Prendre le temps d’arpenter Clichy-sous-Bois, raconter cette ville et ses habitants, au-delà du prisme des “évènements” de 2005, c’est le choix qu’ont fait Joséphine Lebard et Bahar Makooi. Elles sont toutes les deux journalistes et ont grandi en Seine-Saint-Denis. Leur souhait, réconcilier ces deux parties d’elles-mêmes qui, bien souvent, ne s’entendent pas : le journalisme et la banlieue. Deux jours par semaine, durant un an, les deux jeunes femmes se sont plongées dans la vie ordinaire des Clichois. Elles viennent de publier le récit de leur expérience immersive dans un livre intitulé “Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu’on l’oublie” , (Stock). Rencontre avec deux journalistes amoureuses du 93.

Le reportage a écouter ci-dessous débute avec l'histoire de deux journalistes de l'AFP en charge de la couverture de la Seine-Saint-Denis. L'un d'eux raconte comment ils ont envoyé une dépêche erroné : “un jeune homme de 28 ans a été tué par balles dans un règlement de compte à Montreuil dans la nuit de jeudi à vendredi a-t-on appris de source policière”. Une fois sur place ils se rendent compte que la personne qui a été tuée n’a rien à voir avec le trafic de drogues.

Lorsqu’on leur parle de Clichy-sous-Bois leurs yeux scintillent. Joséphine Lebard et Bahar Makooi sont toutes deux journalistes et partagent le même attachement pour la Seine-Saint-Denis, le département où elles ont grandi.

Le 27 octobre 2014, elles décident de passer une année à Clichy, non pas pour évoquer une énième fois les “évènements” de 2005 mais plutôt pour « arpenter ses rues, mesurer les changements intervenus, les situations figées, parcourir les allées de sa forêt, grimper en haut de ses tours, squatter les banquettes du McDo, traîner du côté des terrains de sport, du hammam, des mosquées, contempler l’incroyable vue sur l’Île-de-France depuis ses hauteurs ». En ont-elles eu marre de voir une partie de leur bien-aimée Seine-Saint-Denis, Clichy-sous-Bois, mal traitée et maltraitée par les médias ? Ce dont elles sont convaincues, c’est que la banlieue médiatique ne correspond pas à ce qu’elles connaissent de leur département.

Bahar Makooi (gauche) et Joséphine Lebard (droite), par Julien Falsimagne

Prendre le temps

“L’Iranienne et la Bavaroise”, c’est leur surnom, ont donc pris l’initiative « de faire ce que beaucoup ont reproché aux journalistes de ne pas avoir fait : prendre le temps ». Pour cela, elles ont dû changer leur méthode de travail et abandonner leur micro, leur caméra et même parfois, leur carnet de notes. Elles se sont aussi demandé « comment s’habiller pour arpenter les rues de Clichy ». Ces multiples questionnements et ces habitudes journalistiques remises en cause interrogent le rapport entre les journalistes et les habitants des quartiers populaires. Face au “ras le bol” général des Clichois envers les journalistes, comment se comporter ? Quelle posture adopter ? Les jeunes femmes disent avoir l’impression d’avoir « le cul entre deux chaises», parce qu’elles sont à la fois journalistes et “banlieusardes”. Alors, pour être en phase avec le “vrai” et l’ordinaire Clichy, Joséphine et Bahar ont ré envisagé la posture habituelle de journaliste, tout en vérifiant leurs informations et en croisant leurs sources. Avec beaucoup de poésie et de sensibilité, elles racontent cet autre visage de Clichy-sous-Bois, sans pour autant faire de “l’angélisme”. Les difficultés de cette ville ne sont pas écartées et les deux journalistes y ont parfois été confrontées, comme cette fois où une voix s’est écriée : « Dehors les journalistes ! On va sortir la kalach ! ». Sur le terrain et dans l’écriture du livre, pour être les plus justes possible, une phrase leur sert de guide : «ni bisounours, ni Bernard de La Villardière» (ndlr : Bernard de La Villardière est présentateur d’un magazine d’investigation sur M6, Enquête exclusive)

Laisser place à la surprise

Deux fois par semaine, durant un an, elles arpentent la ville, parfois sans savoir ce qu’elles vont y trouver. Prendre le temps. Se laisser surprendre par les petites histoires du quotidien et les rencontres fortuites, comme celle de Giscard (alias “Scar J”), diamantaire ayant grandi à Clichy ou celle de Malek, 19 ans, qui prend sa ville en photo la nuit, avec son smartphone (parce que ça ressemble à Manhattan), ou encore celle de José le taxi qui tient une guinguette, «une bicoque en tôle bleu turquoise, surmontée d’un auvent, d’où s’échappent les quintes de toux de fumeurs de gitanes et de rires sonores».

