Alors que Paris célébrait son Mois de la Photo, le monde du 8ème art apprenait la disparition de Lucien Clergue. Co-fondateur des  Rencontres photographiques d'Arles, titulaire du premier fauteuil dédié à la photographie à l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut de France, Lucien Clergue ne comptait plus les titres et pourtant il demeurait un passionné et un éternel curieux.


Des bords du Rhône au MoMA...
Dans les années 1940 , il déguise des enfants en clown dont il couvre les pyjamas avec des losanges révélant la série des «Saltimbanques» ou « La grande récréation » comme pour exorciser une période trouble.


Un jour, il trouve sur les berges du Rhône un cadavre de poule morte en plein soleil. Il la photographie puis il continue avec des cadavres d'oiseaux lançant sa série « Charognes », incarnant son rapport obsessionnel à la mort qu'il poursuivra avec «Toros muertos».


Il y a aussi sa Camargue natale, qui lui offre une véritable source d'inspiration inépuisable pour une créativité sans cesse renouvelée.  L'eau, le sable, le soleil... autant d'éléments de composition pour ses clichés dans lesquels le lien avec la nature déjà se dessine.


C'est sur cette terre camarguaise qu'il immortalise ses grands corps féminins inondés d'eau de mer réunis dans l'ouvrage "Corps mémorables"  co-signé avec Pablo Picasso et Jean Cocteau en 1957. De là, naitront une amitié et une confiance indéfectibles.


Longtemps délaissé par les institutions parisiennes, Lucien Clergue est l'un des  rarissimes Français, avec Jacques Henri Lartigue, à bénéficier du soutien d' Edward Steichen, galeriste et conservateur du département de photographie du MoMA de New York, qui lui acheta ses clichés dès 1961 et l'invita à réaliser sa première rétrospective à seulement 27 ans!


Il en revient avec une débordante passion pour les travaux d'Edward Weston et l'idée de créer un festival dédié à la photographie. Il propose à Jean-Maurice Rouquette, conservateur du musée Réattu, d'y créer un département de photographie avant de se lancer en 1969 avec son ami l'écrivain Michel Tournier dans l'accomplissement de son projet de biennale.


A ses débuts le festival est un endroit où des copains passionnés de photographies se retrouvent avant de devenir le lieu incontournable de la photographie contemporaine autant qu'un lieu de redécouvertes patrimoniales. Brassaï, William Eugène Smith, connu des pros sous le diminutif de «Gene Smith», André Kertesz, Robert Mapplethorpe, Eikoh Hosoe, Henri Cartier-Bresson, Gene Smith, Robert Doisneau, Ansel Adams tous y font leurs exposés et expositions.


Lucien Clergue participe ensuite à la création de l’École Nationale supérieure de la Photographie d'Arles en 1982 où il enseigne jusqu'en 1999.

Plus humain qu'humaniste...

Celui qui a fait découvrir la photographie en France ne partage que peu de vue avec ses contemporains comme Henri Cartier-Bresson dont le style dominait alors la photographie. Plus proche de ses sujets,  il ne goûte pas à la photographie dite "humaniste" revêtant un caractère social qu'il cherche à fuir. Refusant le reportage, il déclina de collaborer avec le magazine "Vogue". Ses clichés, intimes et graphiques, drôles ou mélancoliques, portent en eux l'intensité d'une génération d'artistes nourris du surréalisme (André Breton, Salvador Dali, etc.) libérées du contrôle de la raison et en lutte contre les valeurs reçues du siècle des salons.

Comme ses célèbres nus féminins, corps très sensuels mis en scène dont il célèbre les courbes aussi architecturales qu'humaines, qui lui valurent quelques soucis avec la censure de l'époque encore prise dans le carcan d'une société conservatrice.

Une rencontre mémorable...

Lorsque je l'ai contacté en 2012 dans le cadre d'une recherche iconographique pour le projet de réhabilitation du Museon Arlaten, j'avais été surpris par la modestie de cet homme à l'accent provençal qui s'excusait presque d'être très occupé, et qui m'avait proposé de le rencontrer dans la cité camarguaise. Voilà cet homme qui avait côtoyé les plus grands artistes du XXème siècle : Picasso, Paul Eluard, Jean Cocteau, Saint John Perse ou Michel Tournier, Kirk Douglas qui m'invitait à passer le voir comme n'importe quel autre photographe pour me présenter ses planches photos.


Notre rencontre aurait pu ne jamais se faire lorsque par une maladresse de ma part, je lui présentais l'exhaustivité du sujet d'étude qui m'amenait à m'intéresser à son œuvre, la tauromachie et les anti-torros ce qui risqua de nous fâcher à jamais. Fidèle à sa fougue d'homme provençal, qui ne retint que la seconde partie de mon sujet d'étude, il s'emporta pensant avoir à faire à l'un de ces militants anti-corridas. Lorsque les choses furent apaisés, et que je parviens à lui expliquer l'approche du musée ethnographique fidèle aux missions des ATP de George-Henri Rivière, s'engagea alors une conversation riche autour de l'esthétique cohérente qui permet au photographe de partager son point de vue même sur des sujets aussi durs. Leçon de photographie dont je me souviens encore !


Un des sujets qui m'amenait également à le contacter portait sur les gitans de Camargue depuis les années 1950, et ses célèbres pèlerinages de Saintes-Maries-de-la-Mer.  Portraits symboliques d'une culture qui le fascinait. Coïncidence, sa disparition intervient quelques jours après celui de son ami qu'il avait magnifié, le chanteur et compositeur gitan Manitas de Plata dont il avait été le manager pour l'aider à produire le premier disque et jouer les intermédiaires avec des producteurs américains.

«Dernière Parade»

Lucien Clergue a œuvré sans cesse pour la reconnaissance de la photographie comme un art majeur à part entière au même titre que la peinture la gravure ou la sculpture. Il y parviendra en l'inscrivant en tant que telle au Ministère de la Culture.


Son fils spirituel, l'ex-directeur des Rencontres d'Arles, François Hébel, lui rendait encore hommage dans la Grande halle du Parc des Ateliers lors de l'édition 2014. Affaibli par la maladie il tenait encore à partager ses connaissances lors du colloque des Rencontres organisé par Françoise Docquiert.


Dans une société de l'image, où la photographie semble perdre de son aura, l'œuvre de Lucien Clergue continue d'affirmer sa singularité. Ses photos de paysages et de nature prises dans les années 1950 sont toujours d'actualité comme les témoins d'une culture intemporelle. Elles auraient pu être prises hier. Il n'y a pas de nostalgie mais bien le désir de partager. Il laisse derrière lui une œuvre tournée vers la photo et vouée à être (ré)étudiée sans cesse:

-sa thèse préfacée par Roland Barthes et publiée sous le titre Langage des sables ne comporte aucun mot mais des images, c'est l'écriture avec la lumière
- 800.000 clichés et 75 livres


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Iconographe freelance, spécialiste de la recherche d'images (fixes et animées), de la gestion d'images (base de données), du droit lié à l'exploitation d'images.

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