Otpor : le poing levé de la lutte non-violente

Présentation et entretien réalisés par Raphaelle Constant et Ziad Maalouf. 

 

L’Atelier des médias revient cette semaine sur un aspect méconnu des révoltes qui ont émaillé le monde arabe, l’Amérique et l’Europe il y a deux ans : leur relation avec Otpor un mouvement de lutte non violent né en Serbie il y a 15 ans. Nous proposons un entretien avec l'activiste Srdja Popovic, il est un des fondateurs d'Otpor. Cette organisation non-violente, initiée par des étudiants, a joué un rôle majeur dans la chute de Milosevic en 2000. Étrangement, l'emblème d'Otpor, un poing levé, a été arboré dans les rues de Tunis, du Caire ou de New York en 2011. 

 

Les relations entre Canvas, l'organisation que dirige aujourd'hui Srdja Popovic, et certains activistes d'Egypte ou de Tunisie ont été souvent évoquées et questionnées. Qu’est-ce que la lutte non violente? Quelles relations entretiennent ses théoriciens et ses défenseurs avec les mouvements de révolte qui ont éclos en 2011 et particulièrement avec les printemps arabes? Qu’en est-il du rôle des États dans la diffusion des idées et méthodes de lutte non-violente? Nous posons ces questions et beaucoup d’autres à Srdja Popovic dans cet entretien exclusif.

 

L’Atelier des médias est allé rencontrer Srdja Popovic, co-fondateur d’Otpor au siège du Center for Applied Non-Violence Actions and Strategies (Centre pour les stratégies et les actions non-violentes appliquées, ou CANVAS), l’organisation qu’il dirige, à Belgrade. 

 

 Otpor, qui signifie “résistance” en serbe, est une organisation militante fondée en 1998 par un groupe d’étudiants. Rendue célèbre par ses coups d’éclats plein d’humour et d’efficacité, elle a joué un rôle déterminant dans la chute du régime de Slobodan Milosevic en 2000. Ses actions ont commencé dès 1998 par des pratiques de contestation spectaculaires et sans violence. Comme le rappelle Srdja Popovic au début de l’entretien (à écouter et lire ci-dessous) l’un des enjeux était de faire preuve d’humour pour ridiculiser le régime de Milosevic. En même temps, Otpor a oeuvré pour l’unification de l’opposition serbe, jusque là très divisée, lors de l’élection présidentielle de septembre 2000.

“Peu à peu, pour l’opinion publique serbe, Otpor a constitué l’unique acteur politique en mesure d’incarner l’intérêt général sans ambition de conquérir le pouvoir” explique l’anthropologue Slovodan Naumovic dans un article qu’il consacre à Otpor.

Le combat et les méthodes d’Otpor, immortalisées dans le célèbre documentaire Bringing Down A Dictator,  sont devenus un modèle pour de nombreuses luttes dans le monde. 

 

L’organisation Canvas a été fondée en 2004 par deux anciens membres d’Otpor, Srdja et Slobodan Djinovic (PDG de Telecom Orion). Elle a pour objet de diffuser la culture de la non-violence dans le monde par la publication de manuels gratuits et téléchargeables et par des formations aux meilleures techniques de résistance non-violentes à destination des activistes.
Le rôle discret d’Otpor dans les révolutions arabes a été le sujet de nombreuses interrogations et a alimenté des théories du complot impliquant la CIA et le gouvernement américain. Nous abordons cette question avec Srdja Popovic sans pouvoir la trancher. En consultant des militants du mouvement du 6 avril, en Egypte, nous avons eu la confirmation que certains membres du collectif égyptien avaient été formés par Canvas ou des organisations similaires. Cela étant, les théories et les méthodes de lutte non-violente circulent depuis des décennies et sont diffusées dans le monde entier. Nul besoin de formations ou de relations directes pour expliquer des filiations entre les révoltes populaires née en 2010-2011 et les théories d'Otpor et Canvas.

 

 

Ci-dessous, le transcipt enrichi et édité de l'interview que Ziad Maalouf et Simon Decreuze ont réalisée de Srdja Popovic fin 2012

 

Atelier des médias (ADM): Bonjour Srdja Popovic. Pouvez-vous nous expliquer où nous nous trouvons ?