Y retourner, encore

Cette année passée à Clichy n’était pas leur première expérience dans cette ville «mal aimée et pourtant aimable», et ça ne sera probablement pas la dernière. «Cela commence vers la fin des années 2000 », alors qu’elles réalisent des reportages sur Clichy-sous-Bois pour différents médias, elles repartent à chaque fois «ébranlées, touchées au coeur, avec l’envie d’y retourner, comme aimantées par ce mélange étrange de misère palpable mais aussi de solidarité, de rage, de lassitude, de foi en l’avenir».

Espérer

Avec l’écriture de ce livre Joséphine et Bahar souhaitent réconcilier ces deux mondes, ces deux parties d’elles-mêmes. Elles espèrent faire découvrir aux lecteurs et aux journalistes un autre visage de Clichy, loin de la réalité marginale présente dans la plupart des médias. Joséphine veut donner «envie à des gens d’aller voir cette très belle vue sur l’Ile de France depuis la pelouse à côté du collège Robert Doisneau, d’aller voir du côté de la guinguette, de rencontrer ces gens qui vous montrent que le vivre ensemble c’est possible». Bahar espère quant à elle montrer aux habitants que les journalistes peuvent parler de leur ville "autrement" : mission accomplie.

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Journaliste en contrat pro à l'Atelier des Médias de RFI
Twitter: @manonmella

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Commentaires

  • Monsieur « Charif Salifhi », pardon pour l’orthographe, (mais j’ai eu beau tabuler sur Google, je n’ai pas trouvé de réponse pour éventuellement corriger ma syntaxe), dans « Eco d’ici écho d’ailleurs » sur Rfi (Radio France Internationale) a été pour moi lumineux ce samedi 7-11-15, économiste sénégalais intelligent et réaliste en plus de son expertise économique exposée avec pédagogie et didactique, il m’a ravi de clarté....

    Néanmoins son analyse de « l’aristocratie » (paternaliste) propre au(x) vieu(x) continent(s), entre Europe et Afrique on peut légitimement se poser la question sur où est le berceau du monde, est dit-il étrangère aux États-Unis : ce qui m’interroge.

    Sans pouvoir exposer tous les corollaires de l’empathie, et de ce que je ne sais autrement résumer que par ce qu’un Lévi-Strauss déployait dans son étude structurelle des « liens de la parenté » et de la filiation, je me dis, à l’heure ou en France l’on réfléchit sur ce que « Banlieue » de notre société, l’on met en périphérie, si l’excipient ne serait pas de poser et réfléchir à ce qui amène et conduit au concept du « GAGNANT-GAGNANT » dans cette relation, contre-apposée : entre ségrégé et innervé!

    Car il arrive un moment, sans parler Freud du fameux « meurtre du Père », où se nourrir des autres (de Nietzsche à Tillinac en Gide) à dire aussi des « Considérations inactuelles », ne doit pas faire honte et pour ce demande de savoir honorer, non pas forcément l’adversaire uniquement (TORI / UKE dans le Bushido, code de l’honneur Samouraï) mais aussi celui dont on peut avoir été « L’INFANS » (« ...celui qui ne parle pas est défini négativement ; il est dans une situation initiale de dépendance biologique, affective et intellectuelle... »

    <DESCARTES ET LE RATIONALISME> Françoise Raffin, p8. Ed. Armand Colin, coll. Synthèse philosophie) et qui, sauf exception à la règle, ne nous a pas voulu que du mal, ni voué que du mépris consciemment ou non.....

    La phrase prosaïque du western humoristique et non « spaghetti » titré « MON NOM EST PERSONNE » avec Térence Hill après Henri Fonda dit : « .... Celui qui vous met dans la merde, ne le fait pas toujours pour vous faire du mal ».... sous-entendu que souvent il ne le sait pas.... « Et celui qui vous en sort ne le fait pas toujours pour votre bien... » et tout autant (souvent) sans penser forcément vraiment le faire (heureusement) !

    Mais c’est à « nous », c’est-à-dire à chacune et chacun de distinguer « L’INFANS » que l’on fût comme de ceux, qu’on peut avoir un jour, à charge..... Patries ou Nations comme l’on le dit en « FILLES » et « FILS » d’un passé.
    Passé qui toujours quand on le communique, et le recherche, ré-crée nolens volens, un commun consubstantiel à toute conscience sincère se plongeant dans le sujet qu’elle prend pour objet, et dont il dépendra de nous ou non, d’en faire de la communauté.....

