Quelques idées neuves sur l'innovation en Afrique

Ordinateur de l'espace WikiAfrica (doual'art, Douala, Cameroun) affichant l'article sur le Cameroun, par Guillaume WA (Wikimedia Commons)

Le samedi 30 mars, j'ai été invité à participer à la conférence 9 ideas - "9 idées" - qui se tenait à Douala, au Cameroun. Cet événement a réuni des entrepreneurs qui ont partagé leur idées sur le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Cette réflexion collective m'a permis de faire le point sur l'innovation en Afrique.


 

Organisée par Joël Nlepe, un ancien membre de Microsoft d'origine camerounaise, la conférence 9 ideas a donné durant une journée la parole à des entrepreneurs qui ont partagé leur manière de concevoir l'avenir de l'innovation.

J'ai ainsi eu la chance d'entendre Rebecca Enonchong, dirigeante de l'entreprise américaine AppsTech, qui propose des applications à des entreprises pour les aider à se développer. Elle a expliqué que ce qui paraissait sortir de la normalité en Afrique devait être perçu comme une ouverture pour l'innovation. Comme elle l'a dit elle-même :

"Nous voyons une chance dans ce qui ne paraît pas normal. Je déteste quand il se passe quelque chose se passe au Cameroun et que les gens disent :"C'est normal, c'est le Cameroun. Cela ne va pas."

 

Quand une situation n'est pas acceptable, Rebecca Enonchong voit toujours une opportunité à saisir en tant qu'entrepreneur, plutôt qu'un problème impossible à résoudre.

J'ai bien apprécié aussi l'intervention de l'entrepreneur camerounais Fritz Ekwoge, qui s'exprimait sur la question de savoir si il fallait innover pour l'Afrique ou depuis l'Afrique. Selon lui, développer pour l'Afrique aujourd'hui ne sert à rien : le continent n'est plus invisible et les grosses entreprises étrangères commencent à s'y intéresser, et arrivent avec de gros moyens. En revanche, développer depuis l'Afrique est une meilleure chance succès, essentiellement en raison des bas salaires.

Il cite ainsi l'exemple des scammers - ces gens qui nous inondent de mails insupportables et éventuellement dangereux. Selon Ekwoge, ces scammers ont au moins compris ce que signifiait produire depuis l'Afrique pour le reste du monde...

J'ai beaucoup aimé également l'intervention de Jean-Francis Ahanda, qui est en train de développer un système de cartographie réalisé par des volontaires, à partir d'une idée simple. A Douala, les endroits qui ont des adresses ne représentent que 10% de la ville. Avec les téléphones mobiles et en réunissant des données récoltées dans des bases de données, il développe un service qui permet de signaler où sont les pharmacies, les écoles, les églises... C'est un joli projet que j'aime bien pour son côté utile, simple, modeste, collectif, et collaboratif.


En Afrique, on innove désormais comme partout ailleurs

 

Lors de mon tour du monde de l'innovation, Winch 5, j'avais déjà constaté que l'on innove ou que l'on est en mesure d'innover en Afrique comme dans le reste du monde. J'avais évoqué à l'époque le cas de Bright Simmons qui a créé mPedigree à Accra, au Ghana. Cette application permet de distinguer les faux médicaments des vrais. Je tiens également à citer l'exemple de Anne Amuzu, créatrice de NandiMobile, toujours à Accra, qui permet aux entreprises locales d'entretenir une relation avec leurs clients à partir de SMS. 

 

Par ailleurs, de très gros services viennent d'Afrique, il ne faut pas l'oublier. Ubuntu, développée en Afrique du Sud, est ainsi la meilleure interface Linux tandis que M-Pesa est l'un des meilleurs système de transferts d'argent dans le monde. Enfin, il faut évoquer le cas de Ushahidi, un système de crowdsourcing - qui se développe à partir des informations fournies par ses utilisateurs - de l'information géographique et qui compte à ce jours plus de 25.000 utilisations dans le monde.

De nombreux autres projets continuent à apparaître sur le continent africain, avec par exemple Corruption.net, qui permet à  des gens de rapporter de façon anonyme aux médias, par SMS ou par le réseau social Mxit, les cas de corruption auxquels ils sont exposés.

L'innovation est désormais permanente et très active en Afrique. La vraie difficulté, c'est qu'on ne peut pas se concevoir comme un entrepreneur qui ne pense qu'à gagner de l'argent. Bright Simmons m'a ainsi confié que si Steve Jobs avait été africain, il aurait été un entrepreneur social parce qu'en Afrique, il faut toujours contribuer à la création de l'infrastructure.

 

Une différence Afrique francophone/Afrique anglophone

 

Quand on se trouve sur le continent africain, la différence culturelle entre l'Afrique francophone et l'Afrique anglophone revient souvent dans les conversations, avec ce constat : les gens innovent plus du côté anglophone.

Cette différence de culture s'explique par la manière dont se comportent les entreprises face à l'Etat :

  • Côté francophone, on a tendance à attendre que l'Etat règle les problèmes,
  • Côté anglophone, on n'attend pas : on se lance, on créé quelques chose.

 

Il y a également une différence dans la manière dont on conçoit l'entrepreneur et l'entreprenariat des deux côtés de l'Afrique : l'entrepenariat incarne une forme de changement côté anglophone, ce qui n'est pas le cas côté francophone.

Tout n'est pas encore parfait...

 

Je suis donc très optimiste pour le continent africain, mais j'ai quand même trois réserves à émettre :

  • En Afrique, Nous ne pouvons pas encore penser web, puisque celui-ci reste encore trop minoritaire,
  • Au niveau de la question de l'innovation mobile, tout ne va pas être résolu sur la base de développements d'applications. il faut maintenant développer des plateformes, ce qui n'est pas la même chose.
  • Enfin, beaucoup de gens regrettent que l'Afrique ne créé pas un service comme Google ou Facebook. Mais ce n'est pas l'objectif aujourd'hui. Le plus important, c'est de créer un écosystème dynamique avec des entreprises qui réussissent, qui grandissent et qui peuvent avoir un succès mondial. C'est ce vers quoi doivent tendre les entrepreneurs africains dans les années à venir.

 

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Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

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Commentaires

  • Bonjour,

    Nos amis lycéens d'Abidjan et de Dakar consultent leurs cours sur leur téléphone portable depuis deux ans maintenant...

    Ce n'est pas une application, mais bien une plate-forme de révision et d'auto-évaluation par questionnaires. (alimentée par 47 enseignants)

    C'est associatif, GRATUIT et cela s'appelle www.wapeduc.mobi

    Bonnes révisions aux futurs bacheliers 2013 !

    L'équipe d'enseignants de Wapeduc

    Le site web : wapeduc.net

  • Bonjour M.Pisani,

    nous nous sommes connus à la fois à Harvard lors d'une réunion de la Fondation Niemann et à Paris, lorsque je vous ai invité pour une intervention dans un séminaire de direction du groupe Hersant.

    je lis régulièrement vos interventions sur l'Atelier des medias, où j'ai moi-même un blog, que je reprends de mon blog écolo, lancé avec des amis il y a 2 ans. J'ai essayé de vous joindre aux nos de tél., que j'avais sans succès.

    Je voudrais vous solliciter pour un billet sur le blog en question ,"lecrapaud.fr", sur le sujet du développement entrepreneurial en Afrique, continent qui vous tient à coeur comme à moi.

    Je serai heureux d'avoir votre retour.

    Mes coordonnées n'ont pas changé : robert@fiess.fr, tél : 06 16 79 19 04

    Bien cordialement,

    robert fiess ( Niemann fellow, co-fondateur du magazine Géo)

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