Capture d'écran du site de l'ICIJ

 

Cette semaine nous vous proposons une rencontre avec Gérard Ryle. Présenté comme le “Julian Assange des paradis fiscaux” il dirige l’ICIJ (Consortium international des journalistes d’investigation) avec laquelle il a coordonné Offshore Leaks. Ce dispositif international avait mis en lumière les pratiques douteuses des paradis fiscaux et de leurs utilisateurs.
Gérard Ryle nous explique dans cet entretien toutes les raisons qui l’ont conduit au journalisme d’investigation et comment, lui et son équipe, ont réussi à dévoiler les secrets les mieux gardés.

 

 

 Quelques points pour mieux comprendre l'enquête:

  • L'ICIJ (Consortium international des journalistes d'investigation) est une organisation de journalistes d'investigation à but non lucratif. Elle a été créée en 1989 à Washington aux États-Unis. Les enquêtes menées par cette organisation gravitent autour de sujets comme les abus de pouvoir, la corruption, les violations des droits de l'homme. Plus largement, tout ce qui relève de l'intérêt général.
  • Les documents dévoilés durant l’opération (des contrats, des copies de passeports, des e-mails, des correspondances bancaires etc) sont parvenus au Consortium des journalistes via un disque dur envoyé à Gérard Ryle par courrier en Australie. Il s'agissait des archives de deux sociétés spécialisées dans les domiciliations offshore. Une partie de la base de données est disponible ici.

 

 

Ci-dessous, le transcipt enrichi et édité de l'interview que Ziad Maalouf et Simon Decreuze ont réalisée de Gérard Ryle le 5 novembre 2013.

Atelier des médias (ADM): Bonjour Gérard Ryle. Vous êtes journaliste de carrière, vous dirigez depuis 2011 l''ICIJ (Consortium international des journaliste d'investigation)qui s'est fait connaître avec l'affaire offshore leaks. Avant de parler de cette opération transnationale et de votre organisation, on peut dire quelques mots de votre parcours ?

 

Gérard Ryle (G.R): J’ai commencé ma carrière en Irlande. Comme beaucoup de journalistes de ma génération j’ai d’abord été confronté à un problème d’emploi. Nous ne trouvions pas de travail à la sortie de l’école dans mon pays à l’époque. Donc je suis parti en Australie où j’ai travaillé pendant presque 20 ans. Depuis deux ans, je travaille à Washington DC comme directeur de l’ICIJ.

 

ADM: En Australie vous étiez journaliste d’investigation. Vous vous êtes rendu célèbre autour d’une affaire connue sous le nom de FirePower.

G.R: Oui, c’est une histoire très étrange que j’ai couverte à propos d’une entreprise qui affirmait avoir inventé une pilule magique. C'est une pilule que vous deviez mettre dans le réservoir de votre voiture et qui était censée diminuer votre consommation d’essence de 20%. C’était une histoire complètement ridicule. Mais cette entreprise avait levé 100 millions de dollars auprès de gens qui étaient convaincus qu’ils allaient devenir riches. Elle était très impliquée dans le sport. Elle sponsorisait de grandes équipes sportives en Australie. Si vous êtes déjà allé en Australie, vous savez que le sport est comme une religion là-bas. Quand j’ai démontré que tout ceci était une arnaque en 2008, j’ai été attaqué pendant plus de 18 mois. Il y a eu des procès. Bien sûr, la vérité a fini par éclater et j’ai eu gain de cause. Mais toute cette histoire m’a mené vers une autre affaire bien plus importante à mes yeux. Car cette entreprise vendait en fait des parts de son capital dans des paradis fiscaux puis rapatriait l’argent depuis ces paradis fiscaux prétendant qu’il s’agissait de ventes des pilules. Cela m’a permis de découvrir cet univers, totalement à part, que j’ignorais totalement : celui des paradis fiscaux.

ADM: Pourquoi avoir choisi le journalisme d’investigation?

 

G.R: En fait, j’ai dérivé vers cela comme beaucoup de journalistes. J’ai découvert que j’aimais plonger dans le terrier du lapin pour de longues périodes. Et plus j’ai avancé dans ma carrière plus je me suis rendu compte que l’investigation était le seul rôle important des journalistes. Mais je n’ai pas fait que de l’investigation. J’ai commencé comme journaliste sportif puis journaliste judiciaire etc... Jusqu’à ce que je réalise que je voulais me spécialiser dans l’enquête.