 

Srdja Popovic (S.P.): Vous êtes à Belgrade, rue Gandhi, ce nom symbolique du combattant pour les libertés en Inde. Vous visitez les locaux de l’organisation du Center for Applied of Non Violence Action and Strategies, ou plus simplement CANVAS. C’est une association éducative à but non lucratif fondée en 2004 par les deux anciens membres d’Otpor, un mouvement de résistance serbe. Notre vocation, c’est de former les gens aux meilleurs techniques de résistance non-violentes à travers le monde. Nous travaillons déjà avec 46 pays.

 

ADM: Vous avez parlé de Otpor, qui veut dire “résistance” en langue serbe. Pouvez-vous  nous expliquer ce qu’est ou ce qu’a été ce mouvement ?

 

S. P. : Otpor, qui veut donc dire “résistance”, était un mouvement non-violent serbe fondé en 1998 pendant les année sombres de la dictature de Slobodan Milosevic, aussi connu sous le nom de “boucher des Balkans”. Ce groupe a été fondé par onze jeunes étudiants, dont moi. Nous étions très jeunes à l’époque, en 1998. La plupart des fondateurs étaient des étudiants militants impliqués dans des manifestations étudiantes en Serbie de 1992, 1996 et 1997. Otpor a commencé avec ce petit groupe de personnes puis s’est diffusé très vite à travers la Serbie. On a constitué un réseau qui dénombrait 70 000 militants en 2000. Et Otpor a été l’un des facteurs déterminants de la chute de Slobodan Milosevic. Nous nous sommes battus très violemment sur deux fronts: un, bien sûr, contre Milosevic. Otpor est devenu rapidement l’ennemi public numéro un pour la propagande de l’Etat. Plus de 2 500 membres d’Otpor ont été arrêtés uniquement pour l’année 2000. En même temps, le deuxième front de la lutte pour Otpor a été l’unification de l’opposition, parce que l’opposition serbe était très divisée.
En 2000, l’opposition s’est unie derrière un candidat à l’élection présidentielle. En Septembre 2000, Milosevic a été battu à l’élection. Mais comme il ne voulait pas démissionner, nous avons organisé une grève nationale et des blocus. Il a fini par démissionner le 5 Octobre 2000, il a été par la suite remis au Tribunal Pénal International à la Haye où il est mort en 2005.

 

ADM: Qu’est-ce qu’il y avait d’original dans le mode d’action d’Otpor ?

 

S. P. : Plusieurs choses ont été importantes dans la lutte serbe. En premier lieu, on  est parti d’un mouvement de la jeunesse. Et, comme les mouvements qui ont marqué le monde ces derniers temps, Otpor a commencé son action très loin de la sphère politique traditionnelle.
En 1998, nous avions compris que l’opposition politique était incapable de faire face à Milosevic et que la Communauté Internationale, en bombardant la Serbie, aidait plus Milosevic qu’autre chose. Elle ne le rendait que plus fort, comme c’est souvent le cas avec ce genre d’interventions. Nous avions aussi compris que personne ne viendrait de la planète Mars pour nous délivrer de Milosevic, donc il fallait que l’on prenne notre propre lutte en main.

 

Dès le départ, Optor s’est constitué autour de deux axes: l’un était la mobilisation de masse de la jeunesse, et l’autre la constitution d’une identité visuelle forte. De cette manière, Otpor a été très bon dans la communication de son message. Nous étions bon en design et en graphisme. De fait, le point levé, notre symbole de résistance, a été plus tard utilisé dans huit différentes révoltes, et certaines très importantes comme celle de Géorgie. Et en quelque sorte, c’est devenu un symbole mondial de résistance.
La deuxième chose importante, nous avons beaucoup utilisé l’humour. L’humour occupe une place importante dans la culture Serbe et en utilisant ce procédé, nous nous moquions du régime tout en le poussant à faire de grosses erreurs stratégiques.

