J'ai joint Paul Steiger à New York où il est en train de mettre sur pied ProPublica. ProPublica est un objet journalistique non identifié. C'est une sorte d'agence de presse spécialisée dans le journalisme d'enquête (investigative journalism) qui se donne pour mission de mettre au jour les "abus de pouvoir" commis par toutes sortes d'organisations, du gouvernement aux médias en passant par les entreprises, les syndicats et les universités. Le plus étonnant est que ProPublica ne compte pas gagner d'argent. L'expérience est financée par des milliardaires américains par le biais de fondations sans but lucratif.

Paul Steiger était rédacteur en chef du Wall Street Journal avant de prendre la direction du projet ProPublica [sa biographie]

L'interview originale en anglais est accessible ici en version audio.



Philippe Couve: Bonjour Paul Steiger

Paul Steiger: Bonjour

Philippe Couve: Pouvez-vous vous présenter?
Paul Steiger: Je m'appelle Paul Steiger. Je suis le rédacteur en chef et le président d'une nouvelle entité à but non lucratif qui va faire du reportage d'investigation aux Etats-Unis et à travers le monde et qui s'appelle ProPublica. Nous sommes basés à New York et nous allons avoir 25 reporters.

Philippe Couve: Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est ProPublica?
Paul Steiger: Paul Steiger: ProPublica est une rédaction sans but lucratif qui est conçue pour se pencher sur les cas d'abus de pouvoir commis par les entreprises et les gouvernements, qui sont les instituations qui détiennent le plus de pouvoir mais aussi mais aussi d'autres centres de pouvoirs comme les syndicats, comme les avocats et la justice, comme les universités et le système scolaires, comme les hôpitaux et les médecins, comme les organisations humanitaires et comme les médias.

Philippe Couve: Est-ce que Pro Publica sera un média?
Paul Steiger: Ce sera un média dans le sens où nous publierons. Nous publierons sur le web. Nous allons ouvrir un blog qui sera sur notre site web, j'espère à la fin du mois d'avril. Un blog qui sera actualisé au moins une fois par jour. Et nous agrègeront des reportages d'investigation en provenance de tous les coins des Etats-Unis. Et, si c'est intéressant pour le plublic américain, également des reportages d'investigation en provenance d'autres endroits dans le monde.
En plus du fait d'agréger ces éléments, nous les commenterons et nous proposerons des suivis de ces informations sur la base de deux ou trois informations par jour. En plus de cela, nous allons lancer des projets de reportages d'investigation en profondeur qui apparaîtront également sur notre site web et que nous offrirons gratuitement aux plus grands médias, en tout cas à ceux qui pourront offrir à ces sujets la meilleure diffusion.

Philippe Couve: Comment expliquez-vous que les journaux ou les grands médias ne parviennent plus aujourd'hui à proposer à leur audience des reportages d'investigation?
Paul Steiger: Ils le peuvent, particulièrement les plus grands médias.Je pense au Wall Street Journal, au New York Times, au Washington Post, à 60 minutes [sur la chaîne CBS], Frontline sur la télévision publique et beaucoup d'autres encore qui font du reportage d'investigation. Il y a aussi certains médias dans les grandes villes qui font encore un certain nombre d'enquêtes mais ce quise passe, c'est que les journaux même dans les grandes villes sont soumis à une pression économique croissante et en réponse à cette pression, ils réduisent leurs équipes rédactionnelles et les réductionsd'efectif affectent particulièrement deux sortes de reportages: les correspondances de l'étranger et le journalisme d'enquête.

Philippe Couve: C'est seulement une question économique ou bien y a-t-il également une pression politique et économique mélées?
Paul Steiger: Je ne suis au courant d'aucune pression politique pour réduire les correspondances de l'étranger ou le journalisme d'investigation. Ca vient plutôt d'une pression économique qui fait qu'on demande à unrédacteur en chef de réduire la taille de son équipe. Si la personne qui couvre l'équipe de football ou de baseball locale quitte la rédaction, ce journaliste doit être remplacé immédiatement parce que les lecteurs ou les auditeurs l'exigent. De la même manière, la personne qui couvre la vie politique locale doit être remplacéeimmédiatement. Mais si c'est un journaliste d'investigation qui part, le rédacteur en chef se dit "Mon Dieu, pour tenir mon budget, je vais attendre quelques mois avant de remplacer ce poste". Finalement, les quelques mois se transforment en années et le poste disparaît.

