Simplon et 42, deux établissements qui enseignent le code en réinventant l’école

L’une des trois salles de travail de 42, la nouvelle école de programmation informatique 

fondée par Xavier Niel - Crédits photo Anaïs Moutot

 

Deux écoles de programmation informatique viennent d’ouvrir leurs portes coup sur coup en région parisienne : Simplon et 42. Deux établissements gratuits, presque sans professeurs, attirant des élèves qui, souvent, n’ont jamais touché au code auparavant. Alors que dans le système éducatif traditionnel, l’erreur est perçue comme un échec, elle est considérée ici comme une étape nécessaire pour innover. Qui sont ces jeunes qui rêvent de devenir développeurs? Pourquoi cet engouement pour l’informatique? Comment l’apprentissage du code permet-il d’élaborer de nouvelles méthodes d’enseignement ?

Plongée au coeur de ces deux établissements afin de mieux en comprendre les ambitions et les logiques.

 

 

Simplon et 42 sont deux établissements distincts. Il divergent à plus d’un titre mais ils ont également de nombreux points communs. Tous deux ont vu le jour au printemps 2013 et expérimentent de nouvelles manières de transmettre. Ils ont pour ambition de répondre à un besoin : 35.000 emplois seront créés dans le secteur du numérique durant les quatre prochaines années, selon le gouvernement. De nombreuses formations aux métiers de l’informatique existent déjà, à l’université ou dans des écoles privées, comme Epitech ou l’INSPI. Pourquoi créer ces nouvelles écoles? Car les jeunes ne rentrant pas dans les critères de recrutement des formations déjà existantes sont peut-être les talents du numérique de demain, expliquent les fondateurs de 42 (dont l’homme d’affaire Xavier Niel) et Simplon. Leurs formations sont gratuites et accessibles sans diplôme préalable (baccalauréat et brevet compris). Les deux écoles revendiquent une pédagogie innovante, qui serait l’avant-garde d’une nouvelle forme d’enseignement.

 

Simplon, « fabrique de codeurs entrepreneurs »

 

 

Basée à Montreuil, en banlieue parisienne, dans une ancienne usine de latex, Simplon a été créé il y un an. L’idée est née dans la tête de trois amis, Erwann Kezzar, Andrei Vladescu-Olt et Victor Defontaine, qui s’étaient rencontrés sur les bancs du Celsa, une formation en communication et journalisme de la Sorbonne. Ils ont alors contacté leur ancien professeur, Frédéric Bardeau, entrepreneur et co-auteur de Anonymous : pirates informatiques ou altermondialistes numériques?. Il s’est associé à eux pour monter le projet. Depuis novembre, ils forment une trentaine de jeunes au développement d’applications web et mobile pendant une durée de six mois. Issus de la “diversité”, d’origine modeste ou de sexe féminin, les profils retenus sont “sous-représentés dans le web”, selon Frédéric Bardeau. Les filles, par exemple, ne représentent que 25% des effectifs dans le secteur du numérique. Selon Erwan Kezzar, co-fondateur de Simplon:

 

“L’important ici ce n’est pas le diplôme, c’est d’être débrouillard, d’avoir un minimum de sens de la logique, de la perservérance, certaines bonnes pratiques. Par exemple quand les élèves buttent sur un problème, ils ne vont pas se décourager et appeler tout le monde à l’aide mais chercher sur Google eux-mêmes la solution et apprendre petit à petit comme ça.”

 

Vidéo de présentation de Simplon sur YouTube

 

Ici, pas de cours théorique mais de la pratique et “100% de travail en commun”, explique Frédéric Bardeau:

 

“On a souvent l’image d’un développeur dans sa grotte tout seul, complètement asocial or on est toujours en lien soit avec un client, soit avec un chef de projet, soit avec d’autres développeurs. Ils travaillent par binôme, codent ensemble... Car une notion est véritablement apprise quand vous arrivez à l’apprendre à quelqu’un d’autre”.

 

C’est en réalisant “leurs projets, des prestations vendues à un client ou des idées développées dans le cadre de Simplon” que les élèves apprennent à maîtriser Ruby on Rails, un langage informatique utilisé par le réseau social Twitter ou le site d’achat groupé en ligne Groupon, explique Frédéric Bardeau. L’objectif de Simplon est d’aider les jeunes à monter une start-up dans le secteur de l’économie sociale et solidaire en leur permettant de développer eux-mêmes leur site web et leur application mobile.

