Pour une généalogie politique de l’Internet

L’Atelier des Médias a reçu le chercheur en sciences sociales Benjamin Loveluck, auteur de Réseaux, libertés et contrôle. Dans son ouvrage, il propose une “généalogie politique d’Internet” : une histoire, mais aussi une étude des idéologies qui traversent le réseau des réseaux et de leur impact sur nos sociétés.

Réseaux, libertés et contrôle (2015, éditions Armand Collin) explore les conceptions concurrentes qui ont sous-tendu - et sous-tendent encore - la construction et le développement de l’Internet. Un réseau vecteur de liberté ou instrument de surveillance ? Créateur de richesses et/ou destructeur d’emplois ? Facilitateur culturel et/ou contempteur de la création ? Ce sont quelques unes des tensions qui traversent l’histoire du net, financé, à l’origine, par l’armée américaine mais également nourri par la contre-culture hippie.

  • Internet : toute une histoire
    • La cybernétique et Internet

En esquissant une généalogie politique d’Internet, Benjamin Loveluck entend “resituer les transformations contemporaines” d’Internet dans la perspective du “temps long”. Le chercheur étudie la genèse d’Internet et le projet politique porté par le réseau. Il souligne que la révolution numérique prend ses racines dans la pensée cybernétique, dès les années 1940-1950.

Très ambitieuse pour son époque, la cybernétique emprunte à beaucoup de sciences (mathématiques, logique, anthropologie, psychologie, économie…) pour proposer un système de compréhension de la circulation de l’information. Pensée originellement par Norbert Wiener, elle envisage un système d’auto-régulation voire d’auto-organisation de l’information. La pensée cybernétique anticipe l’usage des ordinateurs, non seulement comme instruments de calcul, mais aussi comme outil de communication modifiant les rapports entre les hommes. Cette science envisageait également les effets sociaux et politiques des avancées techniques, avec des problématiques toujours d’actualité, telles que l’automatisation du travail.

 

De gauche à droite : Norbert Wiener, John Von Neumann, et Joseph Licklider, trois penseurs majeurs de la cybernétique | CC Wikimedia Commons

L’influence de la cybernétique sur Internet a été considérable. Outre l’emprunt lexical (feedback ou boucle de rétroaction, input/output), ce sont les mêmes penseurs de la cybernétique, qui se rassemblaient dans les conférences Macy dans les années 1940, qui sont à l’origine du réseau. John Von Neimann est considéré comme le concepteur de l’ordinateur moderne, tandis que Joseph Licklider est le fondateur d’Arpanet.

  • Une histoire traversée de visions concurrentes de l'information

Dès sa naissance, Internet a été traversé par des visions concurrentes de l’information. Selon Benjamin Loveluck, le net a notamment toujours balancé entre liberté et contrôle.

En 1958, l’agence de recherche de la Défense américaine lance l’Arpanet. Considéré comme l’”ancêtre d’Internet”, Arpanet visait à réduire le rapport entre le coût de l’information et le temps de sa communication. C’est le premier réseau qui utilise une communication par paquet (packet switching), aujourd’hui à la base du transfert de données sur Internet. Benjamin Loveluck explique que “plutôt que de passer par un noeud qui aiguille le trafic, le découpage de l’information en petits paquets qui trouvent leur chemin de manière autonome permet de se passer de centre”. Selon lui, cette logique de réseau décentralisé ne se limite pas à un choix technique. Se passer de centre, “c’est se passer de toute entité surplombante qui viendrait diriger les choses”. Parce qu’il se met au service de l’individu, le réseau distribué est politique. 

Schématisation de réseaux centralisé, décentralisé, et distribué, par Paul Baran | CC Amber Case sur Flickr

L’individualisation de l’informatique prend notamment forme quand, en 1968, le chercheur Douglas Engelbart fait une démonstration de l’ordinateur personnel à San Francisco. Cette keynote présente, devant un parterre d’informaticiens, le fruit des recherches du Stanford Research Institute, un projet financé par l’Arpa. Des innovations telles que “la souris, l’interface graphique, l’email, la vidéoconférence, ainsi qu’une ébauche de système hypertexte” y sont dévoilées. D’abord envisagé comme un instrument de calcul, l’ordinateur glisse progressivement vers un outil de transformation et de libération de l’individu.

La "Mother of all demos" de Douglas Engelbart, en 1968

En parallèle des projets de recherche financés par l’armée, l’ordinateur se développe au sein de la contre-culture américaine. Une histoire commune de la cyber-culture et de la contre-culture (qui a été retracée dans l’ouvrage de Fred Turner, Aux sources de l'utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture) que Benjamin Loveluck décrit comme telle :

"Parmi d'autres moyens -- les psychotropes, la musique, la sexualité, des modes de vie alternatifs -- l'ordinateur se présenta graduellement comme un nouvel outil au service de l'expérience individuelle et de la liberté, et non plus comme une machine impersonnelle servant les intérêts de la bureaucratie et de l'État.”

