Presse: la déontologie et le droit

3316503787?profile=originalQue ce soit par tempérament ou par déformation professionnelle, un journaliste sait retourner un problème dans tous les sens. Mais quand il en vient à se poser des questions existentielles sur sa propre activité et qu'au lieu d'être producteur de questionnements utiles, il se retrouve là paralysé et anxieux, c'est que quelque chose ne tourne pas rond...

Jeudi et vendredi, je donnais trois demi-journées de formation à Rabat sur le journalisme d'investigation à une quinzaine de journalistes et parfois rédacteurs en chefs ou responsables d'associations de presse, très majoritairement chevronnés, venant de tous les médias marocains. J'intervenais en tant qu'enseignante étrangère dans le cadre d'une semaine complète de formation professionnelle à leur intention, organisée par le Centre Ibn Rochd d'Etudes et Communication (Maroc) ensemble avec Free Press Unlimited (Pays-Bas).

Les échanges furent passionnants. Les questionnements, eux, témoignaient de beaucoup d'anxiété. Un signe d'abord de professionnalisme. Une preuve aussi que les journalistes sont loin de l'arrogance que parfois on leur prête : bien faire leur métier leur importe, et pour commencer, il leur importe de définir ce que « bien faire » veut dire, et ensuite, vient la question du « comment ».

Un journaliste sait, par tempérament et par déformation professionnelle, retourner un problème dans tous les sens. Mais quand il en vient à se poser des questions existentielles sur sa propre activité sur un mode anxieux, et qu'au lieu d'être producteur de questionnements utiles, il se retrouve là comme paralysé, c'est que quelque chose ne tourne pas rond.

Certes, la rumeur dit que « ce sont les cordonniers les plus mal chaussés »... J'ai en tout cas été frappée par l'association de questions pourtant a priori autonomes les unes des autres : Qu'est-il permis en droit dans le cadre d'une enquête journalistique ? Quelles sont les lignes rouges à connaître (sous-entendu : dont le franchissement entraîne un retour de bâton dommageable) ? Comment éviter le procès ? Et pourquoi diable – demandé à brûle-pourpoint depuis la salle – s'agirait-il forcément d'être dans la perspective de la « prise de risque », de la dénonciation, du scandale, du procès (sous-entendu : c'est ce que je viens peut-être professer depuis la France) ? Ces questions se ressemblent plus ou moins selon vous ? En pratique, pour un journaliste, elles sont pourtant très différentes !

Avant de détailler pourquoi et comment, je veux revenir sur la dernière question. Celle-ci présentait une contradiction avec les questions précédentes, qui présupposaient la légitimité de l'investigation flirtant d'une manière ou d'une autre avec la prise de risque judiciaire ou politique : le journalisme d'investigation n'est-il pas un leurre et un luxe occidental, une perspective idéale peut-être, mais piédestalisée dans tous les cas aussi pour un coup de pub et une mise en scène à l'intérieur de démocraties précisément « occidentales », c'est-à-dire à la fois mieux installées et rodées institutionnellement, qui prétendent « en plus » à une image modèle confondant idéal et pratique, dans laquelle le journalisme d'investigation, avec sa fière allure et ses coups d'éclats, participerait à la fois du bon fonctionnement... et d'un mythe collectif sans cesse à réaffirmer ?

Pourtant, les autres questions posées par les confrères marocains témoignaient d'un espoir au contraire plus ou moins fondé que l'enseignement journalistique « occidental », via un cours d'intervenante extérieure, leur fournirait des recettes toutes faites, absolues, professées « ailleurs » et qui les sauveraient en toutes situations et leur donneraient le tempo des pratiques à suivre, – bref des pratiques modèles aux vertus inégalables, qui tout à la fois réguleraient et légitimeraient le journalisme mis en œuvre, l'immuniseraient dans le même temps contre toute attaque, toute poursuite, le fonderaient et en droit et en intouchabilité et en respectabilité... Un micmac auquel aucun journaliste ne peut croire sérieusement, sauf qu'il était présent en arrière-plan à sa façon dans les espoirs portés, – preuve pour moi d'un malaise professionnel et d'un découragement latent.

