Comment les médias nous parlent (mal), c’est la question que pose la sémiologue Mariette Darrigrand dans le titre d’un court essai qu’elle vient de publier. Elle est notre invitée cette semaine en compagnie de Virginie Sassoon, Thierry Leclère et Olivier Rogez tous trois co-auteurs du Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les femmes..

 

 

Comment dire le monde qui nous entoure ? Quelles limites aux propos que nous pouvons tenir? Nous citoyens, nous humoristes, nous journalistes, bien entendu.
Quels mots employer? Quelles images, quels réflexes, quels lieux communs devons-nous éviter?
Ces derniers temps, l’actualité a été riche en questionnements sur les limites de la liberté d’expression, les limites de la liberté de la presse. L’atelier aime éviter les débats quand la température est encore trop haute et que nos propos formeraient du chahut dans le bruit. En revanche, nous apprécions la réflexion posée, dépassionnée, sur le métier de journaliste.
Tour à tour deux livres ont attiré récemment notre attention. Le premier s’intitule Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les femmes … . Il s’agit d’une série d’articles écrits par des journalistes, analysant les travers médiatiques et délivrant des conseils avisés pour éviter le préjugé et la maladresse quand on parle de minorités ou de groupes particuliers.
Le second est un essai intitulé Comment les médias nous parlent (mal), il est publié aux éditions François Bourin. Il s’agit également d’un ouvrage d’analyse et de prescription qui s’interroge sur une étrange tendance des médias à employer des termes flous; tels que fragile ou colère pour raconter une réalité complexe et multiforme. Un livre qui critique des médias complices d’une désillusion stérile. Vous pouvez écouter l'entretien que nous ont accordé les auteurs et co-auteurs de ces deux ouvrages dans le lecteur ci-dessous.

 

Mariette Darrigrand est sémiologue. Elle est aussi blogueuse, sur rue89 notamment, et chroniqueuse pour France Culture. Son essai, Comment les médias nous parlent (mal) s'ouvre sur une scène de la vie quotidienne. La narratrice y décrit un réveil matinal où l'humeur se dégrade au fur et à mesure que l'on prend connaissance de l'état du monde via les médias et, particulièrement la radio. Je comprends très bien ce sentiment d'angoisse que peut inspirer l'écoute d'une tranche matinale qui invite des hommes et femmes publics sous pression ou relate des informations catastrophiques. Mariette Darrigrand va plus loin en accusant les médias d'entretenir une sorte de blues au sein de leur audiences en employant des termes dénués de sens et de perspective. Le livre est une longue analyse de ce que l'auteur décrit comme une forme de doxa médiatique, une série de concepts creux, préconçus, peu signifiants qui plongent l'auditeur, lecteur, téléspectateur dans une sorte d'inquiétude stérile. La colère, la fragilité, la crise, le naufrage,  la tempête, ces termes et familles de mots, sur-représentés dans le vocabulaire médiatique en prennent pour leur grade. 

 

Face à cette doxa, cette parole vide de sens véhiculée dans les médias, Mariette Darrigrand propose quelques "antidoxes". Elle invite, en particulier, les journalistes à jouer réellement leur rôle de quatrième pouvoir. Elle leur suggère de s'interroger systématiquement sur les termes qu'ils emploient, de les décrypter dans des dossiers pour permettre à leurs audiences d'en comprendre les sens et les implications. 

 

“En critiquant le flot médiatique et sa complaisance vis-à-vis de mots dangereux, mon objectif n'est donc pas d'aboyer avec les chiens anti-démocrates. Tout à l'inverse, je cherche comment contribuer à nourrir l'absolument nécessaire voix médiatique: voix qui doit être forte, spécifique, plurielle, créative, pour constituer un vrai rééquilibrage de pouvoirs émetteurs. “  

Mariette Darrigrand, Comment les médias nous parlent (mal)

 

Le Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les femmes … est édité par le Cavalier Bleu et Panos Europe, l’ONG pour laquelle travaille Virginie Sassoon. C'est elle qui est l'origine de cet ouvrage et qui en a assuré la coordination éditoriale avec l'appui de Florence Morice et Latifa Tayah-Gueneau. Dans une courte introduction, Virginie Sassoon explique ce qui l'a poussée à initier ce projet.

