Dix-neuf coups d'Etat depuis 1932, c'est le revers de la belle carte postale thaïlandaise. Le dernier en date, le 22 mai 2014, a déposé Yingluck Shinawatra, petite sœur de l'ancien Premier ministre, Thaksin Shinawatra, trois ans seulement après son élection démocratique. La junte militaire au pouvoir a depuis déclaré une véritable guerre ouverte à la fratrie Shinawatra, poursuivie pour des motifs plus ubuesques les uns que les autres.

Human Rights Watch dénonce une « sérieuse escalade de la répression »

Les putschistes ont mis un nouveau tour de vis. Le Mo Lam, la musique des campagnes de Thaïlande, vient d'être interdite. « Le Mo Lam chante les malheurs des paysans depuis des siècles », explique Gridthiya Gaweewong, directrice artistique du centre d'art Jim Thompson de Bangkok. Or quand ces malheurs sont dus au pouvoir en place, les paroles se teintent de moqueries et de mots durs à son égard. Très répandu dans les milieux ruraux, le Mo Law représente surtout pour la junte militaire le chant des partisans des Shinawatra. Il incarne en effet l'identité régionale forte du Nord-Est de la Thaïlande, bastion des Chemises rouges, mouvement pro-Shinawatra désormais interdit. La junte a ainsi fait fermer les radios de ce mouvement et déchiré les affiches des Shinawatra. Médusés mais muselés, les habitants respectent pour l'instant ce silence imposé, de peur des sanctions. « Le Mo Lam, c'est notre histoire, notre culture » déplore une nonagénère.

Les pique-niques aussi se sont vus interdits. Après l'interdiction des rassemblements de plus de cinq personnes, les étudiants ont organisé des « fêtes du sandwich » d'abord dans la rue, puis sur internet. Cette protestation aura vite été arrêtée par les putschistes qui se sont aperçus de leur caractère subversif et ont sommé leurs participants d'y mettre fin. Le gouvernement de Prayut Chan-o-cha, chef de l'armée thaïlandaise et Premier ministre autoproclamé, n'en est pas à son coup d'essai. Les arrestations de manifestants et les interventions musclées sont courantes.

Certains montrent plus frontalement leur opposition au nouveau régime. Le 27 juin, quatorze étudiants ont été arrêtés après avoir manifesté pacifiquement leur opposition à l'armée devant le Monument de la Démocratie à Bangkok. Accusés d' « atteinte à la sécurité nationale », ils encourent une peine allant jusqu'à sept ans de prison.

Les Shinawatra, boucs-émissaires des putschistes

En exil depuis 2006, Thaksin Shinawatra n'en a pas pour autant perdu son influence au Royaume de Siam. Cet ancien policier qui a fait fortune dans les télécoms a gouverné de 2001 à 2006, avant d'être inquiété pour corruption et de s'exiler à Dubaï. Une véritable chasse aux sorcières a depuis été lancée contre lui et sa famille. Après avoir gelé les avoirs et saisi arbitrairement un milliard de dollars sur les fonds de Thaksin, les putschistes l'accusent dorénavant de lèse-majesté. Interviewé sur la chaine de télévision coréenne Chosun Ilbo, l'ancien Premier ministre aurait tenu des propos « dommageables » et « mettant en danger la sécurité nationale ». Il encourt jusqu'à quinze ans d'emprisonnement. Le gouvernement de Chan-o-cha tente d'éradiquer l'influence du frère et de la sœur par tous les moyens, dont les plus ubuesques.

Sa sœur, Yingluck, en est également victime. Elue en 2011, elle fait de l'amélioration du niveau de vie et de la redistribution des richesses ses priorités dès le départ. Elle augmente la rémunération moyenne des diplômés, facilite l'accès à l'emprunt et lance une politique de subvention aux riziculteurs via l'achat par le gouvernement de la récolte de riz des producteurs thaïlandais à un prix supérieur à celui du cours. C'est sur cette dernière mesure phare de son gouvernement que la junte compte faire tomber Yingluck. Elle était déjà interdite de vie politique pour cinq ans et interdite de sortie de territoire, son procès pour corruption a ouvert le 19 mai dernier. Cette accusation peut mener à une peine de dix ans d'emprisonnement.

Après avoir décrété la loi martiale, suspendu la Constitution thaïlandaise, emprisonné des opposants et même interdit des livres comme 1984 de Georges Orwell, quelle sera la prochaine étape pour enterrer la démocratie en Thaïlande ? Même s'ils étaient encore balbutiants, les efforts entrepris par le précédent gouvernement de Yingluck Shinawatra pour davantage de justice sociale et une meilleure répartition des richesses franchissaient un cap vers la stabilité politique. Mis à mal par le coup d'Etat, le pays est meurtri et les retours en arrière sont quotidiens. Prayut Chan-o-cha a promis de rétablir la loi civile en organisant des élections, mais cette annonce n'a pour l'instant été suivie d'aucun effet. A quand un réveil de la communauté internationale ?

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