Séries TV : récit d’une omniprésence culturelle

Crédit photo: Alain Hoa

L’Atelier des médias explore l’univers des séries TV pour décortiquer l’impact qu’elles ont sur notre quotidien. Sur les affiches publicitaires, dans les médias d’information, sur les réseaux sociaux, les séries nous occupent et nous racolent en permanence. Elles s’immiscent dans nos conversations, à la fois en ligne et hors ligne. Comment les fictions télévisuelles ont acquis une présence si importante dans notre culture ? Que révèlent-elles de notre rapport aux médias ? Que nous disent-elles de nos sociétés ?

Binge-watching. Ce terme anglophone incarne à lui seul une nouvelle vague culturelle venue de l’univers des séries TV. Il désigne le fait de littéralement se gaver d’épisodes de séries pendant des heures. Un sport pratiqué par des millions de passionés dans le monde entier. La célèbre plate-forme de streaming payant par abonnement, Netflix, a quantifié dans plusieurs études le temps passé à regarder des séries. Les 81 millions d’abonnés que compte le site y-consacrent en moyenne deux heures par jour et visionnent l’intégralité d’une saison en une semaine.

Comme tous les phénomènes culturels, les fictions TV ont popularisé un langage et des codes propres (voir vocabulaire ci-dessous), qui reflètent des pratiques et des comportements nouveaux, souvent liés à Internet.

« Mon record (de visionnage), c’est un marathon de nuit et c’est grâce à Netflix, où tout est disponible. Quand la première saison de Daredevil est sortie, j’ai regardé d’un seul trait ses 13 épisodes, chacun de 52 minutes. Mais ça va vite: tu commences la série à 19 heures, puis tu la finis tôt le matin. » --Steven, passioné de séries.

Aujourd’hui, l’univers des séries a absorbé le notre, jusqu’à s’installer au coeur du quotidien. Ne pas connaître certaines productions devient même un facteur d’exclusion. « Il suffit de prendre n’importe quel transport en commun en France ou à l’étranger pour se rendre compte que les gens regardent sur leur téléphone portable, qu’ils en parlent entre eux, explique Pierre Langlais, journaliste et critique de séries pour le magazine culturel Télérama. Il y a des séries comme Game of Thrones : si vous ne voulez pas qu’on vous raconte la suite de l’histoire, il vaut mieux écouter de la musique, parce que c’est une discussion permanente.»  

 

Pourquoi une telle omniprésence? Comment à évolué la place qu’occupe ce genre télévisuel dans notre société?

 




En ligne et hors ligne

L’explosion du phénomène séries s’explique d’abord par l’émergence et le développement de nouveaux modes de consommation audiovisuelle. 

« L’évidence même est qu’Internet a bouleversé la consommation des séries. (...) Il y a une frange du public qui est abonnée à tout un tas de bouquets, de OCS, de Canal+, de Netflix, mais qui consomme également des séries illégalement avec le téléchargement et le streaming. Cela fait qu’aujourd’hui, le monde des séries est de plus en plus large et de plus en plus accessible. » --Pierre Langlais, Mr Séries de Télérama

Chaque semaine, des millions de fans se ruent vers les sites de streaming, légaux et illégaux, à la recherche du dernier épisode de leur série préférée. Internet est au coeur du succès actuel des séries mais le streaming n’a pas tué la TV. Bien que le visionnage en ligne soit devenu une pratique généralisée, l’écran connecté n’a pas pour autant détrôné le bon vieux poste de télévision.

« Il y a une majorité du public qui est un public de consommation modérée, qui allume encore la télévision. Ce public va préférer les séries de prime-time, de grandes écoutes, et va regarder des choses qui ne sont pas les mêmes que celles que cherchent les spécialistes des séries. » --Pierre Langlais, Télérama

La communauté de passionnés de séries est visible sur Internet, à travers les millions de forums, fanpages et sites dédiés. On retrouve également ces sériephiles dans la vie hors ligne. Du 15 au 24 avril 2016, a eu lieu au Forum des images, à Paris, la 7e édition du festival Séries Mania. Il s’agit à la fois d’une compétition internationale et d’un lieu de projection de séries en avant-première, ouvert à tous. Cette année, Séries Mania a réuni plus de 38 000 spectateur, sur un peu plus d’une semaine, autour d’une cinquantaine de productions du monde entier

Photos Mélissa Barra / Dessins ©Thibaut Soulcié

A quand un Cannes des séries TV ? Le 15 avril dernier, Audrey Azoulay, ministre française de la Culture, a fait savoir qu’un grand festival international consacré aux séries allait voir le jour en 2017 dans plusieurs villes de la région parisienne. Ce festival fusionnera les deux grand-messes françaises des séries que sont Séries Mania et le festival Séries séries, qui a lieu dans la ville de Fontainebleau.

Un amour (trop?) fusionnel

Les séries nous obsèdent parce que leur récit déploie des mécanismes qui nous hypnotisent. François Jost est sémiologue, professeur à l’Université Paris-III et directeur du Centre d’études sur les images et les sons médiatiques. Il a publié en 2011, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, un ouvrage qui analyse à la fois « les procédés qu'elle (la série) emploie (visuels, rhétoriques, narratifs, etc.) » et « le bénéfice symbolique qu'elle procure au spectateur ».