Face à la menace nucléaire et en réaction à la guerre du Vietnam, ceux que Fred Turner appelle les “Nouveaux Communalistes” puisent dans la cybernétique  et recourent à la technologie pour promouvoir leur ambitieuse vision d’une ”harmonie universelle”. L’ordinateur apparaît de nouveau comme un outil au service de l’individu, facilitant cette fois un retour fantasmé à la nature. Steward Brand apparaît comme une figure majeure de cette mouvance alternative libertaire. Il est particulièrement connu pour avoir initié le Whole Earth Catalog, un catalogue dont la vocation encyclopédique se retrouve dans des projets tels que Google ou Wikipédia. Sorte de “proto-web” papier, cette publication court de 1968 à 1972.

Couverture du Whole Earth Catalog | CC Wikimedia Commons

C’est l’époque des hackers, ces “amateurs qui bidouillent” aux profils divers, parmi lesquels on trouve par exemple Steve Wosniack, co-fondateur d’Apple. Ces bidouilleurs utilisaient différents réseaux tels que Usenet (réseau universitaire créé en 1979) ou les bulletin boards (comme le Whole Earth Catalog), ancêtres de la communication interpersonnelle que nous connaissons aujourd’hui à travers les forums, les applications de discussion et les emails. De grands entrepreneurs du numérique tels que Bill Gates ou Steve Jobs ont notamment émergé de cet environnement.

Comment les scientifiques de l’Arpanet et les communautés virtuelles des hackers se sont-ils rencontrés ? C’est le protocole TCP/IP qui a permis aux différents réseaux de communiquer entre eux et aux ordinateurs de se connecter les uns aux autres. Le protocole TCP/IP sert à reconstituer l’information préalablement fragmentée en paquets. “Dénominateur commun pour interconnecter les réseaux”, le protocole TCP/IP, développé dans les années 1970, sera adopté par l’Arpanet en 1983 : c’est la naissance d’Internet.

En 1990-1991, l’arrivée du World Wide Web, qui “permet de consulter, avec un navigateur, des pages accessibles sur des sites” grâce aux hyperliens, entame la démocratisation d’Internet. Le web place les fournisseurs d’accès à Internet au centre de l’économie politique du net. Avec une sémantique aussi évocatrice et familière que l’”autoroute de l’information” d’Al Gore, l’industrie électronique cherche à attiser les envies des foyers en matière de technologie. L’informatique devient grand public, son potentiel marchand explose et Internet se mue en nouvel eldorado numérique, à tel point qu’une bulle économique se forme en 1994-1995.

Internet voit aussi les Etats resurgir dans l’écosystème numérique. Dès les années 1990, les hackers, accusés d’utiliser des techniques de cryptographie, sont ciblés comme des “pirates informatiques” et subissent une répression judiciaire aux Etats-Unis. Les gouvernements cherchent à regagner du contrôle sur le réseau, et la cybersécurité fait florès dans les discours politiques et universitaires, surtout depuis les attentats du 11 septembre.

En mettant entre les mains du public les documents démontrant une surveillance généralisée des réseaux de télécommunications, les révélations Snowden ont récemment relancé l’aspiration à la libre circulation de l’information. Pour Benjamin Loveluck, "l'euphorie associée à des technologies de communication qui seraient intrinsèquement démocratisantes se trouve ainsi largement douchée." Malgré les espoirs relayées par des publications comme Wired, Internet n’est pas un espace naturel de liberté.

  •  Une typologie des formes d’auto-organisation de l’information

A partir des perceptions concurrentes identifiées au fil de cette histoire des réseaux, Benjamin Loveluck décrypte des projets emblématiques tels que Google, WikiLeaks ou Wikipédia à l’aune des formes d’organisation qu’ils promeuvent.

Citant Matthew Hindman, qui considère que l’auto-organisation du web est une “googlearchie”, Benjamin Loveluck s’interroge sur la vision politique promue par Google. Devant la myriade de services proposés par la puissante entreprise américaine, le chercheur souligne les conséquences politiques des choix effectués par ses dirigeants. Bien que parés de neutralité et d’objectivité, ces choix redéfinissent l’espace public et les limites de la vie privée en fonction de leurs intérêts. C’est le cas du page rank, l’algorithme qui classe les résultats de recherches des internautes. Ce classement encourage un effet de réseau, selon lequel l’utilité d’une information s’accroît au fur et à mesure qu’elle se diffuse. Bien qu’étant un intermédiaire, Google (comme Facebook) définit, par ces outils de captation algorithmique, des mécanismes de valorisation de l’information.

Google est-il un projet politique ? | France Culture

Benjamin Loveluck décrit comment la vision portée par des portails propriétaires, comme Yahoo dans les années 2000 ou Google et Facebook aujourd’hui, se confronte aux ambitions libertariennes nées avec le cyberespace. 

Exaltation de la liberté individuelle, le cyberespace tel qu’il est promu par John Perry Barlow dans sa Déclaration d’indépendance du cyberespace de 1996 n’est “pas borné de frontière”. John Perry Barlow, “Thomas Jefferson du cyberespace”, va au-delà de la conception libérale portée par la démocratie américaine et considère le cyberespace comme “un acte de la nature”.  