 

ADM: En septembre 2011, vous avez rejoint l’ICIJ pour la diriger?. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur cette institution basée à Washington?

G.R: L’ICIJ est une organisation à but non lucratif financée essentiellement par des fonds venant d’Europe. Nous recevons une bonne partie de nos financements de Hollande, d’une organisation appelée l’Adessium Foundation.
Ce que nous faisons, c’est rassembler des journalistes du monde entier pour les faire travailler sur des sujets internationaux. C’est un type d’organisation journalistique qui s’est beaucoup développé aux États-Unis depuis 20 ans environ, probablement à cause de la crise qui touche l’univers des médias. Il faut savoir qu’aux USA on peut avoir des réductions d’impôts en sponsorisant une entité comme la notre. Il y a 20 ans, il y avait deux organisations d’appui aux journalistes. Aujourd’hui il y en a plus de 200. La nôtre est la seule à avoir un rayonnement international, à couvrir des affaires qui n’impliquent pas nécessairement l’Amérique.
Notre modèle est assez étrange mais très simple. Nous avons une toute petite équipe à Washington DC avec laquelle nous animons un réseau de reporters que nous invitons à rejoindre l’organisation. Aujourd’hui il y en a 175 présents dans plus de 60 pays. Ils ne travaillent pas pour nous. ils travaillent pour leur média mais ils tirent profit du fait d’appartenir à notre réseau. Le travail de mon équipe à Washington consiste d’abord à trouver des idées de sujets. Pour ce faire, nous pouvons soit consulter les membres du réseau soit trouver nous même des sujets d’enquêtes d’intérêt international et commencer à les défricher. Une fois que nous tenons un thème, nous le soumettons aux journalistes membres du réseau pour voir lesquels aimeraient le creuser. Certains vont être intéressés, d’autres non. C’est à ce moment là que nous constituons une équipe internationale pour mener l’investigation sur le sujet en question.
Ce qui nous distingue des grands médias qui envoient des reporters à l’étranger pour couvrir un sujet, c’est que nous n’utilisons pas de correspondants étrangers dans les pays. Nos journalistes sont originaires des pays où ils travaillent. Tous nos reportages s’appuient sur ce réseau de journalistes locaux. Cela nous complique beaucoup la tâche car nos interlocuteurs parlent des langues diverses et ont des différences culturelles également. Mais nous pensons que ce système garantit de meilleurs résultats. Ce qui nous différencie aussi des autres, c’est que nous ne sommes pas des éditeurs de presse. Ce sont nos partenaires médias qui sont les éditeurs de ce que nous co-produisons. Donc quand nous publions en France avec Le Monde dans le cadre des Offshore Leaks, toutes les décisions sont prises par Le Monde qui sait beaucoup mieux que nous ce qui est important en France. Et il en est de même avec tous nos partenaires.

ADM: Vous facilitez, vous coordonnez, les recherches, les sujets dans différents pays?

 

G.R: Nous nous assurons que tous les journalistes sont informés en permanence, qu’ils communiquent entre eux. Pour ce faire, nous leur fournissons des outils de coordination en mettant en place des forums, des listes de diffusion. Nous facilitons le partage de fichiers. Nous leur parlons régulièrement : c’est très important d’échanger fréquemment avec les journalistes qui travaillent sur un sujet. Nous sommes en fait à l’épicentre de l’opération. Enfin, nous nous assurons que personne ne publie d’article avant que les autres ne soient prêts afin de montrer que c’est un effort mondial et une collaboration authentique.

ADM: Votre organisation s’est rendue célèbre récemment par des révélations baptisées Offshore Leaks. Avant d’en parler pouvez vous me dire sur quoi vous aviez travaillé auparavant?

