Sous-répartiteur souterrain - Bloc de répartition, par Point d'Appui National ANT (Flickr/CC)

Alors que la biologie ne suffit pas toujours pour comprendre et lutter contre une nouvelle épidémie, la théorie des réseaux peut se révéler d’un grand secours pour enrayer une maladie inconnue.

En ce moment, l'apparition de nouveaux cas de coronavirus en Europe et d'une nouvelle forme d'influenza (H7n9) en Chine suscitent de grandes inquiétudes. La théorie des réseaux, c’est-à-dire l'étude des relations entre des "objets" ou des nœuds en ligne, peut-être d'un grand secours pour mieux comprendre ces maladies. Je m’explique.

La plupart des médias traditionnels et sociaux insistent sur les aspects biologiques des nouvelles épidémies (la contagion, les microbes, les virus, les vaccins, les symptômes, etc)/ Plusieurs raisons expliquent ces angles :

  • La dimension biologique est essentielle, elle est propre à tout ce qui concerne une maladie ou une pandémie,
  • Ce sont aussi les aspects d’une maladie que connaissent et comprennent les médecins et experts disponibles : cela correspond à ce qu’ils savent faire et aux directions dans lesquelles ils ont appris à agir,
  • Enfin, en terme de communication, cela correspond à ce que le public a appris à l'école : il peut comprendre de quoi parlent les médias.

Points communs entre maladies et réseaux

Dans le cas de l’apparition d’un nouveau virus, y a au moins deux problèmes :

  • D’abord, les vaccins ont toujours un temps de retard pour faire face aux nouvelles mutations, puisqu'ils ont été développé au cours de la crise d'avant.
  • Ensuite toute contagion progresse en fonction de propriétés biologiques (les modes de transmission d’une maladie et la vitesse à laquelle elle peut entraîner la mort).

Si l’on représente visuellement la diffusion d’une pandémie, on constate toujours qu’elle peut être représentée sur un graphe du même type que ceux qu’on utilise pour les réseaux. D’où l’idée que la théorie des réseaux peut être utile pour comprendre et enrayer une épidémie, à plusieurs niveaux.

Le premier élément, qui n'intéresse que les scientifiques ou les curieux, c’est que toute maladie peut être abordée comme une rupture du système. Albert-Laszló Barabasi, l’un des plus spécialistes les plus connus des réseaux, interprète les maladies comme une rupture systémique et explique qu’il est essentiel de se pencher sur le fonctionnement des réseaux protéiniques intercellulaires - c’est-à-dire sur la façon dont ils communiquent - pour les comprendre. C’est ce que confirment les travaux de la biochimiste Bonnie Bassler, qui étudie la façon dont les bactéries communiquent entre elles pour mieux peser sur l'organisme.

Réseau vertical, réseau horizontal

Je voudrais compléter ce tableau en prenant un exemple qui n’a apparemment rien à voir : la façon dont cette même théorie des réseaux est utilisée pour combattre le terrorisme. Quand on lutte contre une organisation hiérarchique, il suffit d’éliminer la tête pour affaiblir de manière substantielle l’organisation. C’est pour cela, par exemple, que, dans les années 1960, la CIA s’était donnée pour mission d’assassiner les dirigeants révolutionnaires qu’elle considérait comme des terroristes... Les cas les plus souvent évoqués sont ceux de Patrice Lumumba (Congo) et de Che Guevara (Bolivie).

A l’inverse, dans un réseau qui serait parfaitement horizontal, où tout le monde aurait la même importance, on estime qu’il faut éliminer 80% des nœuds pour l’affaiblir substantiellement. Dans les réseaux du monde réel, il y a toujours des gens qui ont plus d’influence, parce qu’ils sont connectés à plus de monde. On considère qu’il suffit d’éliminer 20% de ces “influenceurs” pour affaiblir le réseau en question.

Ce qui est fascinant, pour en revenir aux épidémies, c’est que les avions et autres moyens de transport jouent un rôle clé dans la contagion parce qu’ils transmettent les germes d’un bout à l’autre du globe, et parce que les porteurs y sont enfermés à côté d’autres passagers. Curieusement, les hôpitaux - qui ne se déplacent pas, bien sûr - sont quand même des centres de diffusion de la maladie, parce qu’il sont le lieu de rencontre du plus grand nombre de malades et du plus grand nombre de victimes potentielles, à commencer par le personnel soignant.

Enseignements pour la médecine... et les médias

La contagion se propage suivant une logique des réseaux qu'il est indispensable de contrer pour mettre en place des quarantaines efficaces. Cela peut même conduire à fermer les hôpitaux - centres de propagation de l’infection - et demander aux personnels de santé de rester chez eux, ce qui n'est pas grave tant qu'il n'y a pas de traitement.

Cette méthode a été partiellement appliquée avec efficacité en 2003 dans la lutte contre l’épidémide de SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère). Dans le même temps, ce sont les réseaux de médecins et de biologistes, qui en mettant leur recherche et leurs expériences en commun, sont arrivés à mettre au point relativement vite un vaccin efficace.

J’en conclus personnellement deux choses :

  • Même la médecine n'est pas à l'abri de la transdisciplinarité sans laquelle il n'y a guère d'innovations,
  • La science des réseaux (qui n'existait pas il y a 15 ans) devrait être enseignée dans les écoles… et dans les salles de rédaction.
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Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

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Commentaires

  • Merci!

    Francis, s'il faut enseigner la science des réseaux qui devra le faire? Il y a déjà des spécialistes? Ou peut être ça sera vous!

  • Merci Abel et Kafando pour vos encouragements. Je suis sûr que Francis y est sensible. Je trouve aussi que cette chronique est un bel éclairage.
  • Merci pour l'article , je pense et souhaite que cela soit réaliser ds les écoles de médecine et je crois que les hôpitaux seront moins chargé que d'habitude ainsi que apporter un apport à la science .

  • C'est génial cet article de Francis; et c'est probablement le meilleur article qui puisse m'interesser! Il met un lien entre la medecine et les NTICs. Je suis étudiant en médecine et pationné des NTICs. Laissez-moi vous dire quelque chose:

    si dans d'autres cieux les médecins arrivent à collaborer avec les spécilistes d'autres domaines, à Kisangani (RDC) par contre ils se croient au-dessus de tous et ne collaborent donc pas avec les autres (Biologistes, Cimistes, etc.). Conséquence ? Rien ne marche, et les hopitaux ne sont que des "distributeurs" des infections.

    Merci à vous, Francis pour cet excellent article qui est d'un grand apport dans mon cursus!

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