crédit photo: Manon Mella

"La mondialisation a dévasté nos classes populaires. L'internet va dévorer nos classes moyennes." C'est la thèse défendue par Pierre Bellanger, fondateur et PDG de skyrock, dans son livre La souveraineté numérique. Un ouvrage qui dénonce, en particulier, l’accaparement de nos données personnelles par une poignées de géants américains du net. Pierre Bellanger est notre invité cette semaine pour partager son analyse et détailler les solutions qu'il propose.

Si vous nous suivez régulièrement, vous avez probablement perçu une certaine note de pessimisme chez nos invités depuis quelques mois. Une inquiétude qui se traduit également dans l’actualité avec, tout récemment, la possibilité pour les européens de faire valoir leur droit à l’oubli sur le moteur de recherche Google.
Le désenchantement numérique fait entendre sa voix de plus en plus fort et ce qui est le plus inquiétant, c’est que ses porte parole sont, pour la plupart, de grands enthousiastes de l’Internet. Parmi eux, Pierre Bellanger. A ses yeux, la liberté dépend désormais de la reconquête de “notre” souveraineté numérique.

Qui menace cette souveraineté ? Et comment pouvons-nous la reconquérir ?

Google, Amazon, Facebook… Chaque jour, nous utilisons ces services sans nous poser assez de questions. Une insouciance qui fait des Européens, les “premiers exportateurs mondiaux de vie privée” selon Pierre Bellanger. “Le réseau est notre chance” explique le patron de Skyrock et constitue une nouvelle liberté que “nous ne devons pas payer au prix de notre liberté personnelle”.

Les réalités du réseau selon Pierre Bellanger

“ C’est l’histoire de notre Histoire. Celle d’un peuple et d’un pays qui a fait de la liberté son identité et qui aujourd’hui l’abandonne en chemin. Confrontée à la révolution de l’Internet, la France a renoncé à maîtriser son destin sur les réseaux informatiques. Notre pays a livré sa souveraineté numérique sans débat et sans combat. C’est une catastrophe”.

C’est ainsi que commence le livre. Un texte qui fait peur et ce “d’autant plus si nous ne sommes pas au courant du danger” et si l’ “on vit dans “l’illusion d’un internet qui viendrait s’ajouter au monde que l’on connaît”. Car explique-t-il, “Internet est par nature un outil de productivité.”

Impact social et économique : “Internet détruit 4 emplois pour 1 créé”

La révolution industrielle que nous vivons est bien différente des précédentes nous explique Pierre Bellanger: “Dans les révolutions industrielles traditionnelles on a une transformation de l’emploi : le paysan devenait ouvrier et l’ouvrier devenait employé”

La logique de transformation qui s’appliquait aux précédentes révolutions industrielles est devenue aujourd’hui une logique de substitution.

Pour rappel :

  • A la fin du XVIII ème siècle, la première révolution industrielle est marquée par l’invention de la machine à vapeur de James Watt ainsi de nombreuses autres inventions techniques.

  • La deuxième révolution industrielle au XIXème siècle a été marquée par la découverte de l’électricité, le pétrole et l’industrie chimique.

  • La troisième révolution industrielle qui a débuté à la fin du XXème siècle se caractérise par le développement des technologies de l’information et de la communication.(Elle a par ailleurs été vulgarisée par Jeremy Rifkin)

Source

Dans les “20 prochaines années 47% des emplois aux Etats-Unis pourraient être confiés à des machines”. C’est le résultat d’une étude menée par deux chercheurs à l’Université d’Oxford.

Pierre Bellanger met ses lecteurs en garde : Avec l’avènement des NTIC “il y a cette idée qu’il y a des nouveaux emplois qui se créent, mais dans les faits les emplois qualifiés sont très peu remplacés.”

Cette crise de l’emploi s'observe avec l’émergence d'une “subclasse moyenne” pour qui “la propriété du logement, la couverture santé, la sécurité matérielle sont désormais inaccessibles (...). Il s’agit également de la compétition accrue des machine, de l’automatisation des algorithmes. Il s’agit d’une révolution anhumaine”.

Reconquérir sa souveraineté numérique

Photo: Lane Hartwell, CC-BY-SA

" Aujourd'hui, notre souveraineté s'étend aussi à l'univers numérique. À nous de faire de cette dimension supplémentaire une expression nouvelle de notre liberté. "

Pour faire face à ces dangers et faire valoir notre souveraineté, Pierre Bellanger préconise la mise en place d’une “ligne imaginot” (terme inspiré de la “ligne Maginot *”)

Les deux erreurs à ne pas commettre :

  • Se fermer et freiner ce mouvement. “Toute idée qui est de dire que c’est au détriment de la liberté des utilisateurs que l’on va essayer de changer les choses est une erreur.”

  • Recréer des “géants protégés” comme a pu le faire la Chine. Pierre Bellanger explique que nous vivons dans une société dont la nature même s’oppose au fait de restreindre les libertés individuelles pour faire un progrès économique. Son conseil: nous devons fonder l’innovation sur le principe de liberté

La logique des réseaux

Carte réalisée par Paul Butler

Pierre Bellanger précise dans son livre et pour servir sa démonstration comment fonctionnent les réseaux.

