Syrie : journaux intimes d'une révolution


Ce samedi 15 mars marque le troisième anniversaire de la révolution et de la guerre civile en Syrie. A cette occasion, l’Atelier des médias a rencontré Caroline Donati, journaliste à Mediapart et co-auteure du projet multimédia Syrie, journaux intimes de la révolution, et sa réalisatrice Carine Lefebvre-Quenell. Grâce à leurs caméras, trois jeunes activistes syriens racontent leur résistance au quotidien. Caroline et Carine nous racontent comment est né ce projet.


Le 15 mars 2011
, une première vague de manifestations pacifiques du peuple syrien éclatait pour réclamer des réformes et lutter contre la corruption. Le régime de Bachar Al-Assad a répondu par une répression d’une violence inouïe, plongeant le pays dans la guerre civile dont les victimes se comptent aujourd’hui par dizaines de milliers. Une
enquête récente d’Annick Cojean pour Le Monde raconte comment le viol est utilisé par les troupes du président Assad comme une arme de destruction massive. Elle montre un régime syrien sans limites dans l’utilisation de la torture et de pratiques inhumaines et dégradantes à l’égard des femmes, des familles et des individus qui s’opposent à lui.

Deux cents journalistes et net citoyens ont trouvé la mort depuis le début de la révolte syrienne. Vingt et un journalistes sont toujours retenus en otage ou portés disparus.

Ce bilan montre à quel point il est difficile mais essentiel de raconter cette guerre. Raconter le conflit syrien de l’intérieur c’est l’ambition du dispositif multimédia mis en ligne récemment par Arte et Mediapart : Syrie, journaux intimes de la révolution.

 

“ Révolution ? Révolte populaire ? Guerre civile ? Que se passe-t-il en Syrie ? Ce web documentaire est une carte blanche que nous offrons à trois jeunes syriens : Ils filment eux mêmes des moments de leur vie dans la révolution, comme  un journal intime. Via Skype, nous les accompagnons chaque jour depuis fin 2012. Ce n'est pas la guerre telle qu’on la voit aux news, c'est le hors champ, les coulisses. Des récits à la première personne, les confidences de trois hommes qui exposent leur vie à tout moment. Suivez-les, semaine après semaine, quasiment en direct. “

Trois syriens engagés font face à la folie meurtrière du régime de Bachar Al-Assad depuis le début de la guerre. Pour résister, pour témoigner, ils filment leur vie dans la révolution :

  • Oussama est membre actif de l’opposition, il circule constamment entre Paris, Istambul et la Syrie. Il est en exil après avoir été emprisonné et "travaille à la difficile mise en place d'une alternative politique depuis la France, la Turquie et la Syrie".

  • Amer filme la résistance à Damas. Il devenu journaliste citoyen pour "transmettre la réalité de sa ville assiégée, Daraya, banlieue de Damas".

  • Majid est à Alep où il accompagne une brigade de l’Armée Syrienne Libre. Il a "renoncé aux armes pour prendre une caméra."

 

Les journaux intimes d'Oussama, de Majid et d'Amer


Relayer l’information de l’intérieur

Quand la révolution syrienne a éclaté, Caroline Donati s’est rapprochée des réseaux médiatiques de la révolution. Elle fait la connaissance d’Oussama, un personnage clé puisqu’il fait le lien entre l’intérieur du pays et l’extérieur. Avec son équipe, il a improvisé un studio parisien où ils reçoivent les premières vidéos de la guerre. “Ils faisaient un travail de témoignages, de révolutionnaires et non de journalistes. Donc l’idée initiale était de rendre compte de ce qu’il se passe en Syrie à travers leur travail.”

Carine Lefebvre-Quenell entre dans le projet à ce moment là. “Je suis intervenue en tant que réalisatrice de webdocumentaire et non comme spécialiste de la Syrie. Ce qui est intéressant car nous parlons de la Syrie de manière différente.”  

Pour Caroline Donati, on a aujourd’hui une lecture assez confuse et uniforme de la réalité syrienne – avec d'un côté le régime et de l'autre côté les radicaux.” Donc dans le flux d’informations, ensemble, elles ont cherché un moyen de restituer la réalité en étant au plus près des révolutionnaires. Leur dispositif voulait aussi et surtout montrer les coulisses du combat, sans filtre journalistique.  

Toute une réflexion est née grâce à Oussama qui a suggéré l’idée de confier des caméras à des Syriens sur place. Il a pris contact avec Amer, qu’il connaissait car ils appartenaient tous les deux au mouvement de non violence de Darayya, ainsi qu’avec Majid, journaliste citoyen pour Sham News, un réseau qu'Oussama connaît bien. “Le webdoc est un projet collectif, explique Caroline Donati. Ce qui demandait aussi un réel engagement de leur part.”  

 

Pour Carine Lefebvre-Quenell l’aspect technique n’est pas primordial. “L’idée est de retourner la caméra sur soi et de mettre des mots sur ces images. On ne leur a pas demandé de nous livrer des images de la guerre qu’on voit déjà dans les médias. On leur a demandé d’exprimer ce qui se passe en eux.”

 

Le désespoir au fil des saisons

Au fil des mois, on suit la chronologie de ces trois vies mais aussi l’évolution de la guerre. On vit l’enlisement du conflit, de plus en plus violent, à travers leurs témoignages. On voit leurs corps se transformer, leurs visages se fermer, et leur élan révolutionnaire se noircir.

 

“Cette expérience est difficile mais elle permet de constituer un récit collectif.” Oussama, Amer et Majid ne sont pas au même endroit mais les deux auteures du webdoc ont croisé leurs trajectoires pour reconstituer l’évolution de la guerre.

 

“On ne se rendait pas compte à quel point filmer sur la durée allait être pertinent. On ne savait pas que la guerre serait aussi longue. Et malheureusement, on est témoin de leur désespoir. Ils doivent sans cesse trouver des ressources en eux pour continuer. Ce qui est absolument fascinant à voir car ce qu’ils vivent va au-delà de ce qu’on raconte dans la presse. Finalement, en rassemblant toutes ces vidéos, on aura constituer un vrai document.”  Carine Lefebvre-Quenell


Caroline et Carine estiment que leur pari est réussi.
“Ils ont vraiment saisi la caméra pour en faire leur exutoire. Malgré les moments d'abattement, ils repartent au combat. C’est cet engagement que nous avons voulu montrer.”   

 

Carine Lefebvre-Quenell et Caroline Donati dans les studios de RFI (Crédit photo: Ziad Maalouf) 

 

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Commentaires

  • Que d'émotions à l'écoute de ses deux volets de journaux intimes. Tout ceci m'a renvoyé à Ngoma en RDC, c'est curieux comme l'esprit fait ses propres associations.

    Merci pour ce partage.

  • Je profite de ce émission et post sur la Syrie pour relayer la campagne « Give Your Voice / Help Syrias Refugees » où l'on peut signer une pétition ou connecter son compte twitter pour donner sa voix à un réfugié syrien, il y a aussi un module FB (mais comme je n'y suis pas, je n'ai pas testé).

    MaB

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