Du 30 août au 17 septembre 2014, le festival "Visa pour l'image", à Perpignan, fait honneur au photojournalisme. Derrière le parcours des expositions proposées, se noue un débat   : le photo-journalisme doit-il être l'objet d'un spectacle ?  Le cliché de presse, qui vise à dévoiler l'événement dans son moment de surgissement, a t-il vocation à produire un effet esthétique ? 

Les photos de presse sont-elles de belles images ? 

Pour le journaliste Bertrand Tillier, la photographie de presse est  « Froide et crue, brutale et frontale », et c'est précisément en cela qu'elle possède une force esthétique inouïe.  (Beaux-Arts Magazine, dossier spécial « Art & Censure », 2009). Parce qu'elle capte l'événement dans son instant d'actualité, l'image de presse apparaît comme une beauté brute.

Mais, cette impression de « froideur » et de « brutalité », n’est-ce pas parfois le lecteur qui la plaque sur le cliché de guerre ou d’émeute, contre le gré du photographe ? N'est-ce pas là un sentiment esthétique plus qu'une lecture de la photographie ? 

La célèbre « Piétà du Kosovo », parue dans l’Express et le Figaro Magazine en janvier 1990, prise par Georges Mérillon (Agence Gamma), paraît installer le lecteur dans un rapport esthétique à la souffrance mortuaire : au premier plan le mort ; des « pleureuses » encadrent la mère qui hurle sa douleur et couchent leurs yeux sur le corps immobile du défunt. Une jeune fille sur la gauche semble regarder le photographe. Derrière ces visages réels, le président Mitterrand, séduit par le cliché, lira les traits de Mantega, les lumières de Rembrandt et les agencements du Caravage. 

La question des minorités en Europe est reléguée au second plan, cela contre la volonté de Georges Mérillon, qui souhaitait seulement la légende « « Veillée funèbre au Kosovo autour du corps de Nasimi Elshani tué lors d’une manifestation pour l’indépendance du Kosovo, Nagafc, 29 janvier 1990 ».

Qui esthétise la photo de presse ? Le journaliste ou le public ?

Si l’événement dont témoigne l’image s’est trouvé enveloppé d’une aura esthétique, c’est que le lecteur a préféré retrouver dans une image des choses qui ne lui appartiennent pas particulièrement. 

Questionner abstraitement la réalité à l’aide de clefs de lectures est beaucoup moins difficile que de déterminer ce que signifie le fait qu’une certaine chose est une réalité.

Quand la réalité d’un événement est violente, nous sommes tentés de la charger de ce qu’elle n’est pas (des références tierces), et le format de l’image, parce-qu’il nous semble davantage artistique que le verbe, paraît nous en donner le loisir. Au prix de faire violence au fait dont la photographie témoigne, en l’occultant.

La réalité en face

Surtout, les photographies journalistiques n'ont pas valeur métaphorique. Elles ne cherchent pas à transporter hors d’elles-mêmes, mais au contraire faire venir son lecteur sur place. Le faire voir.

En fait, une image de presse n’est pas froide, ni crue. Elle n’est pas brutale non plus, parce qu’elle est adjointe d’un récit rationnel datée (la légende, le commentaire, l’article), qui inscrit les faits dans le cours de l’histoire.

Le photographe de guerre, à la grande différence du metteur en scène de l'horreur, n’injecte pas de la violence à un spectateur, mais accompagne un lecteur dans la découverte d’une réalité violente. Il nous montre cette réalité que nous ne saurions voir sans lui. 

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
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