Onze photographes internationaux ont reçu une bourse du Festival Photoreporter de Saint-Brieuc pour travailler sur le thème de la sixième édition : l’agitation. Certains des photographes sélectionnés ont choisi de documenter leur obsession personnelle. D’autres ont préféré creuser des thèmes politiques liés à leur histoire et à l’actualité. Exposés du 7 octobre au 5 novembre 2017, deux d’entre eux se sont saisis du bouillonnement politique en Europe et aux États-Unis.

Alessandro Penso s’est rendu en Grèce, en Turquie et en Serbie pour photographier une des routes empruntées par les exilés. L’Italien a voulu confronter l’Union Européenne à ses propres contradictions. John Trotter, lui, s’est emparé de l’élection de Donald Trump pour tirer le portrait d’une Amérique qui lui fait peur.

Alessandro Penso, l’Europe face à ses contradictions

Devant le carré Rosengart, des hommes enroulés dans d’épaisses couvertures marchent dans la neige en Serbie. Alessandro Penso tourne autour de ses photos grands formats.

Alessandro Penso. Crédit : Constance Léon.

Il a suivi à rebours l’une des routes migratoires de Grèce jusqu’en Turquie.

“Nous devons rendre des comptes à l'Europe qui ne respecte pas les droits de l’Homme, en particulier celui des mineurs. C'est le centre de mon travail” affirme Alessandro Penso. Il paraît surpris lorsque je lui demande pourquoi il s’est intéressé à l’exil pour la première fois. Peut-être cela lui semblait-il évident. “J’ai été choqué par les images des Albanais dans des embarcations de fortune que j'ai vu à la télévision en 1981”, se souvient-il. L’histoire n’est qu’un éternel recommencement.

Alessandro Penso. Crédit : Constance Léon.

Le Romain s’arrête face à la photographie d’un jeune garçon qui boit un verre dans une usine de Gaziantep, en Turquie. Youssef, 7 ans, venu d'Alep, avec son père, sa mère et son frère âgé d'un an. Alessandro Penso a pris cette photo en avril 2017 dans une usine textile illégale de Gaziantep, au sud de la Turquie. Youssef y ramasse les chutes de tissus que son père coud. Il gagne environ 120 dollars par mois, selon Alessandro Penso. Le photographe ajoute qu'il sait que certains des  vêtements de l'usine sont ensuite vendus par H&M et Zara.

Alessandro Penso nous raconte ce que lui a dit Ali, le père de Youssef : “Le travail des enfants syriens en Turquie, c’est le prix de la guerre”. Le photographe ajoute que c’est justement parce que “les gens ne veulent pas payer chers leurs vêtements en Europe que les usines textiles turcs emploient des enfants syriens”. Les enfants des photos d’Alessandro Penso sont seuls, immergés dans un monde rude. Ils sont tâchés du bleu des vêtements de mauvaise qualité fabriqués en Turquie. Ils se réchauffent comme ils peuvent devant un poêle de fortune dans un terrain vague en Serbie. “Ces jeunes n’ont rien, l’Europe les laisse livrés à eux-même. C’est une génération perdue”, s’indigne Alessandro Penso.


La série “L'accord. Grèce, Serbie, Turquie” s’intègre dans l’ensemble photographique qu’il a constitué depuis 2009. Le photographe de l’agence MAPS a sillonné l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, Malte, l’Espagne, la Turquie pour documenter le quotidien des demandeurs d’asile en Europe. Il travaille souvent avec des organisations non gouvernementales comme Médecins sans frontières. En 2014, Alessandro Penso monte une exposition itinérante dans un camion “The European Dream : Road to Bruxelles” (“Le rêve européen : route vers Bruxelles”, ndlr), finalement présentée au Parlement européen. Lorsqu’il raconte ses souvenirs européens, ses rencontres, il finit par lâcher : “J'ai parfois honte d’être Européen”. En 2015, il a obtenu le prix du magazine américain Time pour la meilleure série photographique de l’année pour sa couverture des routes migratoires.

John Trotter, la révolte anti-Trump qui gronde

John Trotter a 57 ans lorsque Donald Trump est élu président des États-Unis, le 9 novembre dernier. Au lendemain du vote, un collègue du photographe américain vient le voir éberlué et lui demande : “Que fait-on maintenant ?” A l’époque, il avait d’autres sujets en tête, mais il était le seul photographe américain de l'agence MAPS. Il fallait qu’il s’empare du sujet, affirme-t-il en montrant ses photos noir et blanc.

John Trotter. Crédit : Constance Léon.

Chaque photo de la série “Trumpistan : la résistance” est comme une pancarte brandie en manifestation. Elles donnent l’impression d’être au cœur de la contestation. “Je m'intéresse aux individus qui décident de se rassembler sans se connaître pour créer une résistance pour sauver notre pays”, décrit le photographe. Le 29 janvier 2017, John Trotter raconte qu’il a vu “des centaines de personnes se  rassembler quelques heures dans les rues de New York”. Ils manifestent contre le “muslim ban”, un décret présidentiel qui exclut les ressortissants de plusieurs pays musulmans de venir aux États-Unis.

“Sur ma photo, les manifestants sont au premier plan. A l'arrière, on voit le “International Freedom center” (qui correspond à une partie du site de l’ancien World trade center, ndlr), là où nous avons été attaqués le 11 septembre 2001. Les Américains y manifestent pour dire qu'ils n'ont pas peur des autres. Donald Trump, lui, gouverne et contrôle par la peur”, développe John Trotter. “Et en tweetant”, ajoute-t-il moqueur. “Nous avons besoin de notre diversité pour rester “a great country”, peu importe ce que cela signifie”, insiste-t-il.

Le "Muslim ban" vu par John Trotter.

Pendant la marche des femmes à Washington Square Park à New York, le 8 mars 2017.

Le photographe a travaillé en Somalie et aux Etats-Unis. “Je me souviens des manifestations contre la guerre du Vietnam. Je n'avais pas vu autant de manifestations politiques depuis”, raconte John Trotter. “Je serai curieux de présenter cette exposition à Denver au Texas”, où plus de 52% des votants ont élu Donald Trump. “Je veux créer un dialogue avec mes photos” dit John Trotter en hochant la tête.

 

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Constance Léon, journaliste apprentie à l'Atelier des médias de RFI et Mondoblog.

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