Lavanya Mouhamadouvahap et Zouhoura Hadji, deux recrues de la première promotion de Simplon (2013-2014) (crédits photo: Anaïs Moutot)

Lavanya Mouhamadouvahap, docteur en chimie et élève à Simplon, veut monter un réseau social pour la garde d’enfants mettant en relation les jeunes mères qui travaillent. Une autre recrue, Zouhoura Hadji veut, elle, créer une application pour que les ressources naturelles de son pays d’origine, les Comores, soient mieux utilisées tout en évitant la dégradation de l’environnement.

 

Mais peut-on réellement apprendre à coder en six mois ? Oui, répondent les quatre fondateurs de l’école…si on se limite à enseigner un seul langage et à former les recrues non pas à tous les métiers de l’informatique mais uniquement à celui de développeur. Leur source d’inspiration ? Les “Dev Boot Camps” américains, des formations accélérées pour devenir codeur en neuf semaines. Si aux Etats-Unis, cette formation coûte 10 000 dollars (7 500 euros environ), ici elle est gratuite, et même rémunérée pour ceux qui bénéficient d’un contrat d’apprentissage ou d’un contrat “emploi d’avenir”.

 

42 veut “faire le boulot que l’éducation nationale ne fait pas”

 

 

A l’autre bout de Paris, dans le 17ème arrondissement, 42 voit beaucoup plus grand. L’établissement dont le nom fait référence au roman de science-fiction de Douglas Adam, Le Guide du voyageur galactique, accueille 880 élèves. Et comme la formation dure trois ans, elle accueillera bientôt 2700 élèves répartis sur trois promotions. Les étudiant ne paient aucun frais de scolarité: c’est Xavier Niel, le fondateur de l’école et vice-président d’Iliad, maison-mère de Free, le fournisseur d’accès à internet et opérateur de téléphonie mobile, qui prend en charge l’intégralité des coûts: l’achat du bâtiment - 4 200 m2 pour environ 20 millions d’euros - et les frais de fonctionnement pour les dix premières années, estimés à 50 millions d'euros par Xavier Niel. Sixième plus grosse fortune de France, Xavier Niel a déjà créé avec les patrons du site de rencontre Meetic et du site d’e-commerce Vente-privée.com, l’EEMI, l’Ecole européenne des Metiers de l’Internet en 2011, mais celle-ci est payante.

 

"Nous allons faire le boulot que l'éducation nationale ne fait pas”, affirme-t-il dans une interview au Monde. Selon lui, le système éducatif actuel est inadapté: les écoles privées sont trop chères pour la majorité de la population et la formation en université, au coût modique,"très généraliste, pas assez pointue".

 

Présentation de 42 par Xavier Niel, l'un de ses fondateurs, sur YouTube

 

A 42, on considère de toute façon le diplôme comme dépassé: un tiers de la première promotion n’a pas le bac et l’établissement ne délivre pas de diplôme à la sortie. Son directeur général adjoint, Florian Bucher, rejette même la qualification d’ “école”:

 

“Ecole, ça fait penser à une transmission de savoirs professeur-élève dans laquelle on ne se reconnaît pas. On est plutôt une grande communauté avec des étudiants qui ne viennent pas ici chercher un savoir mais apprendre à apprendre”

 

Pour rentrer à 42, il faut avoir entre 18 et 30 ans et passer deux épreuves de sélection. Tous les candidats répondent d’abord à une série de tests visant à évaluer leurs capacités à apprendre l'informatique. 3000 d’entre eux sont ensuite retenus pour la “piscine”, une formation intensive d’un mois où les postulants travaillent 15 heures par jour dans les locaux de 42. Au terme de cette sélection, 900 élèves sont retenus. Une procédure qui laisse beaucoup de personnes sur le carreau: Laurène Castor, chargée de missions innovations pédagogiques chez France Business School et candidate à la formation, a raconté sous forme de chroniques quotidiennes sur son blog son sentiment d’avoir été noyée dans le monde de l’informatique.