G.R: Nous traitons toutes sortes de sujets. Une des premières enquêtes coordonnée par l’ICIJ concernait le business de la guerre. Elle a permis de montrer qu’à l’échelle mondiale la guerre était en train d’être sous-traitée au profit d’entreprises privées. Nous faisons partie des toutes premières organisations à avoir enquêté sur ce sujet à l’échelle mondiale. Plus récemment, nous avons consacré plusieurs enquêtes à la surpêche dans le Pacifique notamment. Il s’agit vraiment d’un massacre de l’océan.
Juste avant Offshore Leaks, la dernière enquête que nous avons menée et la première que j’ai coordonnée en tant que directeur, concernait la transformation du corps humain en produit médical. C’est maintenant une industrie de plusieurs milliards de dollars basée essentiellement aux USA. Mais les corps, eux, proviennent d’Europe de l’Est. Après avoir transité par l’Allemagne, ils arrivent aux États-Unis où ils sont littéralement transformés en produits médicaux qui sont à leur tour utilisés dans le monde entier. C’est une histoire très internationale et très inhabituelle. Il n’y donc aucun sujet auquel nous ne pouvons nous confronter.

ADM: Ce qui caractérise ces sujets c’est qu’ils sont très internationaux. Cela les rend difficile à couvrir par essence?

G.R: Oui, toutes nos enquêtes doivent être internationales, c’est ce qui les caractérise. En fait, c’est le meilleur moyen d’exploiter un réseau comme le notre. Il y a plein d’informations importantes pour les journalistes qui sont disponibles hors des pays où ils travaillent. En général, ils ne savent pas comment y accéder. Donc nous facilitons cela en les mettant en relation avec des reporters qui travaillent dans les pays où ils cherchent des informations. Ce que nous souhaitons aussi c’est que les échanges se fassent dans les deux directions pour que chacun puisse bénéficier du réseau.
En avril 2013, vous avez commencé à publié des informations en relation avec les paradis fiscaux.

 

Cliquez sur l'image pour accéder au dossier complet sur l'opération Offshore Leaks

ADM: Cette opération a été appelée Offshore Leaks en référence à Wikileaks et au"Offshore". Est-ce que vous pouvez nous raconter comment a commencé cette histoire?

G.R: Offshore Leaks, en fait nous n’avons jamais appelé cette opération Offshore Leaks. Cela a été nommé ainsi après qu’un des journalistes impliqués a suggéré qu’on utilise ce nom sur twitter. Ce devait être un mot clé, un hashtag, ensuite c’est devenu le nom utilisé pour qualifier ce dispositif. En fait, nous l’avions appelé "Secrecy for sale", Secret à vendre. A nos yeux c’était l’aspect le plus important de cette affaire. Nous observions un monde secret. Un monde qui vend du secret à ceux qui ont quelque chose à cacher. Pour moi, c’était l’élément le plus important de cette histoire.
Cela a commencé en janvier 2012 quand nous avons réuni des journalistes à Washington. Nous avions choisi 6 reporters qui s’intéressaient à ces questions et nous les avions fait venir pour une session de brainstorming. C’est à ce moment là que nous les avions informés de ce que nous avions en notre possession.

ADM: Cela n’a pas commencé avant 2012 même au moment où vous êtes entrés en possession des données?

G.R: Oui, en fait cela a commencé après la publication de mon livre sur la pillule magique
Vous étiez toujours en Australie. En fait j’avais arrêté le journalisme d’investigation parce que je voulais finir mon livre et je pensais que je n’aurais pas assez de temps pour faire autre chose. Donc, j’étais devenu manager en tant que rédacteur en chef adjoint d’un petit journal après avoir été journaliste au Sidney Herald. Ma carrière allait dans une toute autre direction. J’allais devenir rédacteur en chef quand j’ai reçu un colis par la poste. En fait c’est arrivé comme ça mais chacun sait que les choses ne se passent jamais du jour au lendemain. Les informations que j’ai reçues dans ce colis, je les cherchais depuis longtemps. Je savais qu’elles existaient. Je les pourchassais. Je voulais explorer cette affaire gigantesque.
Pendant mon enquête sur l’arnaque de pilule magique, qui était censée réduire la consommation d'essence d’une voiture, j’étais tombé sur des choses que je ne comprenais pas. Des choses que je voulais comprendre. Donc j’ai reçu ce colis qui contenait un disque dur. Un appareil semblable à ceux qu’on peut acheter dans n’importe quel magasin. Et quand j’ai exploré ce que contenait ce disque, j’ai réalisé qu’il conservait des informations sur les pilules magiques mais aussi des tas de noms du monde entier. C’est là que j’ai compris que c’était la porte d’entrée d’une enquête bien plus grande.

ADM: Qu’est ce que c’était ces données ?