Philippe Couve: Comment expliquez-vous qu'une fondation à but non lucratif comme la SandlerFoundation ait décidé de financer le projet ProPublica?
Paul Steiger: Vous savez, les Sandler sont des gens très riches et ils ont un intérêt de longue date pour le journalisme. A la différence de beaucoup de chefs d'entreprise, ils sont à l'aise avec les journalistes et ils ontdécidé, il y a deux ans, d'investir ce qui pour eux est une petite somme d'argent (10 millions de dollars par an). C'est une petite donation pour eux mais c'est beaucoup pour nous. Cela nous permet de financer ce qui, aux Etats-Unis, est le plus grand groupe de journalistes d'investigation.

Philippe Couve: Combien de journalistes vont travailler avec vous?
Paul Steiger: 24 ou 25.

Philippe Couve: Vous déclarez que vous allez travailler sur des projets à long terme pourmettre à jour des fautes commises par le gouvernement, les entreprises ou d'autres organisations. Qu'est-ce que vous entendez par là?
Paul Steiger: L'abus de pouvoir peut prendre de nombreuses formes. Si je repense au temps où j'étais rédacteur en chef du Wall Street Journal, nous avons mené une enquête en profondeur sur la manière dont uncertain nombre d'entreprises fraudaient sur les dates des stock-options qu'elles accordaient à leurs principaux dirigeants ce qui donnait à ces dirigeants un avantage indu par rapport aux autres et à l'insu des autres salariés. C'est un exemple.
Un autre exemple, c'est la règlementation concernant les produits pharmaceutiques aux Etats-Unis qui s'est effondrée. Il y a eu beaucoup de bonnes enquêtes montrant les échecs de l'administration en l'occurence la Food and Drug Administration qui ne remplissait pas son rôle correctement.
Egalement après l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans qui avait ravagé cette ville et qui avait nécessité l'évacuation de dizaines de milliers de personnes, il y a une une réaction désastreuse du gouvernement et lesjournalistes ont fait du bon boulot en mettant cela en lumière.
C'est ce genre de travail que nous voulons faire. Non pas seulement parce que c'est satisfaisant de raconter la vérité, même si c'est satisfaisant, mais aussi parce que dans une société libre et démocratique c'estsouvent de cette manière que les situations sont corrigées. Quand le public connaît l'étendue d'un problème, cela pousse à agir.

Philippe Couve: Savez-vous s'il existe une autre organisation comparable à la votre dans le monde?
Paul Steiger: Aux Etats-Unis, il y a plusieurs organisations sans but lucratif qui font du journalisme d'investigation. Personne ne le fait exactement comme nous, nous souhaitons le faire. A Washington, il y a a Washington leCenter for Public Integrity qui existe depuis une dizaine d'années qui se concentre sur la politique du gouvernement et qui fait de vraiment bonnes recherches et de projets sur la manière dont l'argent ducontribuable est employé. Et leurs recherches constituent des mines d'informations pour d'autres journalistes qui travaillent sur certains aspects de cette question. Sur la côte ouest des Etats-Unis, il y a le Center for investigative reporting qui est basé à l'Univesité de Californie à Berkeley et qui met l'accent sur de jeunes journalistes enles aidant à se lancer avec de la formation et en attribuant des bourses pour financer leurs premières enquêtes. Ils ont également travaillé avec la télévision publique pour produire des émissions d'enquête très intéressantes. Et puis il y a, à Washington, une entité du Pulitzer Group qui finance des reportages à l'étranger.

Philippe Couve: D'un point de vue politique, étant donnée que la famille Sandler finance leparti démocrate, est-ce qu'il n'y a pas une orientation politicienne dans votre projet?
Paul Steiger: Il n'y a pas d'orientation politicienne dans ce projet. Quand j'ai discuté avec les Sandler de ma participation au projet, j'ai clairement indiqué que cela devait être non partisan, sinon je ne pourrai pas participer. Et ils étaient ravis de ma position. C'est ce qu'ils voulaient.

Philippe Couve: Quel est votre planning maintenant? Le blog sera en ligne en avril, et ensuite quand le premier article sera-t-il publié?
Paul Steiger: C'est difficile à dire parce que, vous le savez en étant dans les médias vous-même, les projets ne sont pas toujours prévisibles. Mais nous espérons qu'en mai-juin, nous aurons les premiers éléments mais celanous prendra peut-être jusqu'en septembre.

Philippe Couve: A quoi sera consacré le premier article?
Paul Steiger: Je n'en ai aucune idée. Nous sommes en train d'embaucher les reporters en ce moment et je ne saurai pas quels seront les sujets tant que les reporters n'auront pas commencé leur travail.

Philippe Couve: Merci Paul Steiger et bonne chance pour ProPublica
Paul Steiger: Merci beaucoup
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