« Les séries sont des explications du monde, des explications de nos comportements. Elles sont des pourvoyeuses de savoir, et c’est ce savoir qui “scotche”. On apprend à la fois des choses de l’ordre de l’encyclopédie mais on apprend surtout comment se comporter. » --François Jost

Par ailleurs, depuis une dizaine d’années, la narration feuilletonnante s’est généralisée. Les trames des séries sont désormais racontées sur plusieurs épisodes, voire sur plusieurs saisons.  Il est de plus en plus rare de voir un seul épisode dont l’histoire serait indépendante et fermée, ce qui rend certaines séries très attachantes, voire «addictives» comme on l’entend souvent. 


Lorsqu’on évoque certains succès mondiaux comme The Walking Dead ou Orange Is The New Black, on peut effectivement parler de plaisir en série. Mais peut-on parler aussi de douleur et de mal-être? Le temps est distendu quand nous sommes face à nos épisodes. Addictions, syndrômes d’abstinence et insomnies sont des maux souvent associés à la pratique du binge-watching.

« Il y a certainement beaucoup de critiques qui fusent sur l’addiction que peuvent générer les séries télévisées, sur fait de rester enfermé pour regarder des épisodes à ne plus compter les heures. Mais outre cet aspect-là, les séries permettent de se construire sa propre culture et de partager quelque chose avec tout le monde. » --Steven, sériephile

Cet amour pour les séries a conduit à une explosion de leur production. Rien qu’aux Etats-Unis, pays qui exporte très bien ses fictions TV, ont été produites 409 séries en 2015. Ce chiffre s’élevait à 200 il y a seulement 7 ans, souligne le New York Times.


L’ère d’une autre post-télévision

Les fictions télévisées sont aujourd’hui passés d’un genre mineur à un douzième art. Les séries ont fleuri comme une culture à part. Le slogan de la chaîne américaine HBO l’annonce fièrement: «It’s not TV, it’s HBO» («Ce n’est pas de la TV, c’est HBO»). Les séries TV seraient-elles un média de la post-télévision?

Le concept de post-télévision est initié par l’auteur et sémiologue Umberto Eco puis repris et développé par le sociologue des médias Jean-Louis Missika, dans un ouvrage intitulé « La fin de la télévision », publié en 2006 chez La République des idées. A l’époque, la thèse de Missika avait fait couler beaucoup d’encre. Derrière ce titre apocalyptique, l’auteur expliquait que la télévision traditionnelle et linéaire, et son support matériel (le poste de télévision) étaient voués à disparaître. Pour Missika, la télé allait être absorbée par le plus grand média de masse qu’est Internet.

C’est indéniable. Nous achetons de moins en moins de postes de télévision (sauf en période de grands évènements sportifs) et nous passons de moins en moins de temps par jour devant ceux que nous avons déjà chez nous.

 

 

En revanche, il y a dix ans, Missika craignait que l’éclatement des moyens de diffusion de la télévision ne desserve la création audiovisuelle. Dépossédé de ses rendez-vous quotidiens, inondé par des milliers de sites de visionnage, le public allait devenir, selon lui, moins attentif aux contenus originaux. Au moment où le sociologue Jean-Louis Missika a sonné « la fin de la télévision », il ne s’attendait pas à voir germer au fond du cortex cérébral de notre société une autre culture post-télévisuelle : celle des séries TV.  

 

Maîtrisez le vocabulaire des séries TV :

 

Binge-watching : le fait de se gaver (littéralement) d’épisodes de séries TV à la suite pendant plusieurs heures.

Spoiler :  divulgation prématurée d’un élément clé de l’intrigue, susceptible de gâcher une partie du plaisir.

Cliff-hanger : (littéralement, “celui qui se balance du haut de la falaise”) le moment du récit où l’intrigue est à son comble et que l’épisode de la série touche à sa fin. Ce terme n’est pas nouveau, son utilisation remonte aux romans-feuilletons du XIXe siècle.

Spin-off : Série-dérivée, créée à partir d'une série à succès, dont un personnage récurrent devient le héros dans un autre univers. Exemple: la série Better Call Saul est le spin-off de Breaking Bad.

VF : Version en langue française

VOSTFR : Version originale sous-titré en français. 


Pour aller plus loin... Cet excellent article du New York Times (en anglais, donc) sur l'avenir du modèle Netflix, intitulé « Can Netflix Survive in the World it Created ? »

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Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
@MelissaBarrra

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Commentaires

  • Bonjour Mélissa Barra

    Les observations que vous aviez relevées  dans ce billet sur les séries TV sont parfaitement exactes; elles occupent une part très importante de nos activités quotidiennes au point d'en gâcher certaines et de cultiver, pour beaucoup d'entre elles, quelques comportements sociaux déviants ou regrettables. Enfin, c'est le triste constat qu'on pourrait faire, chez moi au Burkina Faso, et peut-être dans la plupart des pays africains. Au Faso, les télénovela, brésiliennes principalement, ont très vite ravi la vedette sur les films d'aventure et autres documentaires scientifiques qui constituaient le contenu des programmes télévisuels. Internet a bouleversé les donnes et le politique s'en est aussi servi pour autrement (dans le mauvais sens, je veux dire) occuper les populations locales. Des séries TV ont participé à créer de la zizanie dans des couples, tellement les femmes,  en particulier,  en raffolent. Ces situations l'ont été car ces séries, mal comprises, mettent beaucoup l'accent ou font beaucoup l'éloge du dévergondage et du libertinage. Et la perversité du politique s'en était servie pour bien abrutir les masses populaires, en fait ici je vise et traite du cas de mon pays, en me rappelant la félonie du gouvernement COMPAORE....Dieu merci que tout cela ait cessé avec son départ, mais est-ce à dire qu'on a su tuer le "mal" dans l’œuf. A suivre...!   

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