 

G.R: Il s’agissait de 30 ans d’archives appartenant à des intermédiaires financiers qui ouvraient des comptes dans les paradis fiscaux pour leurs clients. C’était les dossiers de deux sociétés en particulier. L’une s’appelait Portcullis TrustNet, basée à Singapour. L’autre était une plus petite entité appelée Commonwealth Trust Limited, qui n’existe plus d’ailleurs. Et donc je disposais de toutes leurs archives sur une période de 30 ans : leurs clients, leurs échanges de mails, leurs tableaux, toutes les données qu’ils conservaient.

ADM: Qu’est-ce que ça représentait ces données?

G.R: Il y avait 2.5 million de dossiers. S’il fallait mesurer cela en GigaBytes, il y avait 160 fois plus de données que dans les câbles diplomatiques révélés par Wikileaks. Nous avons trouvé 120.000 clients originaires de 170 pays. C’était des montagnes de tableaux, de noms, d’adresses, de numéros téléphones, numéros de passeports. Tout ce que vous avez besoin de savoir à propos d’une personne. Cela dit, il n’y avait pas toujours pour un nom donné, les détails de ses possessions dans les paradis fiscaux. Pour cela il a fallu faire des recoupements avec d’autres infos comme un mail envoyé par le client demandant des détails qui nous permettaient de retrouver ses comptes. C’était une tâche très ardue. Les données étaient extrêmement déstructurées, difficiles à fouiller. Il n’y avait jamais rien d’évident.

ADM: Et comment vous vous êtes organisés pour gérer ces données?

G.R: Je me suis débrouillé au début en téléchargeant des petits outils de gestion de donnée sur internet. Des choses très simples qui me permettaient de classer les e-mails et rechercher dans tous les dossiers. Mais très rapidement, j’ai réalisé que c’était une tâche que je ne pouvais réaliser tout seul.
Quand j’ai eu l’occasion d’aller à Washington pour rencontrer les responsables du réseau ICIJ je ne leur ai pas dit ce que je possédais au moment où ils m’embauchaient. je pensais que ce n’étais pas juste de mentionner ces données. En plus, je n’étais pas certain d’avoir une piste d’enquête. Il me fallait encore du travail pour en être sûr. Cela a pris plusieurs mois avant que je ne commence à parler de ces données aux personnes avec lesquelles je travaille.

ADM: Et donc qu’avez vous fait à ce moment là?

 

G.R: J’avais le sentiment que je possédais quelque chose que les journalistes apprécieraient. Tous les journalistes veulent de bonnes infos. A ce moment là j’en savais assez sur les paradis fiscaux. J’avais fait des recherches, pas seulement dans le cadre de mon enquête sur les pilules magiques, également par moi même. Pendant des mois, je passais mes nuits, mes week-end à explorer cet univers. Je savais que c’était un monde inconnu. Et j’avais compris que ces documents allaient nous permettre d’explorer la réalité de ces paradis fiscaux comme personne ne l’avait encore fait. Donc je me doutais que ce que je possédais allait intéresser le réseau. Tout ce qu’il a fallu faire c’est embarquer des bon journalistes dans l’aventure et construire un collectif.

 

La vidéo de l'intervention de Gérard Ryle aux Assises Internationales du Journalisme 2013

 

ADM: Il y a eu beaucoup de personnalités épinglées dans le monde: en France le baron Élie de Rothschild, Jean-Jacques Augier, trésorier de la campagne de François Hollande, le fait que leur nom apparaisse dans les listes ne signifie d’ailleurs pas que les personne s'est livrées à des activités illégales. Il y a eu aussi le Président d'Azerbaïdjan, le photographe allemand Gunter Sachs, quel était votre objectif en révélant tous ces noms ?

G.R: Nous nous sommes concentrés sur des personnes de renom. Nous avons considéré que si vous êtes un homme d’affaire célèbre ou un homme politique, vous êtes une personnalité publique. Ce que nous avions entre les mains était supposé rester secret donc à nos yeux c’est de l’intérêt du public que nous révélions ses secrets. Nous n’avons pas publié toutes les informations dont nous disposions. Nous avons évalué au cas par cas en nous appuyant sur des journalistes basés dans chacun des pays concernés. Ce sont eux qui ont désignés les noms importants. Nous leur avons juste donné des listes de noms et ce sont eux qui ont fait tout le travail d’enquête autour des noms qu’ils avaient sélectionné. Si par exemple, on trouvait qu’un politicien possédait une compagnie Offshore, on demandait au journaliste si c’était une information importante. Si l’existence de cette compagnie était illégale ou si elle avait déjà été rendue publique par le politicien en question. Dans l’éventualité où nous découvrions un secret, cela devenait une information d’utilité publique.

