Séries TV : reflets de nos imaginaires collectifs

Crédit photo: Jan Schmidt-Whitley

(Ré)écoutez «Séries TV : récit d’une omniprésence culturelle», le premier volet de notre série radiophonique sur les séries télévisées

Partout dans le monde, des écrans de télévision américains aux écrans d’ordinateurs turcs, les séries télévisées reflètent nos regards sur le monde dans lequel nous vivons. Elles alimentent notre imaginaire social et collectif. Elles sont un miroir de nos sociétés et de nous-mêmes.

Nous vivons dans un nouvel âge des séries télévisées. En une dizaine d’années, elles sont passées d’une sous-culture audiovisuelle à un média de masse à part entière. Elles ont envahi nos conversations intimes et nos échanges publics. Dans ce second volet de notre série sur les séries, nous interrogeons l’incidence des séries TV sur le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur le monde. Quelles images renvoient ces fictions de nos sociétés? Que nous apprennent-elles de la politique et du vivre ensemble ?

« Vous voulez comprendre la France ou la Grande-Bretagne du XIXe siècle, vous deviez lire Balzac, Flaubert, Dickens. Vous voulez comprendre la réalité internationale du XXIe siècle, vous devez voir Game of Thrones, House of Cards, Homeland. » --Dominique Moïsi

Dominique Moïsi est géopolitologue. Il est membre-fondateur de l’Institut Français des Relations Internationales et auteur d’un ouvrage intitulé La Géopolitique des séries, paru en février 2016 chez Stock. Selon lui, les séries reflètent, incarnent même, le monde contemporain. « C’est au moment où changent les séries, que change le monde, explique le politologue. Il y a une rencontre entre le temps des séries et le temps du monde, un temps qui se transforme profondément autour du 11 septembre 2001. Les séries vont envahir l’imaginaire du monde mais, par quoi est envahi cet imaginaire? Par la peur qui suit ces attentats. »  Dans son ouvrage, Dominique Moïsi s’appuie sur cinq séries, dont il analyse la portée géopolitique et symbolique :

Game of Thrones - « La peur et la fascination pour le chaos »

Homeland - « La peur du terrorisme »

House of Cards - « La peur de la fin de la démocratie et du rêve américain »

 Occupied - « La peur du retour de la menace russe »

 Downton Abbey - « La peur de la fin d’un ordre social »



« De fait, les séries télévisées sont devenues aujourd’hui des outils incontournables de compréhension des émotions du monde, de la politique intérieure à la géopolitique, de la transformation des moeurs aux progrès de la science, sans parler du sport. » -- Dominique Moïsi, La Géopolitique des séries, ou le triomphe de la peur, Ed. Stock, 17 février 2016, Paris, p. 18.

 

« Winter is coming »

Aujourd’hui, les séries nous isolent devant un écran et, en même temps, nous fédèrent autour de codes et d’images communs. Elles sont des références culturelles et politiques universelles. Leur force symbolique est d’ailleurs incarnée par tout un répertoire de phrases cultes.

Cette image a été prise lors du mouvement protestataire qui a secoué la Turquie, à l’été 2013. Le gouvernement du président Reçep Tayyip Erdogan souhaitait raser Gezi, un parc situé au coeur d’Istanbul, dans le quartier de Taksim, pour y construire un centre commercial. Pour beaucoup de Turcs ce fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase politique. Plusieurs milliers de manifestants sont descendus dans les rues et se sont fait violemment réprimer par la police. Jan Schmidt-Whitley est photo-reporter. Il a vécu ce printemps turc à travers son objectif. Un an plus tard, il a publié un article dans le magazine Soap, intitulé « Game of Gezi ».  

«En 2014, je suis retourné en Turquie. Je voulais comprendre le processus pour qu’un slogan directement lié à une série télévisée (Game of Thrones) se retrouve sur les murs d’une insurrection populaire, dans un pays qui n’a pas forcément les mêmes références culturelles que l’Ouest. (...) Je me suis rendu compte que les séries TV et les fictions avaient beaucoup d’importance, du fait de la pauvreté de choix dans les médias. Certaines personnes faisaient des parallèles avec Game of Thrones, notamment sur la manière dont le pouvoir était instauré en Turquie. » --Jan Schmidt-Whitley

 

Fiction documentaire

L’imagination et la vision du monde des scénaristes sont les matières premières de leurs créations. A leur tour, leurs séries nourrissent notre imaginaire social et collectif. Elles ont un impact sur notre regard car elles nous donnent à voir plusieurs visages de la réalité politique, sociale ou humaine. Quelle responsabilité pèse sur les créateurs des séries ? Quelle influence peut avoir leur imagination sur l’opinion ?