 

L’exemple le plus connu de ce qu’on appelle désormais le “Laughtivism”, c’est-à-dire l’activisme par le rire, c’est à la fin de l’année 1999, en plein centre ville à Belgrade. Nous avons pris un baril de pétrole pour en faire une grosse tirelire. Nous avons mis la tête de Milosevic dessus. Si vous glissiez une pièce de monnaie dans le baril, vous pouviez utiliser une batte et frapper le visage du Président qui était peint sur le baril. Le bruit puissant attirait les gens, il y avait une queue immense.

 

Bien entendu, nous étions assis à un café juste en face en train de boire un verre. La police est arrivée. Quand elle s’est retrouvée là, elle était face à un grand dilemme: qui est-ce qu’ils allaient bien pouvoir arrêter ? Les clients avec leurs enfants qui s’amusaient à frapper sur le baril?  Absurde. Nous arrêter nous ? Nous n’étions plus là. Et finalement, ils ont fait la chose la plus stupide qui soit, ils ont arrêté le baril. La photo avec la tête de Milosevic sur le baril en train d’être embarquée dans la fourgonnette de police a vraiment fait une belle “une” dans les journaux. On a donc continué d’utiliser l’humour, et je pense que c’était un enseignement très utile pour d’autres mouvements. Ces hommes si puissants ne supportent tout simplement pas qu’on se moque d’eux. En restant si longtemps au pouvoir, ils perdent contact avec la réalité. Et en se voyant à la télé et sur les panneaux d’affichages, ils prennent la grosse tête. Donc si vous vous moquez d’eux, il y a de bonnes chances qu’ils fassent de grosses bourdes, et en faisant des grosses bourdes, qu’on se moque encore plus d’eux et qu’ils perdent encore plus d’autorité.

 

 

ADM : Un des caractères de votre action a été la non-violence. Est-ce que vous pourriez définir ce qu’est la non-violence et la comparer avec la pacifisme ?

 

S. P. : L’un des trois principes du succès de la lutte non-violente, ces trois principes étant l’unité, l’organisation et la discipline non violente, est justement “la discipline non-violente”. Ce qu’on appelle “lutte non-violente” ou “force citoyenne” diffère de la non-violence traditionnelle et du pacifisme en plusieurs points.

 

Premièrement, quand on dit “non-violence” cela fait penser à quelque chose d’éthique ou de religieux, mais en fait la lutte non-violente est un choix, un choix rationnel.
On ne choisit pas la non-violence par conviction religieuse mais parce qu’on a plus de chances de réussir. Prenons par exemple, la lutte syrienne qui s’est constituée une armée syrienne libre (ASL). A notre avis, il s’agit d’une grosse erreur. Faire face à un gouvernement oppressif qui a 200 000 soldats, c’est le terrain le plus stupide pour leur faire face.
Quelles étaient nos chances de succès en Serbie en affrontant la structure militaire de Milosevic? Très faibles. Si on regarde bien, faire le choix de la stratégie non-violente, c’est faire le choix de la bataille qu’on peut gagner.

 

Il y a une étude, publiée récemment par deux jeunes chercheurs, Maria Stephan et Eric Chenoweth. Elle est basée sur 323 campagnes de lutte entre 1900 et 2006, donc une période de 106 ans, qui inclut la Première et la Seconde Guerre Mondiale. Vous voyez aussi les campagnes des syndicats, les luttes pour l’indépendance aux États-Unis et en Inde. Et ils ont comparé les taux de succès. Les résultats sont ahurissants:

" Les luttes non-violentes ont 53% de chances de gagner et d’atteindre son but, alors que les résultats des luttes violentes tombent à 26%. En fait, en prenant les armes, on réduit ses chances de moitié."

 

Il y a une chose sur laquelle la lutte non-violente influe, c’est la manière dont les gens se voient eux-mêmes, parce qu’ils deviennent acteurs de la lutte et parce que ce n’est pas une lutte d’élites mais celle de la majorité des gens contre l’élite. C’est très participatif. Et en ce sens, ça change la manière dont les gens se voient: ils passent de simples suiveurs de leur chef à de vrais actionnaires de ce qu’ils ont changé. Cela signifie que le changement initié par la lutte non-violente est plus durable et a plus de chances de se pérenniser. Et lorsque l’on regarde la même étude, ça donne un résultat étonnant sur ce qui arrive quand la lutte non-violence est terminée. Quand on compare différentes sociétés qui ont traversé des révolutions violentes ou non violentes, cinq ans après la fin de la lutte, on constate des résultats fantastiques.