 

ADM: Qu’est ce que c’est pour vous l’intérêt de rendre ces informations publiques?

G.R: Je pense que quand il y a du secret, il y a un potentiel pour commettre des actes illégaux. Et ce dont je suis fier, c’est d’avoir porté un coup à ce système du secret. Je n’insinue pas que toutes les personnes présentes dans ces bases de données font des choses illégales. Au contraire même, le fait que ces agissement soient souvent légaux, c’est un vrai sujet d’enquête. Cela montre que le monde fonctionne selon plusieurs règles.

 

ADM: Quelles sont les choses intéressantes qui ont émergé après la publication de ces données?

G.R: La plus grande révélation à mes yeux, c’est le système lui-même. Nous avons pu montrer comment il fonctionne. Comment vous pouvez créer une société dans les Îles Vierges britanniques. Ensuite vous pouvez utiliser cette société sans avoir votre nom attaché à elle pour ouvrir un compte en Suisse. Et vous avez à ce moment là un compte en banque secret en Suisse qu’on ne pourra jamais relier à vous. Nous avons aussi trouvé un réseau de fournisseurs de services liés à cet univers. Il y a par exemple les personnes qui vous prêtent leur nom pour être directeur de votre société. C’est une des choses les plus intéressantes que nous avons trouvée. Ces personnes là gagnent leur vie en faisant semblant d’être directeurs de sociétés. Certaines sont ainsi liées à des milliers de société dans le monde. Il n’y a aucun moyen qu’elles dirigent réellement autant de sociétés! Donc, ces personnes vendent un service. Si vous souhaitez dissimuler vos biens ou vos intérêts vous faites appel à ces gens et ils mettent leur nom à la place du votre. Tout est lié à la question du secret dans cette affaire et c’est ça qui est essentiel pour moi.

ADM: Sur votre site internet, vous avez expliqué que vous aviez refusé de partager vos données avec des gouvernements qui vous les avaient demandées. En revanche, en juin 2013, donc quelques semaines après vos premières publications, vous avez rendu ces données publiques en permettant aux gens de les fouiller en ligne. Vous pouvez nous expliquer ces différentes décisions?

G.R: Eh bien, nous avons refusé de fournir des informations aux gouvernements car nous ne sommes pas une institution gouvernementale. Ce n’est pas le rôle des journalistes de travailler pour les gouvernements. Ce que nous avons mis à disposition des internautes et du public est très limité. C’est un répertoire d’informations qui permet de savoir qui possède des sociétés offshore et ce que sont ces sociétés. Ce type d’informations est public dans la plupart des pays et privé quand on est dans un paradis fiscal. Donc nous avons juste fait ce qui tout à fait habituel en France, en Grande Bretagne, en Australie et dans la plupart des pays au monde. Parce que nous croyons que c’est important de savoir qui sont les bénéficiaires de ces sociétés.

ADM: Et au moment de rendre ces données publiques, vous avez déclaré que vous comptiez sur le crowdsourcing, la participation du public, pour sortir de nouvelles pistes d’enquêtes de ces informations. Qu’est-ce que cela a donné?

G.R: Oui nous avons reçu plus de 5 million de visites sur le site que nous avons mis en ligne pour l’occasion. Cela a donné lieu à 450 pistes d’enquête. Donc il y avait en effet des choses qui nous avaient échappées. Mais nous nous en doutions car il y a des pays que nous n’avions pas couverts. Il y avait des personnes que nous ne connaissions pas. Donc oui, cela a été fructueux de mettre ces données à disposition du public et nous continuons d’ailleurs à enquêtes sur certaines pistes fournies par les internautes.

ADM: Avant de parler plus généralement de votre vision du journalisme d’investigation, je veux bien que vous partagiez avec nous ce que vous pensez du secret dans notre monde. Que devrions nous faire avec les paradis fiscaux et autre techniques de dissimulation?