Il rappelle trois principes observés:

Son énoncé: “La valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs”. C’est à dire que plus il y a d’utilisateurs dans un réseau et plus ce réseau a de la valeur. C’est ce qu’on appelle “l’effet réseau” (plus il y a d’utilisateurs dans un réseau, plus ce réseau a de la valeur)

Cet effet réseau (le navigateur Google gère maintenant les mails, la géolocalisation, le partage de documents) “crée les puissances de demain”.

“A prix égal, la capacité de calcul d’un microprocesseur double tous les dix-huit mois.” Cette loi a été étendue à la bande passante, aux mémoires de stockage etc.

Les machines vont pouvoir traiter de plus en plus de données et donc devenir de plus en plus intelligentes.

  • Le calcul de Grötschel

“La vitesse de calcul des machines, grâce à la croissance de l’efficacité des algorithmes, progresse quarante-trois fois plus vite que la loi de Moore.”

Le réseau ne cesse donc de croître, de plus en plus vite et de manière exponentielle (contrairement à la machine à vapeur qui au bout d’un moment atteint son “pic de productivité”, aujourd’hui la puissance des réseaux croît sans jamais s’arrêter).

Cela veut dire que les conséquences qu’il a sur nos économies et nos sociétés sont de plus en plus importantes.

Si en 15 ans la vitesse d’exécution d’un programme a été multipliée par 43 millions la question de la maîtrise n’en demeure pas moins importante: “la question n’est pas de savoir à quelle vitesse roule la voiture, mais de savoir qui est au volant”.

Face à cette logique de réseau c’est tout l’univers de l’internet qui évolue avec des acteurs comme Google ou Facebook qui ne cessent de grossir, qui investissent le réseau lui-même et qui nuisent par la même à la neutralité du net dont ils étaient les grands défenseurs.

La neutralité du net menacée

“La neutralité du net c’est un piège à démocrate” (Pierre Bellanger)

Selon Pierre Bellanger il est effectivement “impossible d’être opposé à la neutralité du net quand on a un goût de la liberté”. La neutralité du net est le principe qui garantit le fait que tout le monde doit avoir accès au même internet (que son fournisseur d’accès soit Free, Sfr, Orange etc).

Un principe de plus en plus menacé:

  • La firme Apple serait en train de mettre en place un partenariat avec le cablo-opérateur Comcast qui envisagerait un “traitement différencié des contenus vidéos d’Apple pour contourner la congestion du trafic sur son réseau.” (source)

  • Google est en train de devenir un fournisseur d’accès à internet avec son projet “Google Fiber. Le magazine Wired montre à quel point les conditions d’utilisation de ce service s’opposent au principe de la neutralité du net: “les conditions d’utilisation de ce service interdiraient l’utilisation de la connexion de la connexion comme serveur privé.”

“La neutralité du net a été défendue par les grands acteurs (Google, Facebook) tant qu’ils en avaient besoin.”


John Oliver (HBO) - Neutralité du net (VOSTFR) par Numerama

La bataille de l’OS (système d’exploitation)

La grande bataille au sein de ces réseaux c’est celle de l’OS (Operating System ou système d’exploitation)

Qu’est ce qu’un système d’exploitation ? C’est le logiciel qui permet de faire fonctionner un ordinateur, une machine.

Pour Pierre Bellanger tout l’enjeu réside dans le contrôle de ces systèmes d’exploitation qui pilotent l’ensemble d’un réseau. Si je pilote mon système d’exploitation je contrôle “le déploiement de tous les autres appareils connectés”.

Claude Shannon: “l’information c’est ce qui réduit l’incertitude”. Pierre Bellanger ajoute: “ Nous vivons dans un monde d’incertitudes”.

C’est la donnée aujourd’hui qui réduit l’incertitude. En aspirant des données personnelles les “géants du net” anticipent les besoins des utilisateurs: “on a aujourd’hui une sorte de grande partie de cartes avec un joueur qui voit les cartes des autres”.

Le réveil européen

Pierre Bellanger pointe l’absence de réglementations européennes efficaces.
Il souligne l’effort fourni par l’Europe concernant la possibilité pour tout utilisateur de disposer d’un “droit à l’oubli”. Ce qui est regrettable, selon lui, c’est ce que ce soit Google qui décide d'appliquer ou non ce droit à l’oubli. Cela signifie que c’est un acteur privé qui garantit un droit individuel. “Une sorte de féodalité numérique” dit-il.

Mais la note est positive explique l’auteur. On assiste à “un réveil en Allemagne, en France, au Brésil” avec cette idée qu’il faut récupérer la souveraineté de nos données.

Le débat émerge, les consciences s’éveillent car “l’ampleur du défi mobilise les volontés. Il ne tient qu’à nous. Le réseau est notre chance”.

-“Après la crise économique, la crise numérique” (Huffington Post, Pierre Bellanger)

- Pour commander le livre de Pierre Bellanger "La souveraineté numérique".

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Commentaires

  •  Pierre Bellanger, incroyable de lucidité, pas du tout parano, plutot réaliste... sur la fin de l'émission, il affirme que les solutions "à 26 langues" ne mènent nul part... il a raison, la réunion proposée par Dilma Rousseff sur la gouvernance démocratique d'internet a accouché d'une souris dernièremenT... 

    Par contre, le marco civil da Internet (10 p. seuelement) est une innovation que meme les pays développés devraient suivre ou perfectionner ;) 

    Belle émission ! 

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