" Il n’y a que 4% de chance d’arriver à une démocratie quand on est passé par la lutte violente et 42 % de chance lorsqu'on a employé la lutte non-violente."

 

La raison de ce constat est simple: plus il y a de personnes qui participent à la lutte, plus il y a de chance que le pouvoir émane du peuple et soit démocratique, et les gens seront prêts à protéger ce changement une fois qu’il sera arrivé.

 

ADM : En arrivant, vous nous avez donné un petit livre en français, “La lutte non-violente en 50 points”. On voit trois jeunes filles qui hurlent. Deux d’entre elles portent un t-shirt avec le poing fermé, qui est le symbole d’Otpor. Pouvez-vous nous détailler les moyens de lutte non-violente ?

 

S. P. : D’abord, au sujet du livre, nous avons décidé de l’appeler “La lutte non-violente ou la révolution pour les nuls”, parce qu’on a voulu qu’il soit pratique à utiliser. Il a été traduit dans 6 langues différentes, dont le français, pour les pays d’Afrique sub-saharienne. C’est intéressant de voir que ça a rencontré beaucoup de succès parce que le contenu peut être téléchargé gratuitement et facilement sur Internet. C’est très facile de télécharger les 4 Mégabytes du document PDF, même avec une connexion bas débit. L’idée c’est de pouvoir équiper les militants du monde entier avec ces connaissances.

 

En ce qui concerne les moyens, il est important de comprendre en quoi consiste la lutte. Tout d’abord, il faut savoir où vous voulez aller. Et la première chose qu’il faut que vous fassiez et que l’on enseigne dans nos ateliers, c’est ce qu’on a appelé “la vision de demain”.

" Il est très important pour un mouvement de savoir quel type de société il veut une fois la lutte terminée."

Et la deuxième chose, c’est de réfléchir à la stratégie pour parvenir à ce but. Comprendre comment les principes universels de construction de l’unité, de l’organisation et de la discipline non-violente peuvent être implémentés.
Cela permet aussi de comprendre pourquoi la stratégie est importante. Et aussi comment élaborer les différentes tactiques autour de la stratégie. Quand on parle de “lutte non-violente”, les gens pensent “protestation” et “manifestations”, parce que c’est ce qu’ils voient à la télé. Nous, nous appelons cela “tactique de la concentration”. Cela signifie mettre un maximum de gens au même endroit, en concentrant le temps, en concentrant la pression. Pour la lutte non-violente, nous préconisons exactement l’inverse de la concentration, la tactique de la dispersion. Au lieu de faire de grosses manifestations, être dispersés avec des bombes lacrymogènes ou se faire tirer dessus, on peut faire des tas d’autres choses. On peut porter un badge ou un t-shirt avec un symbole. On peut faire comme en Serbie ou au Chili et taper sur des casseroles et des poêles depuis sa fenêtre. En concevant ces petits actions, qu’on appelle des tactiques à risque minimum, on permet à plus de gens de participer. Ce livre et nos formations permettent de comprendre l’importance de choisir des tactiques adaptées aux situations.
Nous expliquons aussi comment faire face à l’oppression. Nous savons que dans la plupart des cas, les militants non-violents, qu’ils luttent pour les droits de l’Homme, la démocratie ou la protection de l’environnement, et ce sont les mêmes combats, doivent souvent à faire face l’oppression de l’Etat ou de la police. Nous expliquons donc comment, en fraternisant avec les forces de la sécurité et en allant vers elles avec des roses et des cookies, au lieu de pierres, ça change absolument tout. Un seul acte de violence peut causer un tort immense au mouvement et briser sa crédibilité. Agir de manière non violente envoie un message fort à la partie adverse. Si on veut vraiment rester non-violent et convertir les autres à notre cause, on peut le faire grâce à des tactiques intelligemment imaginées.
Donc l’idée de nos ateliers, l’idée de ce bouquin c’est de fournir aux gens un cadre cognitif pour penser la structure de leur lutte. Une particularité notable, c’est qu’on ne donne jamais de conseils spécifiques aux gens. C’est très difficile pour quelqu’un qui vient de Belgrade d’expliquer à quelqu’un du Sierra Leone ce qu’il faut faire au Sierra Leone. Chaque lutte est unique. Ce qui a marché dans un cas, ne marchera pas forcément dans un autre. Mais ce qu’on peut faire c’est fournir un cadre aux gens, et au sein de ce cadre, leur montrer les meilleurs cas pratiques pour, qu’ensuite, ils commencent à produire leurs propres idées.

