La Côte d’Ivoire veut s’attaquer aux dysfonctionnements que connaît l’enseignement supérieur public depuis la crise politique de 2010-2011. Face aux problèmes de saturation et à la vétusté des infrastructures, les universités ivoiriennes opèrent leur transformation numérique et font le pari de la pédagogie à distance, en ligne. Reportage à Abidjan.

Au sein de l’immense campus de l’Université Félix Houphouët-Boigny, non loin des amphithéâtres étouffants et des salles délabrées, une petite pièce bleue insonorisée renferme du matériel de haute technologie. Ce studio d’enregistrement a été inauguré en juillet 2017 dans un but précis : étendre l’offre pédagogique à l’ensemble du pays via Internet. Un an et demi plus tard, en décembre 2018, la première plateforme de MOOC entièrement produite en Côte d’Ivoire a vu le jour.

« Tous les Ivoiriens, qu’ils soient étudiants ou non, peuvent s’inscrire pour suivre les cours qui les intéressent. Ils sont en ligne, disponibles et gratuits », explique le Dr. Laëticia Dagnogo, enseignante en Communication à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké et auteur d’un des treize MOOC actuellement accessibles sur le site. Son cours sur l’apport des médias au développement figure parmi d’autres formations comme celles intitulées « Cristallochimie : le cristal à l'état microscopique », « Géomatique pour la cartographie géologique et minière » ou même « Apprendre à enseigner au supérieur ».

Les MOOC (pour Massive Open Online Courses en anglais), ces cours en ligne qui prennent généralement la forme de séries de vidéos, ont commencé à se populariser en 2012, avec la promesse de permettre au plus grand nombre de suivre les enseignements des instituts les plus prestigieux au monde. Ce rêve est aujourd’hui en partie désenchanté, notamment en Amérique du Nord et en Europe où seuls 5 % à 10 % des milliers de cours sur les plateformes disponibles sont suivis jusqu’au bout. Mais les campus ivoiriens veulent donner un nouveau souffle à ce format, depuis la création en 2016 d’un OVNI pédagogique : l’Université Virtuelle de Côte d’Ivoire (UVCI).

« La mission de l’UVCI consiste à appuyer le numérique éducatif dans toutes les autres universités et grandes écoles du pays, et même de la sous-région. D’une certaine manière, tous les étudiants de Côte d’Ivoire sont des étudiants de l’UVCI. C’est inédit », souligne le professeur Mohamadou Merawa, conseiller du ministre de l’Enseignement supérieur, qui pilote le projet. Le principe : ses ressources (MOOC, cours et articles en PDF, etc.) sont mises à disposition de tous, et en parallèle des milliers d’Ivoiriens suivent les cursus à distance propres à l’UVCI. « Car une université virtuelle se doit de créer une masse critique de ressources humaines compétentes dans les métiers du numérique », ajoute le professeur Merawa.

Une scolarité sur téléphone portable

Il est rare de trouver des élèves dans les couloirs de l’UVCI. Les bâtiments discrets installés à quelques centaines de mètres du campus Félix Houphouët-Boigny, abritent surtout les services administratifs. Ses employés gèrent la scolarité de quelques 10 000 étudiants, disséminés dans toutes les provinces ivoiriennes. En guise de kit scolaire, ils reçoivent un smartphone. A 18 ans, Rachel Sekongo est en 2e année d’une licence qu’elle suit sur son portable ou sur sa tablette. « Les cours de la semaine nous sont transmis via la plateforme tous les lundi », explique-t-elle. « Puis nous les révisons dans la semaine, pour ensuite envoyer nos devoirs le week-end. »

Et lorsqu’on a des questions pour le professeur ? « On nous met dans des groupes de 12 élèves, encadrés par un tuteur. On s’organise ensuite dans des groupes WhatsApp ou Viber pour poser des questions et travailler en équipe. C’est un peu compliqué mais moi je m’y plais bien », sourit l’étudiante. Chérif Sékéro, lui, suit le cursus Développement d’Applications et travaille en parallèle comme infographiste dans une régie publicitaire. « Pour moi, la maison c’est d’abord l’école. Je suis un planning très strict tous les soirs pour réviser. Et lorsqu’il faut venir à l’UVCI pour composer un examen, je demande une permission au bureau », raconte-t-il.

L'Université Virtuelle de Côte d'Ivoire vue par RFI

 

 

En Côte d’Ivoire, l’université virtuelle est de moindre renommée que les grandes écoles et campus historiques, mais elle profite des besoins grandissants des entreprises en services numériques. « Les sociétés viennent naturellement nous demander si on a des étudiants qui savent développer des applications mobiles ou qui peuvent couvrir certains évènements via leurs blogs », explique Almamy Ly, conseiller du directeur général de l’UVCI.  

