Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un roman. Nous ne parlons pas assez de littérature, et là je ne pouvais pas manquer l'occasion puisqu'il s'agit d'un roman sur les technologies que nous utilisons tous les jours. The Circle est un livre de publication toute récente, écrit par David Eggers.

 

The Circle donne de l'urticaire aux passionnés de la Silicon Valley. Mais il fait partie de ces romans qui aident à comprendre ce que les discours et communiqués de presse empêchent de voir. Il montre, en forçant le trait, ce que devient un monde dans lequel nous adoptons tous une technologie conçue pour nous faciliter la vie. Ce que peut faire une entreprise poussée par une logique de conquête mal cachée derrière une formule d'apparence morale, en l'occurrence : "Tout ce qui arrive doit être connu"…

L'histoire est celle de l'irrésistible ascension de Mae Holland, jeune californienne naïve embauchée par "la compagnie la plus puissante de l'internet". The Circle – c'est le nom de l'entreprise - permet d'accéder à tous les coins du net avec un mot de passe unique.

 

La force du dispositif tient au partage des informations personnelles, comme nous le faisons sur Facebook. Ça permet de tout trouver en quelques instants, comme nous le faisons grâce à Google. Et, pour faire bonne mesure, les utilisateurs sont aussi fanatiques que ceux des premières années d'Apple.

Ajoutons qu'un ingénieur de génie au nom russe évoque Sergey Brin de Google même s'il porte un survêtement à capuche comme Mark Zuckerberg de Facebook. Mais toute ressemblance avec la réalité est le pur fruit du hasard et l'auteur se défend d'avoir mené enquête. Salman Rushdie dit bien qu'écrire de la fiction c'est mentir. Ça sert aussi à la promouvoir.

 

Où est le danger ?
La toute puissance de l'entreprise tient aux ressources croisées des identités uniques et à de minuscules caméras de surveillance placées dans les moindres recoins par les utilisateurs avides de tout savoir de leurs proches et leurs semblables. Ça permet à tout le monde de suivre tout tout le temps et à la compagnie de réunir toutes les données.
Son idéologie conquérante tient en trois formules choc élaborées grâce à Mae : "Les secrets sont des mensonges. Partager c'est aimer. La vie privée c'est le vol". L'obsession est la transparence. Mae qui montre ses fais et gestes à un auditoire qui se compte parfois en dizaines de millions de personnes enregistre et donne accès à toutes ses données biologiques et à tous ses réseaux.
Elle fait ça en permanence sauf quand elle va aux toilettes où elle a droit à 3 minutes chronométrées d'intimité… dont elle profite parfois pour s'entendre avec sa copine.

 

The Circle n'est pas de la grande littérature au sens où les personnages sont falots et n'évoluent guère. Mais les piques contre certains dangers des technologies sont bien portées.
Le site de Wired, et quelques autres chantres du tout Silicon Valley, accusent Eggers de ne pas comprendre l'internet. Il comprend nos comportements et c'est plus important. Au lieu de mettre en cause les outils, la fable pointe son doigt accusateur vers la façon dont nous nous en servons.
L'histoire montre aussi que les sœurs du privé peuvent devenir tout aussi dangereuses que le grand frère public à la Orwell. C'est très utile à l'heure des retombées de l'affaire Snowden.

 

Mais je voudrais ajouter une réflexion plus générale. Pour alerter il faut parfois exagérer. Ce que font les auteurs d'essais sérieux comme Evgeny Morozov ou Jaron Lanier dont l'extrémisme fini par choquer notre rationalité. Et c'est dommage. La fiction appelant, suivant la formule classique, à la "suspension de l'incrédulité", elle nous permet d'accepter des traits grossis, sans quoi nous ne verrions pas ce dont il est question. Ça permet parfois de mieux comprendre. Je suis un fervent partisan de la fiction comme outil de connaissance.

 

 

Chaque semaine, Francis Pisani chronique les évolutions et révolutions de la société numérique dans l'Atelier des médias. C'est notre vigie à l'affût des nouveautés, des frémissements, des évolutions de nos usages qui indiquent que les médias (au sens large) sont en train de changer d'ère. Vous pouvez également suivre Francis sur son blog Winch5. Depuis 2013, Francis publie également des chroniques dans La Tribune et l'Opinion

 

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