"On peut porter le voile et être militante féministe, être Rom et chercher un emploi sédentaire, être Noir et ne pas aimer danser... La complexité du réel échappe souvent aux représentations médiatiques. De nombreux médias grand public ont pourtant développé des politiques volontaristes en faveur de la «diversité» mais sans résultats probants. Comment, dès lors, contribuer à faire évoluer les pratiques journalistiques? "

Virginie Sassoon, Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs…

 

 

Les auteurs ont choisi de répondre en s'attaquant aux préjugés et aux maladresses de leurs confrères par l'humour. L'idée n'est pas de donner des leçons mais plutôt de partager une expérience, une expertise, avec des textes pleins d'anecdotes, de jeux de mots et d'enseignements. Le texte qu'a écrit le journaliste Thierry Leclère, ancien de Télérama et collaborateur de la revue XXI est emblématique de cette approche. Il a pour titre Comment être blanc et ne pas le rester!. Thierry Leclère y explique comment, un beau jour, il a découvert que s'il existait des minorités visibles, il y avait nécessairement une "majorité invisible" : les blancs. La formule, pleine de dérision, décrit pourtant une sorte de tabou formulé ainsi par l'auteur : "On peut être Noir, Arabe, Asiatique mais être Blanc est une question qui ne se pose pas."

 

Olivier Rogez est journaliste à RFI. Sa carrière l’a mené notamment en Russie où il a été correspondant ainsi qu'à à Dakar. Depuis plusieurs années,il travaille pour le service Afrique de RFI. Il signe dans le Précis un article co-écrit avec Kidy Bébey dont le titre est “Comment écrire un article sur l’Afrique, les Africaines et les noirs sans se faire tancer”. Kidy et Olivier y prodiguent une série de conseils détaillés dont les grandes lignes sont :

  • Ne pas prendre de pincettes.
  • Ne pas généraliser.
  • Garder à l’esprit que l’Afrique n’est pas un pays.
  • Eviter de jouer les anthropologues.
  • Renoncer à vouloir aider l’Afrique à tout bout de champs.
  • Eviter les "ethno", "coloré", "afro", "métissé" pour qualifier des artistes africains.

 

 

Le Précis s'attaque également au machisme avec un texte de Bérangère Portalier qui travaille pour Causette intitulé “Trucs et astuces pour nettoyer vos articles des tâches de machisme incrustées". Les conseils de Bérangère peuvent être résumés de la sorte.

  • Donner la parole aux femmes dans les sujets.
  • Ne pas féminiser les sujets comme par exemple la contraception ou les places en crèche qui concernent les couples.
  • Penser aux spécialistes femmes, ne pas privilégier les hommes sinon on entre dans un cercle vicieux où la notoriété est toujours masculine.

 

(source image illustration)

 

Vues : 979

Balises : Institut Panos Europe, Mariette darrigrand, Olivier Rogez, Thierry Leclère, Virginie Sassoon, discrimination, r/évolutions dans les médias, émission

Commentaire de serge katembera rhukuzage le 18 janvier 2014 à 21:56

La première illustration de l'article est extremement bien pensée , bravo !

Commentaire de Ziad Maalouf le 19 janvier 2014 à 23:50

Merci Serge ;-)

Commentaire de Gaïus Vagheni Kowene le 20 janvier 2014 à 23:00

Tres instructif. Sauf que nous qui ne pouvons pas lire l'audio en ligne (suite a la connexion internet de l'Afrique Supersonic) voudrions bien etre capable de telecharger pour ecouter offline.

Gaius

Commentaire de Simon DECREUZE le 22 janvier 2014 à 9:28

C'est réglé Gaïus !

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