    Point de vue que je souhaite de hauteur, ou d’ode, à ce qui à tort ou pas, est sujet dans l’objet (« Autour de la question » sur Rfi avec Catherine Lachowski et la question de « l’information quantique »...) que je constate, et dont je me sais être l’un des performatifs (les discours l’étant toujours autant que les mots, quand ils ou ailes, touchent, tuant ou ressuscitant l’idée qui fleur et affleure entre « différer et différent ») comme le portait « l’Atelier des médias » ce même samedi  (7-11-15) sur rfi et l’impact du discours des « environs », que sont les banlieues, si ma litote remet à plat leur « Centrale ».

    Central à dessiner entre Boughrab Jeannette et Le Pen Marine, tiraillées soit par l’espoir et le bucolique, soit par les désespoirs et le gangréné.
    Schème qu’à mon sens reprend Monsieur Charif Salifhi dans « Eco d’ici écho d’ailleurs », par le constat de la paupérisation des exclus des rétributions de la croissance « extra ou intra »-étatique, de certaines sociétés africaines (comme autant d’autres par delà le monde) parfois jusqu’à l’anomie de celles-ci(thème sociologique et durkheimien s’il en est).

     Phénomène qu’il « darde » selon moi tout autant à une certaine condescendance de ceux qui « possèdent » par leur commerce ou gestion de loin ou pas, ceux dont ils tirent « la force de travail » sans se soucier du réservoir comme du moteur qu’est la conscience et par là de l’être de ceux qui travaillent sous eux et qui ne sont et qui n’ont pas à être que des bêtes de somme, mais des partenaires citoyens et citoyennes, dont on doit exciter et motiver (circuit économique autant qu’humaine condition) la constitution et l’enrichissement de la conscience, et par là, de celle de l’être....  « cogito ergo sum » !

    « La richesse des nations » et à travers elles celle des peuples les constituant, en dépendant en relation directe, tout comme l’état de la planète à bien y réfléchir le global, et pas que le local de l’en soi et rien que soi, myope au mieux, quand ce n’est tout simplement aveugle à, comme, au tout.
    Vision donc qu’individualisme méthodologique, je crois revisiter dans cette redéfinition de la « paternité » mais la  "maternant".

    Car plus proche de René Maran, je me sens, que de Frantz Fanon ou Thomas Sankara, à poser avec Monsieur Salifhi, que moins que la course, et pour certains le « sacrifice » du sang des autres, comme le chantait le sage George Brassens dans son « mourir pour des idées » (moi qui cherche encore qui est Tarkovski Andreï à la page 2018 de mon Dictionnaire le Robert des Noms propres...) poussant ou poussé à masser des foules et les affolant, il convient ou il conviendrait bien mieux, de poursuivre et fonder ce dont une société a vraiment besoin : c’est-à-dire une, comme des « flopées », d’entrepreneurs, dont ceux qui les forment, et qui très Auguste comte « d’Ordo y progresso » font « briques » par « BRICS », et les pains de sucre, et cette baie que l’on dit « Rio ».
    Mais « Sucre »(granit), je retombe « Lima » dans mon « Pérou », ou cousine de « Cuzco », chacune et chacun, je le crois ingénu, doit rêver de dire un jour avec ou sans accent :
    BOLIVIE (à La Paz) !

    « Pair » de mots et de noms, qui (la) Paz, me fait dire que l’entre soi, et la consanguinité des « états » du sang, comme à ceux du social, où que l’on soit dans le monde, tel le le « Ying » et le «Yang », sont partout si ce n’est contre-« balançable », sont contre-balancés, dans les faits comme les pensées, de « Nharda » qui n’est pas « Nadja » de Breton, mais qui disent Lumières en arabe (« L’Orient hebdo » sur Rfi encore, et ce même week-end du 7-11-15).

    Contre-jours ou clairs-obscur, telle la lumière d’un Pierre Soulages qui l’exprime aussi via le « noir » le plus profond, et miracle, parvient à l’exprimer, de manière à privilégier les brassages, les maillages, les réseaux ouverts et gourmands de curiosité : l’autre pôle donc pour en revenir à ce terme quasi « tribal » d’aristocratie, qui aux États-Unis peut se « cristalliser » par, et dans, la saga et l’image des « BUSH » Pères, Fils et Frères.... !

    Après disserter sur la question du « NÈGRE », mi-Césaire, mi-Senghor, c’est je crois aussi et donc avec René Maran, travailler : « sa plume, comme le disent les français, et les francophiles francophones de tous les pays. »

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