En ces temps de disette, de recherche de modèle économique et d’incertitude pour le journalisme, ils incarnent une nouvelle voie. Pierre Romera et Nicolas Kayser-Bril ont lancé il y a deux ans Journalism++, une société internationale spécialisée dans le journalisme de données. Ils innovent dans leur approche, leur modèle économique et leur vision du métier de journaliste. Ils sont nos invités cette semaine.

Lancée en décembre 2011, la petite entreprise J++ (ou Journalism++ ou Jplusplus) s’est déjà distinguée par l’originalité et la diversité de ses projets. Notamment avec Feowl, une enquête crowdsourcée sur les coupures d’électricité au Cameroun ou Detective.io une plateforme pour organiser la collecte de données au cours d’une investigation journalistique. Ces réalisations, comme beaucoup d’autres qu’ils ont signées, ont en commun l’exploitation astucieuse de données et l’engagement dans un journalisme collaboratif.

Nicolas et Pierre sont passés par Owni, un média qui s’est éteint il y a un peu plus d’un an après avoir marqué les esprits par son caractère innovant, notamment dans l’exploration de nouvelles formes de journalisme alliant le développement informatique, le design et l’enquête. J++ s’inscrit assurément dans la même veine. Chaque année, cette startup du journalisme basée à Paris et Berlin organise une université d’hiver pour regrouper ses équipes. Leur choix pour 2014 s’est porté sur Istanbul où nous les avons retrouvés.

D’Owni à Journalism++

 

Pierre Romera et Nicolas Kayser-Bril quittent Owni en 2011 pour travailler en binôme, journaliste (Nicolas) et développeur (Pierre). Plusieurs médias sont prêts à les embaucher mais “chacun dans son rôle”, chacun à sa place. “On nous a dit, raconte Nicolas Kayser-Bril, toi le journaliste tu vas aller travailler avec les journalistes et toi le développeur tu vas aller avec les développeurs. Ce n'était pas ça notre concept". Ils créent alors Journalism++ sans business model mais avec une idée forte, “travailler par projet, journaliste et développeur”.

 

"C'est presque un accident la création de Journalism++. On avait pas du tout prévu ça" (Pierre Romera)


“On aimerait que des médias traditionnels appliquent les mêmes méthodes. Travailler par projet, avec un chef de projet qui va préciser ce que l'on va faire, établir un budget, former une équipe avec des journalistes, des développeurs, des designers. Et le mener à bien jusqu’au bout. D’autant, qu’il y a quelques journaux qui s'y mettent. Comme Die Zeit en Allemagne qui vient de créer une cellule d'investigation basée sur les méthodes du datajournalisme. En Suisse il se passe plein de choses. Watson, un nouveau site d'actualité a été créé en reprenant ce concept de travail par projet. Neue Zürcher Zeitung, un média de référence en Suisse, qui est aussi en train de développer sa cellule de datajournalisme.” (Nicolas Kayser-Bril)

À gauche J++ Berlin, à droite J++ Paris. Crédit photos Marion Kotlarski

“Nous sommes des nerds”


Un manifeste en 10 points est publié à la création de Journalism++. Il figure sur la page d'accueil de leur site internet. Des valeurs reprises désormais par plusieurs franchises à Porto, CologneAmsterdam et Stockholm. Retour en commentaire sur quelques points.

“On se définit comme nerds car on est passionné par les nouvelles technologies. Mais on a d’autres intermédiaires qu’un ordinateur” (Pierre Romera)

"Notre conception est que l’enquête est un travail d’équipe. Ce n’est pas seulement un journaliste et des gens qui l'aident. Chez nous le développeur peut commencer une enquête et ensuite aller solliciter un journaliste." (Nicolas Kayser-Bril)

On ne rejette aucun mode de narration mais on ira en priorité vers les nouveaux modes de narration.” (Pierre Romera)

"Beaucoup de journalistes sont bloqués à l'article ou au sujet radio de 3 minutes. C'est une manière de raconter une histoire parmi d’autres." (Nicolas Kayser-Bril)

"C'est une manière d’affirmer que ce que l'on fait est très littéraire." (Pierre Romera)

"C'est aussi pour dénoncer la fascination qu'ont certains pour les chiffres. Quand on veut faire un travail à partir de données, d'informations brutes, il faut toujours s'interroger sur la source. C'est du journalisme d'enquête traditionnel." (Nicolas Kayser-Bril)

"Il y a cette matière qu'on a aujourd'hui, qui est assez neuve. Celle qui vient d'en bas, des utilisateurs, des citoyens." (Pierre Romera)

L’hybridité comme marque de fabrique

 

Pour financer leur travail journalistique, Journalism++ “vend des prestations de service à des entreprises qui ont besoin de visualiser leur données, d'organiser des formations” explique Nicolas Kayser-Bril. Mais comment concilier journalisme et entreprise à but commercial ? "C'est extrêmement compliqué. On ne peut pas travailler avec des sociétés dont on ne partage pas les valeurs. Alors que d'autres agences qui n'ont pas du tout cette dimension journalistique ne se posent pas cette question. "



Spécialistes du datajournalisme

 

Le coeur du travail de Journalism++ est le journalisme de données.

 

“On essaye d’avoir une bonne maîtrise des outils de manipulation de données, comme par exemple un tableur Excel. On peut produire des graphiques et des analyses qui vont nous permettre de faire du journalisme.” (Pierre Romera)

 

Nicolas Kayser-Bril a participé à la traduction et l'adaptation du Guide du datajournalisme, édité par Eyrolles mais également en accès libre sur Github.

Les deux “journalistes++” revendiquent également un travail de terrain indispensable.


"Avec le projet Feowl au Cameroun, on a lancé une enquête pour savoir à quelle fréquence, les habitants de Douala subissaient des coupures d’électricité. Et pour ça on est allé sur le terrain, pour vérifier les informations qu'on a récolté via une plate-forme internet". (Pierre Romera)

Dectective.io, une plate-forme pour les journalistes

 

Parmi les différents projets de Journalism++, Dectective.io retient l’attention. C’est un outil pour aider les journalistes à concevoir eux-mêmes une collecte de données dans le cadre d'une enquête.

 

“L'un des projets qui nous a pris le plus de temps et qui représente l'un des plus gros risques, est Dectective.io. Grâce à cet outil, un journaliste, lors d’une enquête, va pouvoir utiliser notre interface pour saisir des données, les interroger et éventuellement en produire une visualisation.” (Pierre Romera)

The Migrant Files, une enquête sur le nombre de migrants morts lors de leur périple, est l’une des premières réalisée sur Dectective.io. Le projet est porté par plusieurs journaux européens dont Le Monde diplomatique en France et est réalisée par les journalistes Jean-Marc Manach et Jacopo Ottaviani. L’équipe de J++ se félicite du “succès” de cette enquête et de l’attrait des journalistes pour la nouvelle plate-forme. À tel point que “l’été va être chargé, explique Pierre Romera, pour répondre aux demandes de collaboration et lancer de nouvelles enquêtes”.

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Balises : Dectective.io, Journalism++, Nicolas Kayser-Bril, Owni, Pierre Romera, r/évolutions dans les médias, émission

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