Quand la monnaie devient média

Supprimer les intermédiaires tout en créant de nouvelles médiations : telle est le projet des nouvelles monnaies complémentaires post-Bitcoin, qui tirent profit à la fois de la technologie Blockchain et des échanges de biens et de services sur les plateformes sociales. La monnaie du futur se fera t-elle média ? 

L’arrivée du Bitcoin et celle de Blockchain ont permis de proposer des monnaies qui font l’économie des espaces intermédiaires que sont les banques tout en sécurisant les transactions : les échanges se font dans l’anonymat et chaque échange est sécurisé par la multiplication des copies cryptées des transactions dans la grande chaine d’échange des utilisateurs dudit système.

Comme le rappelle Manon Mella dans l'Atelier des Médias à travers son reportage  «Bitcoin, l’étrange monnaie de l’internet», le bitCoin est une crypto-monnaie numérique, décentralisée et anonyme : sa transmission se fait par internet d’un utilisateur à un autre (“peer to peer”), et, contrairement aux devises telles qu’on les utilise depuis l’Antiquité égyptienne, le bitcoin n’est ni émis par une Banque centrale ni par l’Etat contrairement au système d’émission de la monnaie traditionnel. Et pourtant, il s'agit bien d'une macro-monnaie.

Dans le même temps, à échelle micro, l'horizontalité du commerce s'est développé. La multiplication de plateformes sociales d'échange de biens de seconde main (Vinted, le Facebook des fringues, par exemple) et de services (comme Simone, le Über de la beauté à domicile) a réintroduit la médiation de l'individu dans les échanges. Les plateformes d'économie collaborative sont nées sur ce terreau. Ainsi, l'individu-internaute ne fait pas qu'acheter ou vendre un objet de marque pour une société, mais il discute, il conseille, il compare, il évalue, il commente, il requalifie, il répare.

Pourquoi utiliserait-il encore exclusivement une monnaie verticale et invisible, qui ne correspond pas aux nouveaux usages  ? 

Valeur intermédiale 

On le voit, la notion de réseau, référentiel commun pour penser les échanges dans la société numérique, trouve écho dans les services d’échanges communautaires ou encore dans l’économie solidaire. Le réseau n’est pas suffisant, car bien que nécessaire pour relier et permettre les échanges, il n’en est pas moins un vecteur neutre qui n’a pas d’effet concret sur le vecteur monnaie fiduciaire d’aujourd’hui. 

En revanche, c’est bien le réseau qui permet de proposer une alternative complémentaire à une logique économique qui fonctionne sur l’ajout d’une valeur factice au coût global des biens et des services, le jeu de la spéculation et de l’accumulation de profit, cela de facto aux dépends de la classe des créateurs (auteurs, chercheurs, producteurs, fabricants, artisans…). 

Reste donc à transposer la notion de réseau à la monnaie en inventant des devises non spéculatives qui puissent établir les équivalences d’échanges entre des biens, les services et leurs utilisations. On voit alors comment la monnaie est appelée à devenir média, dans la mesure où elle peut replacer de la valeur intermédiale entre les êtres humains, d'une part en établissant une équivalence entre toutes les activités, et de l'autre, en favorisant la communication d'individu à individu au sein de chaque interaction économique. 

Le lien comme devise

Le but des monnaies locales est ainsi de créer un lien social autour de commerces locaux indépendants. Ce que l’on paye en achetant une baguette, ce n’est pas seulement le droit de disposer d’un bien de consommation, mais le droit de peser, en amont, sur les circuits de fabrication et de commercialisation de ces biens. En d’autres termes, c’est le droit d’être une personne tierce qui influence le process de la micro-économie au moyen de ce qui fait nouvellement média, la monnaie.

Le projet Kronos, pour sa part, propose la création d’une monnaie dont l’index est basé sur le temps humain. Ainsi, à une unité de cette monnaie, un Kronos, correspond une heure d’activité dépensée par une personne ou un groupe de personne. En gardant le principe d’une monnaie universelle, qui reste un moyen efficace d’échanger des biens et des services, le projet Kronos tente d’apporter une réponse en modifiant le paradigme de l’échange : au lieu de baser la monnaie sur l’inflation ou la déflation d’une valeur factice, il lui substitue la réelle valeur qui commande à ces échanges : le temps humain. « Ce temps humain, c’est à dire le temps passé à réaliser ou transmettre une chose, devrait être une valeur fondamentale, inaliénable et universelle. », explique le chercheur David Guez, à l’origine du projet Kronos. Dans cette perspective, la monnaie devient alors ce qui médiatise en le valorisant le temps passé à créer, à produire, à fabriquer

Flottement juridique

Reste que le flottement juridique qui caractérise ces initiatives n'est pas élucidé. Dans le cas du BitCoin, les règles de fonctionnement sont régies par des protocoles techniques et non par des êtres humains ni  par des organisations spécifiques, gouvernementales ou autres. Il devient difficile, dès lors, de prévenir, d’identifier et de sanctionner la corruption. 

Quant aux monnaies complémentaires, elles ont commencé à attirer l’attention des autorités de tutelle, notamment l’APCR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution). "Il était clair que les acteurs ne pouvaient plus conduire leurs expérimentations sans une évaluation précise du risque juridique", expliquait récemment au magazine Socialter Hervé Pillard, avocat au barreau de Paris, spécialiste de droit bancaire et financier et contributeur du LaboLex, un laboratoire sur les monnaies locales et complémentaires. Une nouvelle médiation ou un nouvel intermédiaire ? 

 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias).
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Commentaires

  • je ne suis pas convaincu ,que la monnaie devienne media.il y a tout un processus.on peut toujours rêver....

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