Eric Rochant est réalisateur et scénariste de films et de productions télévisuelles. Il crée, pour la chaîne française Canal+, la série Le Bureau des Légendes, dont la première saison est diffusée depuis avril 2015. Une fiction qui raconte les coulisses des services de renseignement extérieur français. La deuxième saison a commencé le 9 mai dernier.

« On veut que les gens vibrent à nos histoires. Et pour ça, il faut qu’ils y croient. Il faut donc donner le semblant du réalisme. On veut que la série ait le parfum le plus parfait de vérité. (...) La série le dit: on a affaire à un monde qui entre dans un cycle qu’on pourrait appeler de “troisième guerre mondiale”. Mondiale, parce qu’une multitude de pays sont impliqués dans ce conflit (syrien et irakien). » -- Eric Rochant

Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon sont tous deux scénaristes d’une série politique diffusée également sur Canal+ : Baron Noir. Cette création se déroule dans une France à mi-chemin entre la fiction et la réalité. Elle raconte une lutte de pouvoir entre deux figures d’un même parti politique français, le Parti socialiste, au sein duquel un des deux scénaristes a été militant. 

« On propose au spectateur un itinéraire au sein d’un monde qu’il ne connaît pas forcément de près et qu’il a tendance à critiquer de loin. Le fait de lui proposer cette expérience d’aller à l’intérieur du monde politique, avec ses difficultés et ses dilemmes, c’est un travail pédagogique en soi. » --Jean-Baptiste Delafon

« Nous voulions décrire comment la corruption n’est pas seulement détestable d’un point de vue moral et éthique, mais qu’elle est un des vecteurs de l’impuissance de la politique, de l’impossibilité de défendre des idéaux parce qu’on a une affaire à cacher. (...) C’est une responsabilité, on ne peut pas dire n’importe quoi, parce qu’il peut y avoir une influence. Mais les spectateurs savent que Baron Noir ce n’est pas la réalité.» --Eric Benzekri

Les séries ont le pouvoir de nous faire ressentir, nous faire comprendre, nous faire vivre le monde. Elles sont parmi nos meilleurs témoignages du passé, du présent et parfois du futur. Certains journalistes se sont tournés vers ces fictions télévisuelles car leur storytelling, leur récit, offre parfois de meilleurs mécanismes pour expliquer l’actualité.

C’est le cas du créateur du succès mondial The Wire, David Simon. Après avoir passé 12 ans à couvrir la justice et les faits divers pour un grand journal de la ville de Baltimore, aux Etats-Unis, il se consacre à l’écriture de scénarios de télévision. En 2000 naît ainsi la série trois fois primée aux Emmy Awards, The Corner. Ce faux-documentaire nous plonge dans le marché de la drogue dans le quartier La Fayette Street de Baltimore. Deux ans plus tard, David Simon fera à nouveau de cette ville le personnage principal d’une autre fiction. The Wire est le portrait urbain, social et politique de Baltimore. Durant les 6 années de la diffusion de la série, les critiques ont été quasi-unanimes: le réalisme documentaire de la création de David Simon est remarquable. Elle a d’ailleurs été sacrée meilleure série de tous les temps par le magazine américain Time.



Pour aller plus loin:

Nous vous conseillons le numéro de janvier-février 2016 du magazine Carto, consacré à la géopolitique des séries télévisées. Un excellent dossier réalisé par la journaliste du Monde Francesca Fattori.

+ Un article très pertinent du magazine The New Yorker (en anglais), le intitulé The Westeros Wing, sur Game of Thrones comme prisme symbolique de lecture des Etats-Unis en 2016. L'article paraîtra dans l'édition du 4 juillet 2016 du magazine papier.

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Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
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