 

 

ADM : Vous nous l’avez rappelé au début, vous êtes situés à Belgrade sur une avenue qui porte le nom de Ghandi, un symbole de la lutte non violente. Il y a aussi d’autres maîtres de la lutte non violente comme Gene Sharp, un politologue américain. Il a lui aussi théorisé la non-violence dans un livre qu’on peut télécharger en ligne. Ce livre qui a été publié plusieurs années avant la naissance d’Otpor. Quelle est votre relation à ce théoricien dont on entend également le nom un petit peu partout aujourd’hui ?

 

S.P. : C’est un hasard que nos bureaux se situent avenue Ghandi. C’est le quartier où il est le moins cher de louer à Belgrade, et notre bureau est vraiment petit. Mais être sur cette avenue, cela a du sens pour notre organisation. En plus du fait que c’est une icône de la lutte non-violente, Ghandi était aussi un fin stratège et son exemple est riche en enseignements. Je pense en particulier à la manière de mettre son opposant face à un dilemme, comme ce qu’il a fait en 1930 lors de sa marche du sel. L’idée était d'entraîner les militants non-violents. Gandhi était parmi les premiers à comprendre qu’investir dans les militants, les former aux méthodes de lutte non-violente est un bon moyen pour arriver à ses fins.

 

Une autre raison pour laquelle Gandhi a une rue, une grande rue à son nom à Belgrade, c’est parce qu’aux temps de Tito, dans les années 80, on en apprenait beaucoup l’histoire de Ghandi à l’école. L’ex-Yougoslavie, dont la capitale était Belgrade, était membre du mouvement des pays non-allignés. Et dès la plus tendre enfance, on nous a enseigné le cas exemplaire de la lutte pour l’indépendance en Inde. En fait, à l’école, on apprenait l’histoire de Ghandi en même temps que la nôtre, c’est très intéressant. Il y a aussi une quantité de personnes qui ont écrit au sujet de la lutte non-violente ou ont examiné la lutte non violente: Martin Luther King et sa grande lutte pour les droits civiques, en particulier ceux qui s’investissaient dans ce mouvement, je pense notamment à l’un de ses plus proches adjoints James Lawson, un prêtre de Nashville qui a organisé une occupation à l’échelle du pays, ainsi que d’autres théoriciens comme Gene Sharp, Kurt Schock, Stephen Zunes...

En travaillant sur ces problématiques, on a rencontré beaucoup d’entre eux. Évidemment, je connais Gene, nous avons participé à quelques conférences ensemble et à un film appelé How to start a revolution, “Comment commencer une révolution”, dans lequel nous apparaissons  tous les deux. Son réalisateur est écossais, il s’appelle Ruaridh Arrow. Gene était très bon pour structurer de manière académique les connaissances sur la non-violence, et il était considéré comme le principal théoricien de la lutte non-violente. Certains de ses écrits ont été traduits en serbe, dont “From Dictatorship to Democracy”, “De la dictature à la démocratie”. Je suis triste de ne l’avoir découvert qu’après mai 2000 car cela aurait pu nous aider. Par la suite, il a influencé notre travail parce qu’une partie de notre action est en lien avec sa théorie.

 

 

Sa théorie tient en une seule phrase, et cette phrase est de Thomas Hobbes et Hannah Arendt et d’autres chercheurs. Et elle dit: si les gens n’obéissent pas, les dirigeants ne peuvent pas diriger. C’est l’idée qu’il y a derrière “le pouvoir du peuple” car le peuple a le pouvoir de refuser l’obéissance aux dirigeant.