G.R: Si les grandes puissances voulaient fermer les paradis fiscaux, ce serait effectif demain matin. La raison pour laquelle ils perdurent c’est qu’ils représentent des bénéfices financiers substantiels dans les pays occidentaux, aussi étrange que cela puisse paraître. L’argent ne disparaît pas dans les Caraïbes. L’argent reste en Suisse, en Grande Bretagne, aux États-Unis. C’est sur le papier qu’il est dans les paradis fiscaux.
Si vous regardez toutes les grandes affaires de corruption dans les dictatures, en Afrique, ailleurs, vous verrez qu’à chaque fois, l’argent est censé aller dans un paradis fiscal mais en réalité il atterrit aux États-Unis, au Royaume Uni ou en France. Certains parlent de colonialisme moderne. Tous ces paradis fiscaux sont d’ailleurs des anciennes colonies britanniques; ou d’anciennes colonies françaises ou même américaines comme Panama. C’est un réseau qui remonte au début des années 1900. Et cela ne sort pas de ma tête, j’ai lu cela dans des ouvrages qui expliquent le système des paradis fiscaux. Mais cela fait sens. Tout le monde sait que si on le décide, on peut tout arrêter en moins de vingt quatre heures.

 

ADM: La presse dans le monde est en crise. On a du mal à la financer. Le journalisme d'investigation, l’enquête c'est justement ce qui coûte le plus cher et ce qui est le plus en danger. Quelle est votre vision de cette situation?

C’est vrai qu’il y a beaucoup de difficultés. Le modèle de notre organisation est simple une des solutions possibles. Je ne crois pas que l’ICIJ soit LA solution ou que quelqu’un va découvrir le remède. Clairement, les modèle économiques qui, jusqu’à maintenant, finançaient le journalisme d’investigation sont brisés. Il faut en trouver de nouveaux. La solution de l’ICIJ consiste à tirer partie des ressources existantes dans les médias pour les mettre ensemble et produire le type d’enquêtes que nous coordonnons. Mais plus généralement, je pense qu’à long terme il faut trouver un moyen de rendre tout cela durable économiquement. Si j’avais la solution je serai déjà riche, mais je ne l’ai pas. Ce qui est sûr c’est que si on veut préserver la démocratie, la fonction du journalisme d’investigation est essentielle. Il faut tout faire pour continuer.

ADM: Vous avez tout de même une idée de ce qui pourrait fonctionner? Que pensez vous par exemple du modèle du mécénat qui a financé un projet comme ProPublica aux États-Unis?

G.R: Le problème avec le mécénat par des fondations, qui est d’ailleurs le modèle de notre organisation, l’ICIJ, c’est que ces fondations souhaitent que les projets volent de leurs propres ailes à long terme. En réalité, c’est très compliqué. ProPublica a très bien commencé parce qu’il ont reçu beaucoup d’argent. Maintenant qu’ils doivent trouver plus d’argent par eux mêmes, c’est plus difficile pour eux.
Il y a plein de modèles qui sont expérimentés mais un de ceux qui fonctionnent le mieux est ici en France, c’est celui de Mediapart où le public finance le média en s’abonnant. Il y a un projet similaire en Corée du Sud. Mais bon, cela reste difficile quoi qu’il arrive. Personne n’a de recette miracle, moi non plus.

ADM: Paradoxalement, quand on observe votre travail, on réalise que jamais cela n’a a été aussi simple de travailler dans plusieurs pays en même temps avec les outils numériques, internet, la possibilité de mettre à disposition du monde entier des bases de données gigantesques?

G.R: C’est vrai, je crois que nous vivons dans une période pleine d’opportunités. Nous pouvons faire rapidement des choses très chronophages par le passé. Je me souviens quand j’ai commencé dans le journalisme d’investigation, si je voulais faire une recherche sur une compagnie, il fallait j’aille physiquement dans un bureau, fouiller dans des classeurs. Il me fallait une demie journée pour trouver une info que j’obtiens en 5 minutes aujourd’hui. Il faut voir les choses positivement. La technologie nous facilite énormément la tâche et nous permet de faire beaucoup plus de choses. A nous de trouver des solutions pour sauver notre métier. Personne ne va venir et sauver le journalisme : c’est aux journalistes de s’en occuper.

 

 

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