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En France, depuis 2011, une personne s’immole par le feu tous les quinze jours sur la place publique. » C’est sur cette information déconcertante que s’ouvre « Le Grand Incendie », le webdocumentaire signé Samuel Bollendorff et Olivia Colo. Cette oeuvre multimédia, à l’esthétique sobre et efficace, donne la parole à ceux qui se sont immolés par le feu en France pour se faire entendre. Le Grand Incendie vient de remporter la 6ème édition du Visa d’or RFI-France 24 du webdocumentaire au festival de photojournalisme Visa pour l'image à Perpignan. Samuel Bollendorff est notre invité cette semaine.

« Sur le parking de leur entreprise, dans la cour d’école, devant le centre des impôts ou le Palais de l’Elysée, des hommes et des femmes ont choisi de s’immoler par le feu. Au-delà des faits divers restés sans écho, Le Grand Incendie raconte ces actes de contestation extrêmes et confronte la communication officielle à la voix des témoins.

 

A Lise Bonnafous, Djamal Chaar, Jean-Louis Cuscuza, Rémy Louvradoux, et à tous ceux qui n’ont pas été entendus. »

A propos du webdocumentaire

 

Un geste contestataire

Le webdocumentaire Le Grand Incendie propose de revenir sur les histoires de Rémy Louvradoux, Djamal Chaar, Lise Bonnafous et de quatre autres personnes qui ont voulu se faire entendre en s’immolant par le feu. Un acte d'une violence inouïe, un drame social peu visible et pourtant très inquiétant. « Tout le projet du webdoc reposait sur la portée contestataire de ce geste », explique son auteur, Samuel Bollendorff. On se souvient du suicide par le feu du Tunisien Mohamed Bouazizi, marchand ambulant de Sidi Bouzid en décembre 2010, qui a déclenché la révolution tunisienne contre le régime de Ben Ali. « C’est un geste symbolique fort, reconnu comme tel lorsqu’il a lieu à l’étranger. Mais quand il s’agit d’un suicide en France, on met en avant la fragilité psychique de celui qui est passé à l’acte et derrière laquelle on se cache pour ne pas entendre la portée contestataire du message. »

Pourquoi ce phénomène est-il si peu visible en France ? Pour le professeur Maurice Mimoun, chef du service des grands brûlés à l’hôpital Saint-Louis, les médias traitent l’immolation par le feu comme un fait divers, banalisant le phénomène. Par ailleurs, la prise de parole officielle du politique ou du PDG balaye toute interrogation sur la symbolique du geste et du lieu.

Ziad Maalouf et Samuel Bollendorff au festival Visa pour l'image (Crédit photo: Anthony Ravera)
 

Rémy Louvradoux, "préventeur" aux ressources humaines de France Télécom s’est suicidé le 26 avril 2011 sur son lieu de travail. Le webdoc s'ouvre sur une lettre qu'il a écrite: "Lettre ouverte à mon employeur et à son actionnaire principal". 

Manuel Gongora, agent du service de propreté du Grand-Lyon, a survécu à ses brûlures. Il raconte lui-même son histoire, cette violence contre lui-même qui était pour lui le seul moyen de se faire entendre. « Je n’ai jamais voulu mourir, je voulais protester et je voulais que ça se fasse dans un coup d’éclat pour faire bouger les lignes. »

Djamal Chaar s'est immolé le 13 février 2013 dernier devant l'agence Pôle Emploi de Nantes. « J’ai travaillé 720 heures et la loi c’est 610 heures alors Pôle Emploi a refusé mon dossier. »

« L’immolation par le feu est un symptôme du délitement du service public, de la remise en question du projet social français. On parle de personnes qui ne se reconnaissent plus dans le travail qu’elles accomplissent aujourd’hui, dans la gestion manageriale du service public ou encore dans le traitement éventuellement inhumain des allocataires du chômage. Et refuser de l’entendre, c’est continuer à s’engouffrer dans une société qui ne fait plus vraiment attention au coût humain de son évolution. »

 Maurice Mimoun, chef du service des grands brûlés à l’hôpital Saint-Louis

 

La voix au centre du dispositif narratif

« Le Grand Incendie répond à tous les critères du webdocumentaire. L’utilisation des images et de la vidéo, la mise en avant innovante de l’audio et de l’élément web, servent l’histoire et non l’inverse », a déclaré Olivier Laurent rédacteur en chef de "Time LightBox" et président du jury du Visa d’Or.


Discours de Didier Lombard, à l'époque PDG de France Télécom

Pour servir leur récit, les deux auteurs du webdocumentaire ont choisi de placer la voix au centre de leur œuvre. La narration se déroule sous forme de photos fixes, de séquences vidéo, avec une voix qui suit un électrocardiogramme, "symbole d’une société qui va mal". C’est au spectateur de décider s’il écoute les voix officielles des chefs d’entreprises et des DRH, ou s’il préfère le témoignages des familles.

« L’enjeu était de fabriquer un dispositif qui permette de placer le spectateur dans une situation d’écoute. La plupart des personnes dont nous parlons ne sont plus là pour témoigner de leur geste. Alors, il fallait donner à voir le vide et l'absence de ces lieux où elles se sont immolées par le feu, et ensuite entendre les récits des témoins. »

 

Au départ, Samuel Bollendorff et Olivia Colo travaillaient sur un autre projet au service des grands brûlés de l'hôpital Saint-Louis. Ils ont vu arriver plusieurs cas d’immolation par le feu et en enquêtant sur le sujet, ils se sont rendus compte qu’il n’y avait aucune statistique sur ce phénomène. Attirés par la dimension sociale et politique de ce geste contestataire et surtout étonnés par l’absence de répercutions, les deux auteurs ont consacré trois ans à leur webdocumentaire. Trois années pendant lesquelles ils ont contacté les familles, les témoins, les entreprises, les survivants pour porter le sujet à la connaissance de tous. 

 

 

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Commentaires

  • Je n'avais jamais imaginé que de tels actes pouvaient se passer en France. Pour moi on ne voyait qu'en Afrique magrebhine en Tunisie comme on a vu le printemps arabe dans la ville de Sidi Bouzid là oû tout a commencer. Bizzarement on entend pas parlé de ça sur RFI, TF1,TV5 Monde et aucun medias Français n'en parle.Etonnant sincèrement.
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