Cette vision libertarienne se heurte à celles d’industriels qui cherchent à exploiter le potentiel marchand d’Internet, comme le montre la série de procès de la part des ayant droits contre le peer-to-peer au début des années 2000, à l’instar de l’affaire Napster. Selon les tenants radicaux des libertés numériques, il est nécessaire de re-dessiner les règles établies par l’industrie numérique naissante face à la facilité de copie et de diffusion de l’information.

La conception libertarienne va à l’encontre des tentatives de transposition des mécanismes industriels au numérique et d’extension des droits de propriété intellectuelle, comme le promeut par exemple Bill Gates. Les libertariens y opposent un mode d’organisation décentralisé. La décentralisation radicale s’inscrit ainsi dès le départ comme une voie alternative au modèle de captation à l’oeuvre chez les GAFA (Google Amazon Facebook Apple). Outre le pair à pair, Wikileaks de même que le bitcoin - soutenu par la technologie blockchain - sont de bons exemples de ce que Benjamin Loveluck appelle des stratégies de “dissémination”.

 

Qu'est-ce que la blockchain ? | Rue89

Le différend idéologique qui oppose les logiques de captation et de dissémination a trouvé une troisième issue, qualifiée d’”auto-institution” par Benjamin Loveluck. L’auto-institution est un modèle qui, contrairement au peer-to-peer, ne vise pas à transgresser les normes. Il s’agit plutôt de jouer dans le respect du droit pour proposer une nouvelle règle normative d’autonomie par les réseaux. Des régimes juridiques viennent ainsi encadrer des projets décentralisateurs, tels que les logiciels libres ou Wikipedia.

Originellement Nupedia, Wikipedia est un projet fondé par Jimmy Wales. Il figure aujourd’hui parmi les dix sites les plus visités d’Internet. Cette encyclopédie collaborative s’inspire des principes fondateurs des logiciels libres, à l’origine d’un modèle d’organisation plus institutionnalisé.

Moins utopistes qu’un Richard Stallman (initiateur du projet de logiciel libre GNU) ou qu’un Linus Torvalds (créateur du noyau Linux, système d’exploitation développé en logiciel libre), Lawrence Lessig est une icône de cette veine “libérale-constitutionnaliste”. Convaincu du pouvoir du partage de la connaissance et de la créativité, il est à l’origine de l’encadrement des droits de propriété intellectuelle sous licence Creative Commons. Professeur de droit, Lessig propose de confronter le code à la Constitution et aux droits fondamentaux, et de réfléchir en termes de division du pouvoir. Selon Lessig, le code est issu de choix qui ont un impact sur les usages : c’est le sens de son adage “code is law”.

  • L’information reconfigure le libéralisme contemporain

 En explorant les visions ambivalentes qui structurent notre environnement numérique, Benjamin Loveluck montre comment Internet reconfigure l’économie politique en plaçant l’information au centre du libéralisme contemporain. Loin de l’horizontalité et l’égalité rêvée du réseau, Internet recouvre des réseaux complexes constitués en petits noeuds - dits “hubs” - qui favorisent la diffusion virale, comme l’explique Benjamin Loveluck :

"La libre circulation de l'information s'accompagnerait donc de mécanismes de tri, et ces distributions semblent aller à l'encontre du caractère égalitaire supposé du réseau : si tout le monde peut créer un site avec relativement peu de moyens, seul un nombre infime accédera à une part de trafic importante. Le web n'est pas un réseau aléatoire, et selon Barabási [physicien et théoricien des réseaux], ces propriétés nous obligent à réévaluer l'idée générale selon laquelle le web serait intrinsèquement un espace de liberté d'expression, de justice et de démocratie."

Les problématiques qui ont vu ces différentes conceptions s’affronter continuent aujourd’hui d’engendrer des tensions idéologiques, à l’instar de la question des droits d’auteur. La gouvernance du net, avec des questions liées à l’attribution de noms de domaines ou à la neutralité du réseau, ou encore le très actuel débat sur la protection des données personnelles figurent parmi les nouveaux champs de bataille politique de l’Internet.  

“Réseaux, libertés et contrôle” est adapté d’une thèse soutenue à l’EHESS sur le thème de la “liberté informationnelle et des formes de l’auto-organisation sur Internet”.

 

M'envoyer un e-mail lorsque des personnes publient un commentaire –

Mathias Virilli - apprenti journaliste à l'Atelier des médias

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant

Récemment sur l'atelier

Gaspard-Hubert Lonsi Koko posted a blog post
La trilogie des Grands Lacs est un ensemble de trois ouvrages relatifs aux investigations du détect…
hier
Marius Trésor posted a blog post
Nous vous présentons aujourd'hui Samy Thiébault, l'un des plus brillants saxophonistes actuels, et…
hier
Atelier des médias via Twitter
L’Ouganda se tourne vers l’«open source»: Dans notre société les outils d’informatique et de communi... http://rfi.my/2ceICrc  Via @RFI
hier
Marius Trésor posted a blog post
Jacques Brel a été choisi pour inaugurer la collection Les Géants de la Chanson lancée par Universa…
Jeudi
Plus...