Stupeur, sans tremblements

"Comme l'a remarqué le commun des mortels, les toilettes sont un endroit propice à la méditation. Pour moi qui y étais devenue carmélite, ce fut l'occasion de réfléchir. Et j'y compris une grande chose : c'est qu'au Japon, l'existence, c'est l'entreprise.Certes, c'est une vérité qui a déjà été écrite dans un nombre de traités d'économie consacrés à ce pays. Mais il y a un mur de différence entre lire une phrase dans un essai et la vivre. Je pouvais me pénétrer de ce qu'elle signifiait pour les membres de la compagnie Yumimoto et pour moi.Mon calvaire n'était pas pire que le leur. Il était seulement plus dégradant. Cela ne suffisait pas pour que j'envie la position des autres. Elle était aussi misérable que la mienne.Les comptables qui passaient dix heures par jour à recopier des chiffres étaient à mes yeux des victimes sacrifiées sur l'autel d'une divinité dépourvu de grandeur et de mystère. De toute éternité, les humbles ont voué leur vie à des réalités qui les dépassaient: au moins auparavant, pouvaient-ils supposer quelques cause mystique à ce gâchis. A présent, ils ne pouvaient plus s'illusionner. Ils donnaient leur existence pour rien.Le Japon est le pays où le taux de suicide est le plus élevé, comme chacun le sait. Pour ma part, ce qui m'étonne, c'est que le suicide n'y soit pas plus fréquent.Et en dehors de l'entreprise, qu'est-ce qu'il attendait les comptables au cerveau rincé par les nombres? La bière obligatoire avec les collègues aussi trépanés qu'eux, des heures de métro bondé, une épouse déjà endormie, des enfants déjà lassés, le sommeil qui se vide, les rares vacances dont personne ne connait le mode d'emploi: rien qui mérite le nom de vie.Le pire, c'est de penser qu'à l'échelle mondiale ces gens sont des privilégiés."Stupeur et tremblements d'Amélie Nothomb est l'un de mes livres préférés. Et même si on ne peut pas comparer la Tunisie au Japon, ce passage me rappelle pourquoi, aussitôt mes cinq années d'études commerciales achevées,j'ai soigneusement rangé mon diplôme pour faire autre chose. Cinq années qui m'ont permis d'avoir un diplôme "prestigieux" et de rajouter un élément à ma liste de haine. J'ai décidé, sans trembler,à la stupéfaction générale, de ne pas travailler dans cet univers, où le sérieux de la personne est mesuré par son taux de stress, où les gens sont d'un niveau très moyen mais ils se croient intelligents car ils ont bêtement appris des formules financières (rare sont ceux qui comprennent vraiment les théories financières), où le monde se résume à des factures, des virements, des marchés,des échéances de paiement, des clients et des fournisseurs...Aucun regret.
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Commentaires

  • oui, je l'ai lu deux fois même :) c'est un roman autobiographique d'Amélie Nothomb.
    Sinon, les opportunités de bâtir une vie propre à soi n'est pas plus facile en Europe qu'en Tunisie. Il faut s'enlever ça de la tête.. La meilleure solution d'avoir une opportunité, c'est d'en être une...à méditer
  • Pour ma part, l'extrait présenté m'a beaucoup passionné pour lire la suite du roman, je m'activerai donc à le chercher dès demain du côté des grandes villes voisines :)
    Parallèlement, je te félicite pour l'obtention de ton diplôme. Ton choix ne me stupéfait pas dans la mesure où tu n'as simplement pas envie de vivre comme on te l’imposera mais simplement comme tu conçois la vie, je trouve que c'est courageux, mais ça demande beaucoup de sacrifices, et c'est un peu comme un jeu de hasard: soit on y perd tout, soit on en sort triomphant. C'est difficile en Tunisie comme au reste du Maghreb où des opportunités de se bâtir une vie propre à soi-même ne sont pas encourageantes. Je te souhaite bon courage pour ta nouvelle vie.
    PS: Est-ce que tu as achevé la lecture du roman?
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