Il a fallu attendre près de trois semaines avant que la plupart des médias ne se décident à évoquer l’enlèvement de plus de 200 lycéennes survenus au Nord du Nigeria. Ce rapt, revendiqué par la secte islamiste Boko Haram, semble avoir été exécutée pour obtenir une médiatisation planétaire. Dans une vidéo du 5 mai, le chef, Aboubakar Shekau, se trémousse en ricanant comme pour mieux signifier sa barbarie. Il promet l’esclavage ou le mariage forcé de filles de 12 ou 9 ans. Depuis, les réactions d’indignation se multiplient. La Maison Blanche fait savoir qu’elle est très sensibilisée à la question. Les Américains comme les Britanniques ont d’ailleurs envoyés des experts au Nigeria, première puissance économique du continent où se tenait, jusqu’au 9 mai, le Davos de l’Afrique.

Boko Haram diffuse une nouvelle vidéo montrant... par lemondefr

Après la vidéo de Boko Haram, France 2 puis Libération ont relaté l’affaire. Le Monde a attendu la parution du jeudi 8 mai pour lui consacrer sa Une. "Ne les laissons pas devenir esclaves", titre le Parisien du 10 mai. Si RFI avait relaté l'enlèvement survenu dès le 14 avril, la plupart des médias français ont connu un retard à l’allumage, ou tout au moins dans l'expression d'une indignation médiatique. Comme dit la journaliste de CNN Frida Ghitis, « si elle s’était passée ailleurs, ce serait l’histoire la plus importante du monde ». Imagine-t-on qu’un tel acte serait resté ignoré s’il avait touché ne serait-ce qu’un seul Occidental ?

Alors, c’est vrai, il faut le dire, au Nigeria, l’information est très parcellaire et parfois contradictoire. On a d’abord parlé de 129 lycéennes enlevées puis, sur la foi d’une déclaration de l’armée nigériane, on a dit que la plupart avait été libérées le 17 avril. Avant de se raviser. De quoi échauder les grands médias et les inciter à la prudence.

Et puis, après le 19 avril, les projecteurs étaient en France tournés vers la libération des quatre journalistes otages en Syrie. Il y avait aussi l’Ukraine, les recherches sur l'avion disparu de la Malaysia Airlines, le naufrage du ferry en Corée du Sud... Il n'empêche, cette version dramatiquement moderne de l’enlèvement des Sabines avait tout pour nous toucher. Boko Haram est connu en France pour l’enlèvement de la famille Moulin-Fournier ou du père Georges Vandenbeush.

C’est un rapt de filles et un rapt d’esclaves pour des hommes, pour aider au recrutement de combattants au Nord, selon le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos, professeur à l'institut national de géopolitique. Ce drame, au fond, nous dit que dans un monde qui fonctionne souvent à l’émotion, l’Occident qui informe, juge que certaines informations ne sont pas dignes de nous émouvoir. Quand, selon le même chercheur, Boko Haram massacre 210 lycéens les 11 et 12 avril, "personne n'en parle" (voir Arrêt sur images, mobilisation pour les lycéennes enlevées : pourquoi si tard).

Tout avait commencé sur Twitter le 23 avril lorsque des étudiants et des lycéens nigérians s'étaient résolus à faire entendre la voix des familles des jeunes filles enlevées. Grâce à la campagne « Bring back our girls », (« Ramenez-nous nos filles »), qui a réuni plus de 2 millions de tweets et près de 850 000 signatures sur sa pétition en ligne, la mobilisation des réseaux sociaux s'est révélée cruciale pour secouer les médias installés et créer une urgence médiatique autour de cet enlèvement barbare. Au point que les politiques, de Hillary Clinton, future probable candidate aux primaires démocrates aux États-Unis aux ministres françaises Christiane Taubira (justice) ou Najat Vallaud Belkacem (Droits de la femme) sont nombreux à poser avec une pancarte pour la cause "bring back ou girls" qui se propage à la vitesse de l'éclair dans tous les pays sur Facebook, Instagram et Twitter, notamment auprès des lycéens et des lycéennes.

Il est souvent admis dans le journalisme que le sort d'un individu à l'autre bout de la planète n'intéresse pas ou n'intéresse que peu l'opinion (c'est la théorie du mort/kilomètre qui consiste à dire que le nombre de morts doit être proportionnel a la distance pour intéresser le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur).

Cela, c'était avant que ce qu'on appelle à dessein les "médias sociaux" ne rebattent les cartes. Aujourd'hui, Américains, Britanniques et Français sont presque sommés d'agir. Au point que certains craignent une pression maladroite sur le gouvernement nigérian et une ingérence qui entraînerait une action militaire précipitée. 

L’actu des médias, les médias dans l’actu : tel est le propos de la chronique d’Amaury de Rochegonde, rédacteur en chef adjoint à Stratégies, qui se propose de décrypter ce qui change les médias à l’ère numérique. Les évolutions technologiques, la crise des modèles classiques, les nouveaux vecteurs d'information... Tels sont quelques-uns des éléments qui seront explorés sur la planète média. Tout en couvrant les grands événements «médias» qui touchent la France. Une attention particulière sera accordée à l'actualité internationale des médias, notamment intéressant les pays du Sud. La chronique pourra revenir aussi avec un regard critique sur la façon dont les médias couvrent certains événements et sur la façon dont les médias sont eux-mêmes transformés par une actualité qui leur est propre.

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Amaury De Rochegonde
Journaliste, rédacteur en chef-adjoint à Stratégies, spécialités Médias et RH, chroniqueur @RFI

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