Tunisie : la presse dans le noir ?

Les services du Président de la République tunisienne viennent de publier un livre noir de la propagande sous Ben Ali. Cet ouvrage liste, sans méthode et sans preuves, toute une série de journalistes et personnages publics “collaborateurs” de l’ancien régime. Une manière étrange de jeter de l’huile sur le feu alors que la presse tunisienne, même si elle jouit d’une liberté jamais vue par le passé, est dans une phase difficile entre intimidations, dissensions et divisons. Tunisie: la presse dans le noir ? C’est à cette question que répondent nos invités : Farah Hached, avocate ; Malek Khaddraoui, co-fondateur de Nawaat ; Faten Hamdi, journaliste pour radio Kalima ; Olivia Gré, représentante à Tunis de Reporters sans Frontières  et Ons Ben Abdelkarim, secrétaire général d’Al Bawsala.

Article écrit avec Raphaelle Constant et Manon Mella.

 

Il y a trois ans, pratiquement jour pour jour, le jeune vendeur de légumes Mohamed Bouazizi s’immolait devant le siège du Gouvernorat dans la ville de Sidi Bouzid.

Cet acte de désespoir qui a conduit à la mort du jeune homme symbolise le début de la révolution tunisienne qui verra, le 14 janvier 2011, c’est-à-dire moins d’un mois plus tard, la rue victorieuse et la fuite du dictateur Ben Ali. L’Atelier des médias était présent à Tunis en Février 2011. Nous avons pu alors observer l’effervescence d’une population fière de sa victoire. Nous avions aussi pu rencontrer plusieurs porteurs de projets médiatiques, plein d’ambitions et de détermination.

Trois ans plus tard, la réalité et ses contingences ont rattrapé le pays. Un parti islamiste tient les rênes du pouvoir. Des assassinats de figures de l’opposition ont ensanglanté la transition démocratique. La presse, même si elle jouit d’une liberté jamais vue par le passé, est intimidée et souffre de dissensions et de divisons internes.

Le service de communication du président de la République, Moncef Marzouki, vient de publier un livre noir sur la propagande à l’époque de Ben Ali où l’on peut lire, noir sur blanc, des noms de journalistes qui auraient collaboré avec l’ancien pouvoir. Un acte surréaliste qui, à lui seul, montre la confusion qui règne désormais dans le pays.

 

 

Le livre noir d’une présidence déboussolée

 

Farah Hached préside le Labo démocratique, une association qui milite en faveur d’une démocratie innovante et moderne en Tunisie. Elle s’est distinguée sur Facebook en réagissant avec virulence à la publication le 3 décembre du Livre noir de la propagande sous Ben Ali par les services du Président Marzouki. "Je n’ouvrirai jamais les archives sans une loi", avait pourtant déclaré le président tunisien en juillet 2013 lors d’une interview télévisée.

Voici les questions posées par Farah sur son profil Facebook:

1) Est-ce que ce livre a respecté les lois tunisiennes actuelles, notamment la loi de 1988 sur les archives?

2) Qui a eu accès à ces archives? comment ont-ils été choisis? sur quelle base? pourquoi eux?

3) Pourquoi la présidence de la république (instance politiquement non neutre) aurait le droit de publier des informations non publiques?

4) Est-ce que la justice transitionnelle consiste à publier des listes nominatives de personnes? comment sont constituées ces listes? sur quels critères? qui nous dit que les auteurs n'ont pas exclu des amis et inclus des ennemis dans ces listes?

 

Notre compréhension de la vraie justice transitionnelle en matière d'archives est la suivante:

- une réglementation spécifique pour l'identification et la protection des archives

- une instance neutre et indépendante

- un accès individuel de chacun à son dossier personnel et un droit à rectification

- l'utilisation des archives pour la transparence des parcours des personnes qui candidatent à un mandat électif ou un poste au gouvernement

- la protection de la vie privée

- la protection des informations pouvant constituer une menace pour la sécurité nationale.

Livre noir, Système de propagande


En réaction à ce livre noir, Farah Hached a récemment
boycotté la cérémonie annuelle en hommage à son grand-père Farhat Hached, figure du mouvement national assassiné le 5 décembre 1952 par les services français. Sa réaction à ce livre noir s’inscrit dans un travail plus large concernant les archives en Tunisie au sein de son Labo Démocratique.

Du citoyen au journaliste

Malek Khadhraoui est un des co-fondateurs de Nawaat, un média citoyen né il y a presque 10 ans, sous le régime de Ben Ali. Depuis la révolution, Nawaat est devenu un organe d’information professionnel, en recrutant notamment une équipe de journalistes. Récemment, le pure player a fait parler de lui avec la démission de 11 journalistes de la rédaction de manière soudaine.

Voici le Communiqué laconique du conseil d’administration de Nawaat en date du 21 septembre:

Suite à un désaccord sur le processus décisionnel entre le Board de Nawaat, d’une part, et 11 parmi les collaborateurs de la rédaction d’autre part, lesdits collaborateurs ont choisi de quitter l’équipe de Nawaat en démissionnant.

Nous rassurons nos lecteurs que rien ne change pour Nawaat.org, lequel demeure ce blog collectif, toujours aussi ouvert et pluraliste, et ce depuis 2004.