 

L’école explique que sa pédagogie est révolutionnaire car basée sur le « peer-to-peer ». Ses méthodes s’inspirent toutefois largement de celles d’Epitech, une école privée d’informatique que Nicolas Sadirac, actuel directeur général de 42, a dirigé. Il lui a emprunté la « piscine » ainsi que la « méthode projet », qui consiste à faire travailler des élèves ensemble sur un objectif concret.

 

Mais “42 va un peu plus loin”, selon Florian Bucher:

 

“Non seulement on n’a pas de profs, mais en plus on laisse les étudiants s’auto-gérer, se noter entre eux, et se corriger mutuellement”.

 

Melissa et Sandro, deux recrues de la première promotion de 42 (2013-2014) - Crédits photo Anaïs Moutot

 

Bill et Melissa, deux élèves de 42, trouvent ce système meilleur que celui de l’université….même s’il a ses inconvénients. “C’est un système très libéral, qui marche à partir du moment où tout le monde est responsable individuellement. Beaucoup de gens ne jouent pas le jeu, mettent les notes sans rencontrer les gens ou notent n’importe comment. ” explique Bill. Pour Melissa, les groupes de travail ne sont pas assez hétérogènes : “la plupart du temps, les bons se mettent ensemble pour faire un maximum de projets et les mauvais restent entre eux.”

 

Apprendre le code en ligne

 

Les pédagogies de Simplon et 42 s’appuyent aussi sur l’émergence de plateformes web permettant d’apprendre à coder seul sur son ordinateur. La plupart de leurs élèves ont déjà acquis les rudiments d’au moins un langage informatique grâce à des sites comme Codecademy ou OpenClass Rooms (anciennement site du zéro). Simplon exige d’ailleurs que les candidats à sa formation se soient déjà entraînés sur Codecademy. Pour en savoir plus sur ces nouvelles méthodes d’apprentissage, vous pouvez lire ce billet de Simon Decreuze, qui a testé différents sites web pour apprendre à coder en ligne.

 

Des initiatives qui se multiplient

 

Dans la lignée de Simplon et de 42, de nouvelles initiatives voient le jour. Le Wagon propose d’apprendre à coder en six semaines, et Microsoft vient d’annoncer un plan pour former 300 000 jeunes de banlieue à la programmation informatique dans les quatre prochaines années. La multinationale américaine est elle aussi persuadée que l’échec scolaire n’empêche pas de devenir un génie de l’informatique...bien au contraire.

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Balises : 42, Ecole 42, Paris, code, enseignement, informatique, innovation, r/évolution dans les médias, école 42, émission

Commentaire de Marcel Abanda le 21 février 2014 à 16:39

Tout simplement génial. Quelles sont les opportunités pour la jeunesse africaine? Les jeunes d'Afrique peuvent-ils bénéficier de cette formation, même à distance?

Cool together you will be better...

Commentaire de Ahmed Olive le 22 février 2014 à 10:29
C'est trés intéressant de faire apprendre aux gens les méthodes de programations informatiques car elle sera le métier de demain . Et pourquoi pas aussi les jeunes africains et tout ce qui desirent apprendre ce métier de l'aider et de lui dispenser des cours par le net ?
Commentaire de KAMAGATE ABOU le 22 février 2014 à 11:34

En tant que développeur web et véritable passionné du numérique ici en Afrique c'est ce genre d'école dont on rêve le plus toujours.

Car le développement informatique est un domaine de plus en plus incontournable dans le numérique.

Merci bien pour ce décryp.

Commentaire de Anaïs Moutot le 23 février 2014 à 23:51

Merci pour vos commentaires ! En Afrique, quelques initiatives sont en train de voir le jour. Au Togo, il y a le WoeLab avec des sessions  tous les mercredis soirs: l'agenda est disponible ici. Au Kenya, il y a la NairobiDevSchool. Simplon essaye de créer des antennes dans d'autres pays, ils sont en train d'en mettre une en place en Roumanie, et regardent aussi en Afrique ce qui serait possible de faire. Peut-être dans un ou deux ans, j'espère !

Commentaire de Anaïs Moutot le 23 février 2014 à 23:52

Par contre, il n'est pas possible de suivre ces formations à distance.

Commentaire de Kafando Ben Idrissa le 24 février 2014 à 9:10

bjr et tous nos encouragement pour cette méthode de programmation informatique mais vous dites que l'initiative est en cours de réalisation au Togo  mais non disponible par distance , donc allez-vous installer cela ds chaque pays ?

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