Mais au sens pédagogique, insuffler l’esprit numérique aux sciences de l’information est une chose, former aux sciences dures à travers des vidéos de quelques minutes en est une autre. Le Dr Simplice Kouassi, enseignant à l'Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, a mis sur la plateforme de l’UVCI une vidéo sur la cristallochimie. « Le MOOC ne fait pas tout », admet-il. « Il faut que l’étudiant soit en situation, qu’il puisse toucher la matière, et on ne peut pas se passer de travaux pratiques. »

Autre contrainte : l’attention. « Comme il n’y a pas d'interactivité immédiate, je dois constamment me mettre dans la peau de l’étudiant pour lui fournir un maximum d’informations en un temps record », développe Laëticia Dagnogo de l’Université de Bouaké. « C’est plus de travail de préparation qu’un cours classique.»

Comme il faut repenser tout le système éducatif ivoirien avec le numérique, l’université publique a fait appel à l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) et à ses partenaires pour former une quinzaine d’ingénieurs pédagogiques. « Nous formons des professeurs ou des membres du personnel universitaire, qui comprennent ce système, afin qu’ils aident les enseignants à trouver de nouvelles approches pour dispenser leurs cours à distance », détaille Laurent Jeannin, enseignant à l’Université Cergy-Pontoise en France, venu assurer cette formation. Ces ingénieurs pédagogiques doivent être déployés dans les campus publics du pays à l’horizon 2020.

« Comment on va suivre ces cours sans WIFI? »

Le campus de l’Université Félix Houphouët-Boigny est le plus grand de la Côte d’Ivoire. Il ressemble à un petit village, avec ses rues, ses nombreux bâtiments -dont certains en travaux- et même sa propre pépinière. Mais lorsqu’on regarde de plus près, les dysfonctionnements sautent aux yeux. A tous les coins de rue sont placardés des “Avis de permutation”: les étudiants ayant été affectés à un cursus qu’ils n’ont pas demandé tentent de contourner le système de sélection en s’arrangeant pour échanger avec d’autres déçus. Ces affiches sont le symptôme d’un problème plus vaste: le nombre croissant de bacheliers qui arrivent dans des universités vétustes. En Côte d’Ivoire, les décideurs appellent cela la “massification du supérieur” et pointent du doigt les dégâts laissés par la crise post-électorale de 2010-2011.

 

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«Si vous étiez venue après la crise, vous auriez vu le campus Houphouët-Boigny totalement détruit », explique Abou Karamoko, le président de l’université. « Il fallait donc le faire renaître. L’Etat aurait du à l’époque prendre l’argent alloué à sa reconstruction pour donner aux étudiants les moyens d’accéder au numérique. » En effet, les jeunes qui fréquentent l’université se plaignent de ne pas avoir accès au WIFI. « C’est vrai, c’est bien les cours en ligne. Mais nous les suivons comment ? Quand tu viens, tu vois s’afficher un réseau WIFI mais lorsque tu te connectes, même Google te dit que ta connexion est naze », dénonce un étudiant en droit. Un tour dans l’espace numérique du campus, situé à l’intérieur de la bibliothèque, permet pourtant de constater l’acquisition d’un parc informatique fourni mais déserté. Le responsable du lieu explique que la climatisation ne fonctionne pas et que l’espace n’est pas relié à Internet.

Le président de Félix Houphouët-Boigny reconnaît cette situation et annonce que la connectivité doit être réglée au premier trimestre 2019. Mais les griefs vont au delà: certains étudiants affirment devoir installer leur propre bancs dans les amphithéâtres ou salles de TD avec des briques et des planches ; des professeurs disent avoir vu des élèves dormir dans les salles de classe, faute de place dans les résidences. « Nous réclamons une seule chose: l’amélioration de nos conditions d’études car nous sommes la crème pensante de demain », répètent les membres de la FESCI, le principal syndicat étudiant de Côte d’Ivoire.

« Moi je suis favorable au tout numérique et je crois que les Ivoiriens vont comprendre son importance », insiste Abou Karamoko. « Car plus il y aura de MOOC, moins nous aurons à recruter des enseignants, ce qui fait moins de salaires et moins d’heures complémentaires  à payer. » 

D’ici deux ans, deux nouveaux campus doivent sortir de terre, à San-Pédro et à Bondoukou. Preuve que le salut des universités ivoiriennes ne réside pas que sur des serveurs informatiques, mais aussi dans les salles de classe.  La solution serait à trouver plus précisément dans les salles de TD. Les MOOC pourraient permettre de consacrer plus de personnel et plus d’heures dues à l’Etat aux travaux pratiques, en libérant les amphithéâtres des cours magistraux. C’est en tout cas l’espoir qu’entretiennent de nombreux enseignants du public.

 

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Melissa Barra est journaliste de RFI
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