Et pour rassurer davantage, il est utile de préciser qu’en aucun cas, ni d’aucune façon, ce désaccord n’a concerné ni le contenu éditorial, ni la liberté rédactionnelle de nos contributeurs et journalistes, ni l’indépendance, toujours aussi totale et absolue, de Nawaat.

Nous souhaitons bonne chance et bonne continuation aux démissionnaires.

 

Dans son entretien avec l’Atelier des médias, à écouter ci-dessus, Malek confirme pour la première fois en public qu’il est en train de lancer un autre média avec une partie des journalistes démissionnaires. Il ne souhaite pas encore communiquer de nom ou de dates de lancement mais le projet semble déjà bien avancé.

 

Kalima, une radio divisée

 

Faten Hamdi est  journaliste. Elle travaille depuis 2008 à Radio Kalima, un des seuls médias indépendants qui a continué à couvrir la Tunisie de l’intérieur sous Ben Ali. Cela lui a valu d’être agressée personnellement par la police du dictateur.

En octobre 2012 Kalima post Ben Ali a été officiellement lancée. En juin 2013, le média s’est arrêté pour des raisons financières. Depuis le 16 septembre de la même année, une partie de ses 60 salariés occupent les anciens locaux de la radio, pour réclamer notamment le versement d’arriérés de salaire.

Omar Mestiri, directeur de Radio Kalima, était notre invité en février 2011. Nous n’avons pu lui donner la parole dans cette émission mais il s’est expliqué récemment dans un article du HuffPo Maghreb.

 

Une presse intimidée 

Olivia Gré est la représentante de Reporters sans frontières ici en Tunisie où l’organisation a ouvert un bureau en octobre 2011. Un des enjeux de votre présence ici c’est d’influer sur la future constitution qui est en cours d’élaboration par l’assemblée constituante. RSF a co-signé récemment un appel visant à faire de ce texte une référence en termes de liberté d’expression.

 

Voici les recommandations de ce communiqué:

 

  • Une référence à la liberté d’expression et à la nécessité d’organismes indépendants de supervision, y compris dans les domaines de l’audiovisuel et du droit à l’information, devrait être ajoutée dans le troisième paragraphe du préambule.

  • L’Article 30 doit garantir le droit de “rechercher, recevoir et transmettre” des informations et des idées.

  • Les Articles 30 et 31 ne doivent prévoir de restrictions à ces droits que lorsque celles-ci sont prévues par la loi, et qu’elles sont “nécessaires” pour protéger l’un ou l’autre des intérêts prévus sur la liste.

  • La constitution doit prévoir l’établissement de deux organismes indépendants, l’un avec le mandat limité à la réglementation des médias audiovisuels, l’autre avec le mandat d’assurer le respect du droit d’accès à l’information. Des systèmes efficaces doivent être instaurés afin d’assurer que ces organismes soient indépendants, y compris dans la façon d’en désigner les membres.

 

Le 17 septembre, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a appelé à une grève générale des médias afin de protester contre le harcèlement judiciaire visant la profession. Un appel qui fait référence à toute une série d’emprisonnements, d’arrestations, de poursuites judiciaires contre des personnes dont le tort prinicpal a été d’informer. exemple emblématique celui de Mourad Meherzi, poursuivi pour avoir filmé un jet d’œuf sur le ministre de la Culture.

 

Manifestation de journalistes en grève pour dénoncer les atteintes à la liberté de presse, Tunis, le 17 octobre 2012

AFP PHOTO / FETHI BELAID

 

RSF dénonce également la main mise du pouvoir sur l’audiovisuel public, ce qui a conduit à une grève des employés en septembre dernier.

Ons Ben Abdelkarim est secrétaire général d’Al Bawsala. Une organisation qui vise à “replacer le citoyen au cœur de l’action politique en lui donnant les moyens de s’informer sur l’activité des élus et de défendre ses droits fondamentaux “.

Al Bawsala a lancé un site marsad.tn qui suit au jour le jour l’activité de l’Assemblée. Il a pour but d’accompagner l’écriture de la constitution en la rendant plus accessible à tous. D’abord craint par les députés, il est aujourd’hui mieux accepté par les membres de l’Assemblée. Toutefois, en publiant le détail des votes et les listes de présence et d’absence des représentants du peuple, Marsad impose une certaine pressions aux députés.

Al Bawsala organise par ailleurs des rencontres débats entre les citoyens et leurs élus.

 

 

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Ziad Maalouf est journaliste, producteur de l'Atelier des médias RFI

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

ziad maalouf posted a blog post
L’Atelier des médias est allé en Turquie pour enquêter sur la liberté d’expression dans le pays. No…
26 déc. 2017
Mélissa Barra posted a blog post
Le 8 décembre 2017 s’est tenue à Paris la remise du Prix Numérique et Transparence. Il récompense d…
15 déc. 2017
ziad maalouf posted a blog post
Nées il y a douze ans en France, les conférences gesticulées désignent un exercice d’expression en…
20 oct. 2017
ziad maalouf posted a blog post
En 2005, Anjan Sundaram renonce à de brillantes études de mathématiques aux États-Unis pour partir…
18 oct. 2017
Plus...