Regards Citoyens: un oeil sur la démocratie

Depuis 5 ans, l’association Regards Citoyens tente de mettre la France à l’heure de l’Open Data.  Ce collectif de cyber-militants exploite les possibilités du numérique pour donner aux citoyens un droit de regard sur la vie politique. Leur méthode : extraire des milliers de données brutes de sites et publications institutionnels pour les transformer en outils visuels simples. Leur but : rendre accessibles et intelligibles les travaux des élus et promouvoir la transparence de la vie publique.

L’Atelier des médias reçoit cette semaine trois membres du collectif Regards Citoyens. Ils oeuvrent pour offrir des données plus ouvertes (l’Open Data) et contribuer à une vie politique plus transparente. Comment mettent-il à profit les outils du Web? Quels sont les enjeux et les objectifs de leurs actions ? Quelles difficultés rencontrent-ils? Des éléments de réponse avec Tangui Morlier, consultant en informatique, François Massot, développeur indépendant, et Benjamin Ooghe-Tabanou, ingénieur de recherche.

Spot de présentation de la démarche d'ouverture des données numériques publiques, initié par LiberTIC, soutenu par Nantes Métropole et réalisé par A2B Production en licence Art Libre.

L’informatique pour “partager la connaissance”

Regards Citoyens veut abattre les barrières invisibles qui séparent les citoyens des institutions démocratiques. Les séances de débats retransmis à la télévision et les déclarations des députés face à la presse ne permettent pas toujours aux électeurs de cerner les enjeux des négociations et des décisions parlementaires. “Le but du jeu est de partager la connaissance pour que l’ensemble des citoyens puisse en profiter” explique l’un de ses fondateurs, Tangui Morlier.

Pour aider les électeurs à voir plus clair dans l’activité des élus et dans l’appareil législatif, le collectif Regards Citoyens a donc développé cinq plateformes de médiation en ligne et a lancé des dizaines d’initiatives.

 

  • NosDéputés.fr : lancé en septembre 2009, le site est dédié aux travaux de l’Assemblée nationale française. Il fournit des statistiques relatives à la présence et à la participation des 577 députés ainsi que des analyses en détail des différents dossier législatifs traités à l’Assemblée. “Chaque intervention des députés est lisible et commentable”.

  • NosSénateurs.fr : en ligne depuis septembre 2011, il reprend le même principe avec les données disponibles sur le Sénat.

  • LaFabriqueDeLaLoi.fr : le site permet au public de “suivre l’évolution d’un texte de loi au fil de la procédure parlementaire” à travers des infographie interactives. Il permet de consulter plus de 290 textes promulgués depuis 2010.

  • NosDonnées.fr : le site est “un catalogue collaboratif de jeux de données disponibles sur Internet”. Les internautes peuvent à la fois utiliser librement les documents et partager des données brutes collectées partout dans le monde, sur n’importe quel sujet à condition qu’elles soient d’intérêt public.

  • NosFinancesLocales.fr : un site pour visualiser comment se font les dépenses à l’échelle des communes, à partir de données extraites des collectivités locales.

 

Le travail du collectif consiste principalement à développer des logiciels, des robots informatiques, capables de lire puis traduire en visualisations les informations présentes dans les données fournies par les institutions. “Il s’agit d’extraire des pages Web des sites officiels (de l’Assemblée ou du Sénat) les éléments qui correspondent à des données, comme par exemple les comptes rendus des séances ou les pages de description des parlementaires” explique Benjamin Ooghe-Tabanou. Tous ces logiciels sont sous licence libre. “On peut très bien imaginer que quelqu’un réutilise notre logiciel pour créer un autre “Nos Députés” dans son pays.

 

Parce que les citoyens ont un droit de regard sur l’activité des parlementaires, il est nécessaire que cette activité soit transparente. L’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui sert de préambule à la Constitution française, dispose que “La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.” Regards Citoyens tente de promouvoir l’accès aux informations, de façon libre et ouverte, à travers des actions de lobbying.

