Sans Bureau Fixe : Entretien avec Bruno Marzloff sur l'avenir du travail et de la mobilité

Nous sortons un peu du périmètre direct des médias aujourd'hui pour mieux y retourner. Notre invité, le sociologue Bruno Marzloff vient de consacrer un livre au travail et à la mobilité. Son titre Sans Bureau Fixe doit parler, je l'imagine, à beaucoup d'entre vous. Sans bureau fixe est une réflexion sur la manière dont les nouvelles technologies affectent la vie professionnelle. Une réflexion cruciale, à en juger par les changements que nous observons tous au quotidien dans nos méthodes et nos logiques de travail, cruciale mais rare... L'entretien avec Bruno Marzloff est à écouter et télécharger dans le lecteur ci-dessous.

 

 

Bruno Marzloff est sociologue et prospectiviste, fondateur du cabinet d’études Chronos qui est spécialisé dans la prospective sur les mobilités, la ville, le numérique et le quotidien. Dans son court essai Sans bureau fixe, publié aux éditions Fyp, notre invité s'interroge sur la manière dont les nouvelles technologies affectent et modifient le travail. On écrit beaucoup sur la façon dont internet ou le numérique bouleversent les industries culturelles, les relations personnelles, la communication, la mobilité, la banque, le commerce... On s’interroge finalement assez peu sur ce que cela change au travail (qui n’est pourtant pas la dernière de nos (pré)occupations). Bruno Marzloff envisage cette vaste question plus particulièrement sous l'angle de la relation entre mobilité et vie professionnelle. Une approche qui fait sens dans un monde où tout, et chacun, est de plus en plus nomade; et où, parallèlement, les transports posent de plus en plus de problèmes à nos vies urbanisées. Un monde de mobilité volontaire et de mouvement subi. Deux tendances diamétralement opposées qu’on ne peut comprendre et concilier qu’en les envisageant comme les deux faces d’une même médaille. 

 

Bruno Marzloff dans le studio de RFI

Sans Bureau Fixe fait penser à "Sans domicile fixe" et donc à une forme de précarité. Dès les premières lignes, Bruno Marzloff explique que cette analogie est assumée. Les localisations du travail se diversifient, s'autonomisent, deviennent nomades, changeantes, mobiles. Les contrats sont, quant à eux, de plus en plus précaires, à durée "déterminée". Cela affecte le travail, sa nature, son organisation, le territoire, les transports.

On voit émerger parallèlement deux phénomènes une “mobilité choisie”, valorisée, positive et une mobilité subie, les longs trajets vers le travail, les grèves, les bouchons... Tout se passe comme si ces deux réalités étaient totalement indépendantes alors que le véritable enjeu pour demain est, comme l'écrit Bruno Marzloff, “de rétablir l'équilibre en faveur de la mobilité choisie”. Et l'auteur ajoute que si nous sommes "de plus en plus mobiles dans notre travail cela a deux fonctions : moins de déplacements et s'échapper de structures obsolètes".

 

 

'L'une des choses les plus improductives de notre époque est de déplacer chaque matin des millions de personnes vers des zones de travail puis chaque soir vers leur domicile' Alvin Tofler en 1971.

 

 "Construire plus d'offre pour réduire la congestion revient à relâcher sa ceinture pour prévenir l'obésité". En une phrase, Bruno Marzloff résume sa vision des politiques généralement choisies pour répondre aux difficultés que connaissent les grandes villes du monde en termes de transport. 

Et l'auteur d'ajouter “On construit de nouvelles infrastructures pour absorber une demande de mobilité inutile”.  Une mobilité illustrée par une équipe de chercheurs pour l'agglomération lyonnaise dans le projet pulsations urbaines.

 

 

“En réalité, la crise du transport masque une crise du travail”

 

Après avoir rappelé l'inutilité des transports subis par les travailleurs au quotidien, Bruno Marzloff tente de montrer que la crise du transport est en fait un des symptômes d'une crise plus profonde du travail. D'un côté, il y a la force centripète de l'entreprise et, de l'autre, celle centrifuge de l'activité professionnelle. Au centre, un employé tiraillé et perdu dans un monde professionnel/personnel aux frontières de plus en plus floues.

 

"Un travail diffus (dans la géographie), flottant (dans la durée) et dispersé (dans ses modalités) est une rupture sociale. Elle appelle le remaniement des organisations, des ruptures politiques et s'ouvre sur d'autres perspectives économiques. Les révolutions de la nature et des statuts du travail se couplent a une productivité du travail en mode agile. En d'autres termes, l'efficience de la production repose sur une part croissante d'autonomie organisationnelle des travailleurs et sur un mode collabora-tif, mobilisant de multiples réseaux."

 

Signes de ces frontières de plus en plus floues: l'immixtion du professionnel dans la vie (auparavant) privée à travers la boîte mail que de plus en plus d'individus transportent en permanence dans la poche. Les réseaux sociaux également mélangent allègrement contacts professionnels, contacts personnels ainsi qu'info privées et infos pro. On peut lutter contre ces phénomènes, on peut les regretter, on peut construire des stratégies pour cloisonner car "le travail s'immisce dans la vie privée". Pour la sociologue Stefana Broadbent, c'est l'inverse : l'intime reprend ses droits sur l'activité économique :

« Cette séparation entre vie privée et vie professionnelle est assez récente et peu naturelle. Elle date de l'ère industrielle : la maison s'est vidée de ses activités économiques, elle s'est privatisée. Les travailleurs ont dû aller là où se trouvaient les moyens de production. [...] Il est paradoxal que ce xxe siècle qui a érigé la famille en pilier central de notre vie, investissant massivement dans le couple et l'enfant-roi, ait dressé une telle barrière entre entreprises -- ou écoles — et vie privée. » Stefana Broadbent

 

 

"Il est l'heure de se construire un imaginaire du travail en phase avec nos vies". c'est le vœu et l'objet de cet ouvrage. La localisation unique au siège de l'entreprise n'a pas d'avenir. Le Taylorisme, la division mécanique des tâches, n'a pas d'avenir. Les mégapoles congestionnées n'ont pas d'avenir. Le transports quotidien de millions d'individus qui pourraient effectuer leurs tâches sans parcourir des dizaines de kilomètres n'a pas d'avenir.
Le partage, les rêves, l'imagination, les hétérotopies, les tiers-lieux ont un avenir. Et à ceux qui craignent de vivre devant un écran et sans relations humaines, Marzloff rappelle que les connexions et relations numériques engendrent des relations et des rencontres physiques en plus grand nombre.

 

Pour en savoir plus, vous pouvez visiter ce site issu d'une conférence organisée par le Groupe Chronos fondé par Bruno Marzloff. N'hésitez pas, enfin, à consacrer quelques minutes à cet enregistrement du philosophe Michel Foucault qui évoque le concept d'hétérotopie, ces lieux à inventer.

 

 

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Balises : Bruno Marzloff, Sans Bureau Fixe, mobilité, r/évolutions dans les médias, transports, émission

Commentaire de Grace Bailhache le 25 janvier 2014 à 17:37

Excellente émission, je vais voir si je comprends aussi bien le livre que les explications de  Bruno Marzlof. Merci de m'avoir fait découvrir l'existence de ce cabinet !

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