Toujours Vivante, mais sur Facebook

Emma est restée plusieurs mois dans le coma. Jeune, en bonne santé, bonne vivante et autres superlatifs qu’on aurait pu lire sur son épitaphe. Nous sommes amis depuis le collège. Elle a quitté la Guadeloupe pour étudier à Paris, moi à Toulouse. Potes à distance, on s’était perdu de vue « dans la vraie vie ».  Mark Zuckerberg nous a réunis. Nos relations sur Facebook sont à peu de choses près aussi prolifiques qu’avec mes contacts professionnels. Je sais de la vie d’Emma ce qu’elle veut bien afficher sur sa page info et sur son profil. Alors, quand Emma est tombée dans le coma (sans raison apparente), je ne l’ai pas su. D'autant plus que son profil Facebook était encore en activité.

 

En fait, le réseau m’a laissé croire que son activité venait d’une pression de ses doigts sur un clavier. Je sais maintenant que ce n'était pas le cas. Le jour de son anniversaire (je ne savais pas, c’est Facebook qui me l’a dit), alors que plusieurs de ses amis postaient des missives de bon anniversaire sur son « Wall », Emma était sur un lit d’hôpital. Difficile de s'en douter alors qu’elle continuait à annoncer sa venue à des « Événements ». Je ne pouvais pas m'imaginer que ses seules actions sur la toile étaient le fruit d'automations. En même temps, son absence systématique à ces « events » aurait pu me mettre la puce à l'oreille.

 

« Je commence vraiment à m’inquiéter… »

 

Ayant remarqué la baisse d'activité d’Emma sur Facebook et le fait qu'elle ne se connectait plus (avant son coma, elle venait deux à trois fois par jour), j’ai commencé à m’inquiéter sans pour autant craindre le pire. Des amis communs (mutal friends) commençaient aussi à se poser des questions. L’un d’eux  avait lancé sur son profil: « Emma je commence vraiment à m’inquiéter, envoie un signe, un message ». Enfin, d’autres commentaires ont confirmé mes craintes. On voyait des messages avec toute cette rhétorique propre aux situations difficiles et au soutien : « Courage, tiens bon ». Une autre disait : « une petite pensée pour toi, tu nous manques énormément, tiens bon ma belle, on t’aime fort ». Dès lors, il n’était pas très compliqué de comprendre qu’Emma avait bien un problème, qu’elle n’était pas morte puisqu’elle « tenait bon » mais qu’elle n’allait pas revenir de si tôt.

 


Bouche à oreille numérique

 

Dans la sociologie des réseaux sociaux, il existe une théorie développée par Stanley Milgram (un sociologue remis au goût du jour récemment en France grâce à une émission télé où des individus étaient sommés d’en électrocuter un autre). Milgram a mis en lumière un précepte (qui n'a rien à voir avec l'expérience d'électrocution) qui est celui du «petit monde ». C’est un peu le sentiment qu’éprouvent certains quand ils croisent quelqu’un qu’ils n’ont pas vu depuis longtemps. Ils sortent alors la phrase toute faite : « Mon Dieu ! C’est fou ce que le monde est petit ». On pourrait également illustrer cette citation par : « les amis de mon amie sont mes amis ». Dans mon cas on pourrait rajouter : « …et m’aviseront quand mon amie aura un souci. »

 

Si nous étions toujours en Guadeloupe, je l’aurais su tout de suite qu’Emma était dans le coma. Les amis de ses amis m’auraient averti. La théorie du petit monde fonctionne encore mieux dans un petit territoire. N’étant plus en Guadeloupe je n’ai rien su de ce qui se tramait. Mais Facebook a éclaté les frontières et a étendu le bouche à oreille. Non seulement on peut savoir si quelqu’un est célibataire, mais on peut aussi savoir si cette personne est toujours en vie.

 

« J’étais là sans être là »

 

Quelques mois après son rétablissement je me suis entretenu, in real life avec Emma. Je lui parlais naïvement de potins diffusés sur Facebook. J’oubliais qu’elle n’était pas au courant puisqu’elle était entre la vie et la mort à l’époque de ces commérages. Puis nous nous sommes adonnés à un retour sur expérience. Pour elle ce fût un « grand étonnement » :

« Ça fait plaisir, mais ça étonne surtout. J'ai pas pris le temps de répondre à tous le monde parce qu'il y en avait vraiment beaucoup. Mais ça c'est fait au fil du temps, quand je les voyais, quand j'étais en contact avec eux. »

Emma n'a surtout pas eu conscience que son profil Facebook pouvait fonctionner en son absence grâce aux nombreuses automations prévues à cet effet. Tous ces programmes qui m'ont induit en erreur. Ils ne sont pas nombreux sur son profil à vrai dire, assez pour me tromper cependant.

 

Je me suis ensuite résolu à lui poser la question. Comme on exhorte les familles à savoir si un membre donnera ses organes à sa mort, je lui ai demandé si elle souhaitait rester présente sur Facebook en cas de décès. Sa réponse m’a quelque peu surpris je l’avoue :  

« Ça fait partie de moi donc ça ne me dérange pas. Tout le monde peut être au courant (en cas de décès) et en même temps sans dévoiler trop d'aspects de ma vie privée. Ça fait partie de ma vie donc si ça reste sur Internet... pourquoi pas »

 

Je connais les dispositions d’Emma. Elle a choisi de vivre éternellement sur la toile. Si jamais, par malheur elle partait avant moi, je transformerai son mur en mémorial, je lui dédierai un groupe Facebook. Car, souvent, le problème avec la mort (et l'éternité) numérique, c’est qu’il n’y a que les vivants qui en parlent.

 

Ci-dessous le témoignage d'Emma en audio + photos :

 


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Commentaires

  • c'est très profond. cela me fait penser à mon amie Jacqueline qui a trouvé la mort lors du séisme du 12 janvier ♪ haiti. au lieu de transformer sa page en un memorial, ses amis l'ont tout simplement éffacé de leur liste d'amis. c'est triste quand même de regarder sur la toile, beau, eternellement jeune mais qu'on ne verra jamais face à face. c'est vraiment triste.

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