Je voudrais parler cette semaine de la crise morale qui frappe la Silicon Valley et dont serait à l'origine la "start-up" Uber, ce service de voitures avec chauffeur à moindre prix que les taxis. Success story économique, plusieurs scandales qui entourent Uber sèment la polémique dans la sphère des TIC.

Uber est une des entreprises à l'ascension la plus impressionnante de ces dernières années. Créée il y a à peine 4 ans, elle opère dans 230 villes, dans 50 pays et pourrait, selon le Wall Street Journal, valoir bientôt 30 milliards de dollars. Outre sa technologie, qui lui permet de perturber l'univers fermé des taxis  -ce qui nous enchante tous-, Uber a pour qualité la rigoureuse mise en oeuvre de sa stratégie d'affaires. C'est une boîte très disciplinée.

Mais elle choque pour quatre raisons au moins :

  • Ses pratiques agressives face à ses concurrents, comme Lyft
  • Son absence de politique sociale
  • Son peu de respect des données de ses clients
  • Ses bagarres avec certains médias

On peut attribuer cette évolution à celle de la Silicon Valley tout simplement. Les jeunes qu'elle attire ne sont plus de la même trempe que ceux qu'ont rencontrait il y a 15 ou 20 ans. Quand je l'avais interviewé en 1996, Jerry Yang, le fondateur de Yahoo, m'avait déclaré vouloir à la fois,"devenir milliardaire et changer le monde". L'immense majorité ne rêve plus que de faire fortune... et vite. Les "adultes" du dispositif, les "capital-risqueurs" ou investisseurs, suivent le mouvement, comme le souligne ce dialogue entre deux partenaires d'une des boîtes les plus importantes :

« Pourquoi soutenons nous ce type? C'est un connard, demande l'ancien à propos d'un investissement dans une start-up mal dirigée.

- Il va falloir que tu t'y fasses, la question n'est plus de savoir si quelqu'un est un trou du cul, mais s'il peut faire de l'argent, lui répond le jeune.

Commentaire de l'homme d'expérience : Avant,ça n'était pas comme ça.»

Ceci permet à Sarah Lacy, qui rapporte l'anecdote sur son site PandoDaily d'en conclure que la Silicon Valley est maintenant la proie d'une "culture de connards".

Une manifestation de taxis londoniens contre Uber, le 11 juin 2014. Crédit: David Holt sur Flickr Creative Commons

On remarque que les critiques envers la start-up Uber sont très souvent sévères.

Le Wall Street Journal estime qu'Uber est "le point d'aboutissement logique de la transformation progressive du secteur TIC". Les entreprises d'hier se voulaient "une force permettant d'améliorer la vie et, peut-être, de changer le monde". Celles d'aujourd'hui se demandent:

"Qui devons-nous détruire pour nous enrichir nous et nos investisseurs, et quel est le meilleur moyen de créer un besoin des consommateurs qui facilitera cette quête? "


Dans un billet publié par le New York Times le jour de Thanksgiving, Nick Bilton écrit : "Je ne crois pas que la plupart des start-ups essaient d'être malveillantes et mauvaises (le fameux "evil", "malveillant" que Google ne voulait pas être). Mais je pense qu'elles ont tellement soif de gagner qu'elles sont parfois prêtes à contourner les règles éthiques et à oublier que de vraies personnes sont affectées par leurs actions".


Quant à Dave Winer, l'un des pionniers du Web, il écrit que "le secteur de la technologie a besoin de changer, de s'adapter du fait que ce n'est plus une industrie de start-ups. Nos produits sont utilisés partout, ajoute-t-il avant de souligner : pour créatifs que nous soyons, nous ne sommes pas des dieux. Nous ne l'avons jamais été. Mais nous aimions entendre que nous l'étions. "


Marc Andreessen, inventeur du navigateur pour Web, devenu l'un des investisseurs les plus importants de Silicon Valley affirme : "Le software est en train de manger le monde, de l'organiser. Ça donne à ceux qui l'écrivent quelques responsabilités dont l'innovation ne les absout pas et que, si tu veux mon avis, nous sommes en droit d'exiger d'eux".

Chaque semaine, Francis Pisani chronique les évolutions et révolutions de la société numérique dans l'Atelier des médias. C'est notre vigie à l'affût des nouveautés, des frémissements, des évolutions de nos usages qui indiquent que les médias (au sens large) sont en train de changer d'ère. Depuis 2013, Francis publie également des chroniques dans La Tribune et l'Opinion.

Photo principale: Uber à Beijing. Crédit: bfishadow sur Flickr Creative Commons.

M'envoyer un e-mail lorsque des personnes publient un commentaire –

Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Récemment sur l'atelier

Roger kitemoko posted photos
Il y a 10 heures
Atelier des Médias - RFI via Facebook

🗞️ Et on pourra se pré-abonner dès la mi-juillet ! 👍…

Atelier des Médias - RFI via Facebook

Il y a quelques semaines, nous rendions visite aux équipes de Brut, ce tout jeune…

Atelier des médias via Twitter
Jeudi
Plus...