D'abord, il faut distinguer la déontologie et le droit, ensuite, le droit effectif (par exemple le résultat d'un procès équitable) et l'usage procédurier du droit (le harcèlement judiciaire pour écraser un adversaire, procès ou menaces de procès qu'on ne peut pas forcément éviter, même en se conformant au droit a priori), enfin, le droit en tant qu'idéal de justice, référencé éventuellement à quelques textes internationaux, et le droit national en lien à une société et ses rapports de force, avec son évolutivité, et son application effective ou non également (ce qui ne dépend pas que des journalistes ! En revanche, les journalistes doivent ici user individuellement et collectivement de pédagogie, et sans doute de lobbying, pour faire évoluer le droit et son application effective, à l'intérieur des rapports de force sociétaux construits.

D'autre part, il y a l'idéal journalistique et le contexte de sa pratique, qui ne peut jamais, en aucun cas, permettre le développement du cas d'école posé en idéal : ce qu'il faut faire idéalement pour mener à bien une bonne enquête se heurtera à des obstacles pratiques et extérieurs qui ne dépendent pas du journaliste et qu'il lui faut affronter avec le maximum de sérénité, sans y puiser des sources de honte, de culpabilité ou de découragement. Et les obstacles extérieurs peuvent se situer au niveau le plus proche, pour commencer, de la rédaction de son journal lui-même avec ses choix et refus !

En continuité avec le point précédent, il ne faut pas non plus méconnaître le choix chaque fois renouvelé que doit faire chaque journaliste ou rédaction entre la prise de risque (plus ou moins) assumée de la publication et le renoncement (au moins temporaire) également légitime. Renoncer temporairement à une prise de risque excessive n'est pas un renoncement en soi à son métier de journaliste ! Il faut s'autoriser de temps à autre à penser de cette manière, et miser sur des objectifs de long terme, ce que nous avons détaillé pendant les deux jours, sinon il n'y aura bientôt plus de journalistes.... Or, leur tempérament atypique, leur capacité à brasser des thématiques complexes et leur distance critique sont des atouts dont la société a besoin par-dessus tout, pour la formation, l'information, les rouages démocratiques eux-mêmes, une organisation politique collective qui fonctionne effectivement, la survie même de sociétés vivantes composées d'individus vivants. Savoir renoncer à un moment donné n'est pas se compromettre ni faillir professionnellement. Étre lucide à ce sujet est même la garantie au contraire que l'on ne versera pas au final dans une autocensure inconsciente et qui s'enracine, problème autrement dommageable, ni qu'on versera non plus dans la compromission d'un journalisme de connivence qui ne sait plus sur quel pied il doit encore danser, au son de quelle flûte, pour prétendre encore à une identité déjà en vérité désappropriée.... Ensuite, il reste à s'armer de patience, de travail, de pédagogie, d'espoir et de tactique.

Karine Gantin

 

PS : j'ai lu avec intérêt et attention un post de blog par @laplumedaliocha paru samedi dernier sur son blog : « La déontologie dans tous ses états». Il y est question de notre difficulté à nous, journalistes français, d'asseoir une déontologie forte. Et il reprenait, rebrassait, quelques-uns des thèmes et textes que nous avions abordés à Rabat. Passionnant. Je sais que cela aurait intéressé les stagiaires rencontrés au Maroc. Je vous invite à y jeter un œil.

 

 

Envoyez-moi un e-mail lorsque des commentaires sont laissés –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

mapote gaye posted blog posts
4 févr.
Mélissa Barra posted a blog post
La Côte d’Ivoire veut s’attaquer aux dysfonctionnements que connaît l’enseignement supérieur public…
18 janv.
Plus...