Au sein des débats sur le média 2.0, cela fait un moment qu'on cause de cette notion du "journalisme de liens". Lien hypertexte s'entend, ouvrant sur le monde de l'enrichissement rédactionnel et du partage du savoir. Bien. Quand certaines têtes pensantes du petit microcosme parisiono-webeux du moment en parlent, c'est même avec des trémolos dans la voie, à deux doigts de se mettre au garde à vous et d'entonner l"'Hymne du Médialinker" (qui reste à écrire)!

Mais à lire aussi la littérature prolixe sortie depuis le papier de Xavier Ternisien "Forçats de l'info" dans le Monde, je remarque qu'il y a une toute autre acception au terme "lien" qui a été loupée, et qui me semble cruciale de revoir aujourd'hui. C'est le lien au sens littéral du terme, le lien qui nous lie les uns aux autres. Un lien plus concret, vivant et moteur.Mais cette question peut aussi paraître superflue et naïve de prime abord. Pourquoi le journalisme moderne aurait-il besoin de liens, après tout? Et avant cela de quel lien?- du lien social : l'usage des technologies amène, pour l'heure, à un certain enfermement dans une logique de production quantitative. Observez les mots : on "pissait de la copie" hier, et on "fournit du flux" aujourd'hui... Un "journalisme d'écran" stérile, qui épuise plus qu'il ne forme une conscience, qui distrait plus qu'il n'informe réellement. L'apprentissage d'un humanisme contemporain doit accompagner celui des technologies de l'information, de la pure maîtrise technique d'appareils et de logiciels.- du lien corporatiste : le journalisme en mutation, perd le sens de ses métiers, de ce qu'il est, de ses valeurs et de son histoire. Phénomène renforcé par des frontières de plus en plus poreuses sur les terres de la communication avec les blogueurs, les influenceurs, les experts, etc. De vrais assises de la profession seraient dés lors urgentes, pour ne serait-ce que se connaître les uns les autres, dans toute notre diversité. Voire carrément re-définir les métiers du journalisme en 2009, en intégrant les évolutions de fait vécues dans les équipes. Avec mise à jour urgente dans les services comme l'Anpe, ou les organisations syndicales!- du lien inter-générationnel : métier où l'on devient vite un "senior cramé" passé 35 ans, le journalisme vit en permanence la querelle des anciens contre les modernes. Il marrie mal les âges et les évacue plus qu'il ne les associe dans le même élan. C'est un effort à tenir à la fois au plan individuel (refus du mépris facile envers ce que l'on ne connait pas) que collectif. Pour faire en sorte qu'une entreprise de presse ne pose pas le jeunisme comme seule solution à des blocages purement organisationnels. Comprendre que tout âge a son apport, son intérêt dans la vision de la société. Et qu'une équipe efficace sait varier ses composantes en ce sens.- du lien humain : un chômage présent, de la précarité systématisée, des plans sociaux violents, une productivité érigée en dogme unique... Le journalisme ne peut fermer les yeux sur ses propres maux, ses propres excès et déviances. Il ne peut pas plus tolérer des salaires de nabab pour quelques-uns (ex. récent de C. Ockrent), et une misère généralisée pour tous... Avant que d'aller dénoncer ces faits ailleurs, dans d'autres secteurs économiques (il y a matière, d'accord), il s'agit de les traiter sur notre propre périmètre. D'être "clean" avant de jouer au donneur de leçon. De ne pas tout accepter au non du principe du "nous vivons un métier formidable, on peut tout supporter".- du lien sociétal : malgré les écrans de commentaires, réactions, questions sur les sites internet de presse... le journalisme sait mal communiquer avec "l'autre". Avec la société civile, le monde environnant, les non-journalistes. Il met en scène leur apport, leur répond mais au fond il reste sur cette idée qu'il est secondaire, décoratif. Un nouveau "contrat social" est sur ce point à rédiger : qui replacerait d'ailleurs l'utilité du journalisme tout court dans la société, le renommerait simplement. On a un peu l'impression que le mot "internet" l'a remplacé à cet effet, alors qu'il n'est qu'un outil de communication, pas une fin en soi.- du lien de médiation : être journaliste ne peut se résumer à savoir remplir avec vélocité les cases qu'on vous a prédéterminées : une page de texte, une fenêtre vidéo, une galerie visuelle, etc. Ni a simplement répondre aux questions reçues du public, une par une. Le journalisme est aussi utile en cela qu'il fait médiation entre les composantes de la société, qu'il aide à voir clair dans le brouillard des aventures et problématiques humaines. C'est un acte fort, de combat démocratique quotidien, presque une résistance active et bienveillante.In fine, je ne voudrais pas donner l'impression d'être de ces journalistes idéalistes, moralisateurs, las qui disent "allez prenons une guitare, tenons nous la main et chantons ensemble", un air à la "Imagine"... Mais en moins naïf c'est un peu l'enjeu que je repère à travers les querelles, tensions, compétitions, frictions actuelles. Voulons-nous bien tous, comme journaliste et salarié d'entreprise de presse, d'un secteur professionnel fait de violence, dureté, optimisation, insécurité, brutalité? Voulons-nous bien tous que la foudre frappe le voisin ou le concurrent, et en ricaner bêtement? Voulons-nous bien tous n'être que des maillons isolés et sans principes communs? Voulons-nous bien tous nous goinfrer de flux et en régurgiter autant, en perdant au passage le sens de cette folle course?Pour bien délivrer cette mission si particulière, il y a de l'importance à se sentir bien dans ses baskets, à savoir ce que l'on est, où l'on va. Ni secoué au plan physique, ni heurté au plan moral. Il y a de l'importance à ne pas accumuler les liens d'information, mais à tisser tout simplement des liens entre nous, avec autrui. Il y a enfin de l'importance à (re)imaginer le métier idéal qui nous a tous fait, un jour ou l'autre, rêver du fond de notre chambre d'étudiant.
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Commentaires

  • Je vote aussi pour une métaphysique du lien. ;-)
  • "Métaphysique du lien" : j'aime bien l'expression Philippe ;-) On pourrait aussi dire "symbolique" ou "philosophie" du lien. Le problème vient bien de ce que tu rappelles : le manque d'apprentissage, encore aujourd'hui, de cette chose toute bête (en apparence) qu'est un lien hypertexte et la connexion des documents entre eux. On veut trop se précipiter à intégrer des liens "efficaces", "impactant" (vis à vis du référencement) avant même que de maîtriser la recherche d'information tout court, et le goût de la découverte des connaissances que permet le web.
    En formation, j'ai utilisé cette expression : "la découverte est au coin de la page", comme avant on disait "la découverte est au coin de la rue". Base de la posture journalistique, dont on ignore encore les trésors online.
  • Alors là permet moi d'applaudir. Je partage entièrement ton analyse et tes voeux pour un "nouveau" journalisme de liens.
    Des liens généreux et humanistes, des liens de reconnaissance. David Sifry, le fondateur de Technorati, ne dit rien d'autre: "Le lien hypertexte ne sert pas à relier des documents, c'est une forme d'expression sociale". La quintessence du lien en quelque sorte.
    C'est exactement ça que n'ont pas encore (tout à fait) intégré les journalistes du web.
    Au delà de l'aspect technique, c'est la "métaphysique du lien" qu'il faudra travailler pour refonder, reposer les bases du journalisme. Ton billet l'explique très bien.
    Quand tous les journalistes auront compris celà, la profession saura déjà mieux vers où elle se dirige, et pourquoi.
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