“Nous avons fait du lobbying sur les lois relatives à la transparence de la vie publique pour que les déclarations d’intérêt des élus puissent être réutilisées en data.  Ce sont des données qui contiennent des informations nominatives. Au regard de certaines visions des données personnelles, le traitement de ces données aurait pu être interdit, car c'est une possible atteinte à la vie privée. (...) Nous avons réussi à faire passer un amendement, qui vise à ce qu’on puisse réutiliser ces informations.” -Benjamin Ooghe-Tabanou.

En novembre 2014, le collectif a publié le bilan des cinq années de travail de “valorisation des institutions démocratiques”.

Qu’en pensent les députés?

L’Atelier des médias a donné la parole à quelques élus de l’Assemblée nationale. Les efforts de Regards Citoyens ne font pas l’unanimité auprès des députés.

“Je trouve ça bien mais quelque fois ça m'énerve. Je trouve ça bien parce qu’on observe les députés et le travail qu’ils font. On est là pour représenter les gens. (...) Que l’on fasse donc savoir ce qu’on fait ou ce qu’on ne fait pas. Cela dit, je me souviens d’avoir écrit à Regards Citoyens parce que je sortais de deux mois d’hôpital et j’ai été présenté comme le cancre de l’Assemblée nationale. Il faut faire attention.”

“Il y a une petite “course au Mistigri” avec NosDéputés.fr parce que c’est assez regardé et commenté. Globalement, Regards citoyens et l’accessibilité de NosDéputés.fr a, sans doute, participé à une petite pression supplémentaire. (...) On voit bien qu’un certain nombre de nos collègues sont plus présents qu’ils ne l’étaient auparavant. C’est plutôt positif, à condition qu’on ne tombe pas dans ce regard trop superficiel (fondé sur) le nombre d’amendements déposés. Le travail parlementaire ne peut pas se résumer à des statistiques.”

Je suis assez dubitatif sur ces critères d’évaluation des députés. (...)  Ce type d’analyses sur-valorise la question de la présence comme si on était à l’école. Pour moi ces débats là sont moins importants que savoir par exemple si les parlementaires, notamment ceux de la majorité, se donnent les moyens de peser sur la politique gouvernementale. Ce sont des questions plus politiques et plus fondamentales que ces affaires de transparence et de présence, qui ne sont pas inintéressantes, mais qui sont un peu secondaires en réalité.

Bien sûr que je connais Regards Citoyens. Ils utilisent parfaitement l’outil qu’est Internet pour proposer des données précises à disposition du public, pour mettre plus de transparence à la vie démocratique. Ils font du bon travail (...) et souvent je partage leurs positions. J’ai déjà voté des propositions de loi ou des amendements qui visaient à changer quelques règles du jeu dans cette belle maison qu’est l’Assemblée nationale.  (...) Effectivement, il y a un aspect pervers à ces données brutes: elles participent à une forme de démagogie. (...) Mais je suis pour plus de transparence car c’est comme ça qu’on arrêtera cette défiance qui existe trop souvent entre Français et représentants.

“Je connais très bien. C’est passionnant de suivre ce travail là, de savoir comment les parlementaires sont amenés à rendre des comptes à ceux qui les ont élu, comment se passent les interactions entre parlementaires et électeurs. (...) Je trouve qu’il reste beaucoup de travail à faire (en matière de transparence). Avoir une réserve parlementaire pour tous c’est déjà une grande avancée. (...) Mais personnellement cela ne me suffit pas du tout. La transparence, pourquoi ne pas l’imposer? Pourquoi attendre que ce soit un collectif ou une association qui pousse à bout les institutions et les oblige à plus de transparence? Pourquoi ça ne peut pas venir de nous?

