas que les médias viennent à vous, devenez un média. C’est le message de Video Volunteers, une ONG indienne qui forme les populations des villages et des bidonvilles à la production de reportages vidéo. Passioné par l'Inde et les nouveaux médias, je suis parti, accompagné de Laury Chanty, à la rencontre de la directrice et des reporters de cette agence de presse d'un nouveau genre.

Vieille villa portugaise à l'ombre des palmiers de la jungle de Goa, le QG de Video Volunteers tient du petit bout de paradis. Sa directrice Jessica Mayberry plante cependant un tout autre décor. “L’année dernière, 56 000 femmes sont mortes en accouchant en Inde. Mais personne n’en parle. il y a tellement de gens qui meurent qu’aucun n’est une histoire pour les médias indiens. C’est pour ça qu’on fait notre travail. Parce que chaque femme qui meurt est pour nous une histoire.” Avec elle, vingt personnes s’activent entre ces murs et sous les ventilateurs, pour coordonner le travail de 170 reporters vidéos, répartis dans toute l’Inde. Une agence de presse ? Oui mais pas comme les autres. Ici, personne ne sort d’école de journalisme et certains sont même analphabètes. Les correspondants d’India Unheard - c’est le nom du réseau crée par Video Volunteers - sont tous issus des populations les plus défavorisées du sous-continent : intouchables, sans-terre, habitants des bidonvilles.

En Inde, les exclus de la croissance sont aussi exclus de l’info. “Les campagnes abritent encore 70 % de la population indienne mais occupent seulement 2 % de l’espace médiatique. La presse parle surtout des préoccupations des classes moyennes”, explique Jessica. Après être passée chez CNN et Fox News, elle est arrivée en Inde pour travailler dans une association qui formait les femmes des bidonvilles à la vidéo. C’est ainsi qu’a germé, en 2003, l’idée de Video Volunteers : former les populations défavorisées à la réalisation de petites vidéos pour les rendre acteurs de l’information.

Jessica Mayberry devant le QG de Video Volunteers à Anjuna (Goa) © Côme Bastin

Après une formation de deux semaines, les correspondants de l’ONG sont capables de témoigner, caméra au poing, des problèmes de pollution, de corruption, ou de santé auxquels ils sont confrontés. Ces reportages petits formats, hébergés sur Youtube, ne sont que rarement repris par les grandes chaînes de télé indienne. Mais qu’importe : ces vidéos servent d’abord à informer les populations de leurs droits et à menacer les pouvoirs publics lorsqu’ils ne remplissent pas leurs obligations. Et les correspondants sont rémunérés par l’ONG pour chaque vidéo produite.

Preuve à l’appui

Exemple avec Sulochana Pednekar, que je rencontre au moment de quitter Jessica. Son oncle, diabétique, a été admis à l’hôpital de Goa mais les infirmières refusent de lui administrer ses piqûres d’insuline. Elles prétendent que c’est aux proches des patients de le faire. Sulochana est allé filmer et interviewer deux surveillantes. Assises à leur bureaux, les deux femmes défendent leurs infirmières mais semblent gênées par l’intrusion de la reporter. “Peu après j’ai reçu une lettre de réponse de l’hôpital confirmant qu’il est anormal que les infirmières n’administrent pas les injections”, raconte-t-elle. À la fin du reportage, Sulochana appelle tous ceux qui ont rencontré le même problème à le signaler aux responsables hospitaliers.

Quelques jours plus tard, dans la ville de Nashik. Les correspondants de l’État du Maharashtra sont réunis pour une session de perfectionnement de trois jours. Ils sont 15 à s'entraîner à se présenter, construire une histoire visuellement, expliquer les problèmes qu’ils rencontrent. Ils mangent et dorment entre les murs du petit appartement.

Les correspondants de l'état du Maharashtra réunis pour une session de formation dans la ville de Nashik © Côme Bastin

Pour les former, la journaliste Nupur Sonar est sur place. “Le plus dur, c’est que tous les correspondants sont très familiers des problématiques qu’ils traitent dans leur vidéo”, témoigne-t-elle après une journée “exténuante”. Trop familiers ? “Il faut leur faire comprendre que tout ce qu’ils racontent, même si c’est au sujet de leur propre communauté, doit être appuyé par des preuves. C’est seulement de cette façon que leur vidéos pourront convaincre et avoir un effet sur le terrain.”

Provoquer le changement

Avoir un effet sur le terrain. C’est bien l’objectif principal que s’est fixé Video Volunteers. “Le but du journalisme n’est-il pas d’améliorer le monde et de provoquer le changement ?” me répond sans hésiter Jessica, lorsque je lui demande si elle ne mélange pas info et activisme. Sur le toit de l’appartement ou se déroule la formation, je rencontre Rohini Pawar. Elle a réussi, après un reportage, à obtenir que les fermières de son village soient payées aussi bien que les hommes. “C’était en pleine période de moisson, et grâce à la vidéo que j’ai tournée, ces femmes ont pu prendre conscience du problème et s’unir pour le combattre”. À la suite du tournage, les fermières ont entamé une grève. Craignant de perdre toute leur récolte, les propriétaires des terres ont concédé l’égalité salariale. Pour les encourager à se battre pour leurs droits, les correspondants sont payés trois fois plus lorsqu’ils tournent une “impact video”. L’objectif de ces films est de montrer qu’un précédent reportage a permis de faire bouger les lignes : l’eau est arrivée quelque part, des salaires ont été versés.

Cette "impact vidéo" montre comment Rohini Pawar a permis aux femmes de son village d'être aussi bien payées que les hommes.

“J’ai le sentiment que Video Volunteers a un potentiel immense pour faire remonter les histoires qui ne sont pas entendues, pour faire entendre des voix différentes. Je pense que c’est ce qui manque essentiellement dans les médias indiens d’aujourd’hui”, affirme Nupur, la formatrice, qui a quitté son job de reporter au magazine Tehelka pour rejoindre l’ONG. Apprendre à tourner une vidéo est en effet moins long que d’apprendre à lire. Et le matériel nécessaire pour le faire coûte de moins en moins cher. “Avec l’arrivée d’Internet dans les campagnes, il seront bientôt capable de les poster eux-mêmes sur Youtube”, s’enthousiasme Jessica. Il faudra pour cela patienter encore un peu. “Un de nos correspondants est obligé de monter sur un arbre pour pouvoir nous téléphoner depuis son village. C’est le seul endroit où il a du réseau !”, raconte la directrice.

Un an, trois ans, dix ans avant qu'Internet arrive dans les villages indiens ? Quoi qu'il en soit, le temps joue pour Video Volunteers. Entre 2013 et 2014, le nombre d'internautes indiens a augmenté de 32 % selon une étude de l'Internet and Mobile Association of India (IAMAI), faisant de l'Inde le deuxième pays du monde en nombre d'utilisateurs du réseau. C'est là, plus que dans dans les chaînes de TV qu'il faudra chercher le futur des médias en Inde. Ce nouvel âge pour les médias communautaires profitera aux oubliés de l'info, espère Jessica, mais pas seulement. "C'est aussi beaucoup plus économique pour les grands médias de fonctionner avec ce type de réseau que d'envoyer un reporter depuis Delhi". À terme, l'ONG projette de porter la taille de son réseau à 700 correspondants en Inde. Son modèle inspire des journalistes au Kenya, en Chine, ou en Afrique du Sud.

Côme Bastin & Laury Chanty

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