" Enseigner au peuple les moyens de refuser l’oppression, c’est à ça que nous avons consacré notre vie.

Encore une fois, en dehors de Sharp, il y a eu pas mal de gens qui ont réfléchi sur la lutte non-violente, et certains d’entre eux sont fantastiques comme Stephen Zunes et Kurt Schork. Récemment, il y a eu des nouveautés comme ce livre génial qui s’appelle “Small Acts of Resistance”, “Petits Actes de Rébellion” que je vous recommande, écrit par deux auteurs britanniques, John Jackson et Steve Crawshaw. Ils y font un tour du monde des toutes petites choses que les gens ont imaginé pour défier les dictateurs.

 

Il y a donc une composante académique de cette connaissance, nous avons d’ailleurs un cours à l’institut des sciences politiques de Belgrade. Nous avons aussi enseigné dans des institutions de renom comme l’université Columbia, le Colorado College. Notre objectif est qu’il y ait plus encore d’universitaires impliqués dans ces questions parce que nous pensons que, spécifiquement depuis les années 2000 et les printemps arabes, le pouvoir du peuple est en train d’entrer dans la culture générale et les universités doivent étudier ce phénomène.

 

ADM : Depuis un an, les stratégies et les organisations de la non-violence ont été de plus en plus visibles, notamment par le symbole du poing. On a pu retrouver votre symbole en Egypte, sur la place Tahrir au Caire. Des relations entre différents mouvements révolutionnaires dans les années 2000 se sont nouées. Tout cela a changé la vision qu’on avait de ce mouvement de la non-violence.

 

The Revolution Business

 

 

S.P. : C’est vrai qu’on utilise notre symbole dans le  monde entier. ll y a deux types d’explications. Tout d’abord, ce poing fermé a été dessiné par un jeune designer serbe, Petrovic Duda en 1998. Il symbolisait deux choses: d’un côté notre engagement ferme contre le dictateur serbe et, d’un autre côté, les doigts sur le poing fermé montrent que nous sommes unis dans la résistance. L’unité est un principe fondamental dans la lutte non-violente. Depuis la révolution non-violente serbe, le symbole du poing fermé s’est retrouvé dans une quantité de mouvements dans le monde entier. Nous avons travaillé avec certains de ces mouvements, mais dans plusieurs cas nous n’avions pas de relation avec ceux qui reprenaient le symbole. En 2004, par exemple, on a été très surpris de retrouver le symbole adopté par le mouvement Oborona en Russie: nous n'avons jamais rencontré ces gens, mais on les voyait à la télévision.


En 2008, nous avons été stupéfaits de le voir au Kenya, alors que nous n’y sommes jamais allés et que nous n’avons jamais rencontré de Kenyans.
Donc ce logo a été rendu célèbre grâce à la révolution serbe mais surtout grâce au succès du documentaire appelé Bringing Down A Dictator, qui est un film très sympa réalisé par l’américain Steve York en 2002 et qui a été traduit en 16 langues, diffusé dans le monde entier du Zimbabwe à la Birmanie. Il raconte notre mouvement et c’est ce qui l’a fait connaître.

 

Bringing Down A Dictator

 

Maintenant pour ce qui est du vrai travail. Nous avons collaboré avec différents groupes, plusieurs au Moyen Orient, en Afrique, quelques uns en Asie... Et ce qui est très intéressant, c’est que les nouveaux médias, en particulier Internet et Facebook, facilitent énormément le processus d’apprentissage. Dans les années 90, on était obligé de lire Gene Sharp pour apprendre quelque chose. Et après, il fallait voir le film. Mais maintenant, quand on voit Facebook et la manière dont ces services se développent, avec des milliers d’exemplaires de livres en train d’être téléchargés chaque jour, chaque minute depuis partout.... C’est très intéressant aussi de voir la manière dont ces groupes apprennent les uns des autres. Pour les Printemps arabes, les Egyptiens ont beaucoup appris de nous, mais ils ont aussi beaucoup appris des Tunisiens. Maintenant ils enseignent probablement des choses aux Palestiniens, aux Yéménites, aux Syriens. Donc cette connaissance se transmet beaucoup plus vite grâce à la révolution technologique et médiatique.