Des progrès (à faire) en matière d’Open Data

Le développement des données ouvertes et libres est devenu depuis une dizaine d'années un combat planétaire porté par des associations et des gouvernements. La France a d'ailleurs beaucoup évolué dans le domaine. La fondation Open Knowledge réalise un classement annuel, l’Open Data Index, qui rend compte de l’accessibilité et la publicité des données selon les pays. Entre 2013 et 2014, la France est passée de la douzième à la troisième place. Le plaidoyer d'initiatives citoyennes telles que Regards Citoyens, LiberTIC, la Fondation Internet Nouvelle Génération ou encore l’association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet, La Quadrature du Net a contribué à cette évolution, à une prise de conscience de la nécessité démocratique de bases de données politiques et administratives ouvertes.

Cette avancée s’est traduit par le développement, depuis la création en septembre 2011 de data.gouv.fr, de portails publics, étatiques ou administratifs, dédiés à la collection et au partage des données, grâce à la mission interministérielle Etalab. Une démarche adoptée par le Sénat en octobre 2013 et bientôt par l’Assemblée nationale. En novembre 2014, son président, Claude Bartolone, a annoncé la mise « à disposition ses données, en format Open Data, c’est-à-dire accessibles à tous sur Internet, dans un format librement exploitable et réutilisable sans restrictions techniques, juridiques ou financières » pour fin 2015.

Pour les membres de Regards citoyens, qui ont recensé et salué les avancées des institutions françaises,  il y a encore des progrès à faire en termes de réflexes Open Data. Ces progrès ont d’ailleurs été synthétisés en 10 priorités.

Nous pensons que la France n’a pas à être classée, elle doit faire des progrès. (...) On remarque que l’administration ne s’est pas encore équipé pour que (l’Open Data) soit automatique. Lorsqu’on créé une dépense au sein de l’Etat, il est logique que cela devienne publique. De la même manière, quand une commune prend une décision, elle publie un acte mais le citoyen n’a pas accès à la base de données qui le centralise. Il faut plein de petits progrès comme ça pour qu’on passe d’une expérimentation de l’Open Data à quelque chose d’automatique et logique.”

Pour transformer les données en cartes ou en infographies, il faut d’abord que ces documents soient proposés par les administrations publiques en format tableur, c’est-à-dire des feuilles de calcul. Ce n’est pas toujours le cas, explique François Massot, qui donne l’exemple du site NosFinancesLocales.fr.

“Nous sommes allés chercher les données budgétaires des communes en France, qui sont publiées sur un site des collectivités territoriales. Mais ce n’était pas des données, mais des informations présentées sous forme de pages Web à récupérer. Malheureusement, même avec ce travail de récupération, ce n’était pas suffisant. Par ailleurs, ces données sont très agrégées. C’est donc difficile de déterminer en détail pourquoi une commune a une dette incroyable, par exemple.”  -François Massot

Pour en savoir plus sur l’Open Data, vous pouvez consulter le Manuel développé par la fondation Open Knowledge.

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Melissa Barra est journaliste à L'Atelier des médias de RFI
@MelissaBarrra

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Commentaires

  • Excellente initiative, quand ont vois l’état du monde politique, on ne peut que les encourager.

    Mais le paradoxe avec les immenses bases de données est que tout fini par devenir significatif, et comme toutes les archives ne peuvent pas être publiées, là aussi un choix s’opère, dans quel proportion celui-ci est-il viable ?

    D’autant plus que dans ces cas souvent le choix d’un modèle se fait en fonction de ses performances sur d’autres données que celles qui ont servis à le choisir.

    Alors, même si les logiciels sont sous licence libre et que d’autres connaisseurs puissent contribuer à développer la puissance des algorithmes utilisés, peut-être qu’en en parallèle, d'autres publications pourrons démontrer le degré de pertinence ou d’autres indicateurs mesurables au citoyens lambda , afin de le plonger d’avantage dans un monde qu’il peine à comprendre.

    • Bonne remarque Ousmane. Tout est une question d'équilibre. Les algorithmes sont très utiles mais il faut qu'ils soient constamment manipulés par des mains humaines et conscientes.

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