 

ADM : Vous avez des liens avec des organisations présentes en Égypte, notamment l’organisation du 6 Avril, qui était un des éléments importants dans la révolution égyptienne récente. On a aussi beaucoup parlé de liens avec les Etats-Unis, certains ont même mentionné la CIA. Comment réagissez-vous à ça ? Il y a eu beaucoup de polémiques : en Egypte, on a reproché aux jeunes révolutionnaires d’être achetés, financés par les Américains, la CIA, manipulés.

 

S.P. : Avant tout, pour démentir cette fable, il faut savoir qu’on entendait la même chose après les révolutions colorées de Géorgie et d’Ukraine. Et cette vision fantasque des choses implique, en quelque sorte, que des révolutions peuvent être exportées ou importées. Donc je vais tenter de répondre à cela. Selon cette vision des choses, il suffit d’avoir la CIA, le MI6 ou le KGB, l’un des grands services secrets. Ensuite, on a besoin de quelques millions de dollars et de Serbes avec des ailes et des mallettes pleines de révolutions. Il suffit donc de payer les Serbes, ils prennent l’avion et 15 minutes après leur arrivée, il y a des millions de gens dans les rues.
Cette histoire, c’est bon pour vendre des journaux, c’est sexy et les gens adorent les théories conspirationnistes, mais voilà, il se trouve que malheureusement ces histoires ne sont pas réalistes. S’il était si facile de faire une révolution, il suffirait de moins d’une année pour libérer le monde entier.

"La vraie différence entre la lutte non-violente et la révolution violente, ou entre le renversement violent et le renversement non-violent d’un gouvernement, c’est que contrairement à la révolution violente, la révolution non-violente n’est pas exportable."  

 

Attendez que je vous explique. Vous êtes Che Guevara, et vous voulez renverser le régime d’Amérique du Sud. Qu’est-ce qu’il vous faut ? Une centaine d’hommes forts, un plan fonctionnel, quelques  armes, des véhicules, vous partez et vous prenez la télé, la radio principales, et l’aéroport, vous entrez dans le palais présidentiel, un peu comme ce qui s’est passé au Mali récemment. Un petit détachement militaire a littéralement renversé le gouvernement. Maintenant, mettez ces gens dans un camion et envoyez-les dans un autre pays, et là, ils pourront répéter le même scénario. Contrairement à la lutte armée, qui est conduite par un nombre très limité de personnes, pour une lutte non-violente qui marche, il vous faudra des milliers, parfois des centaines de milliers, parfois des millions de gens. L’idée qu’on pourrait exporter des millions de Serbes dans les rues de Tbilisi ou Moscou, ou New-York,  est très bizarre.
Ces gens ont besoin d’avoir des idées locales, des leaders locaux, un programme local pour attirer des millions de gens. Je ne crois pas que les militants de la place Tahrir suivraient un leader Serbe. C’est assez improbable. Mais de l’autre côté, pour dire vrai, ce scénario a disparu ces dernières années. Dans le cas de l’Egypte, on sait tous que quelle que soit l’aide apportée par les Etats-Unis aux groupes qui militaient pour la démocratie, ce n’était que de l’argent de poche comparé au 1.6 milliard de dollars que le régime de Moubarak recevait tous les ans. Donc en fait, quand on a ça à l’esprit, c’est très dur de donner du crédit à ces histoires. En ce qui nous concerne et je me dois de le préciser pour l’interview, Canvas marche avec des fonds privés. Comme vous le voyez, nous avons un petit bureau qui compte 5 employés et nous sommes situés à Belgrade, nous sommes trois aujourd’hui et il y en a deux autres. Nous nous finançons à 100% grâce aux fonds privés, et le donneur le plus généreux n’est pas Américain, il est Serbe. Il possède la deuxième plus grande compagnie de téléphonie serbe, qui travaille dans le même immeuble, et il fut un co-fondateur d’Otpor, comme moi. Donc nous ne sommes pas inquiets pour cela. Concernant les personnes avec lesquelles on travaille, nous collaborons avec plus de 50 organisations. Certaines sont américaines, d’autres allemandes, d’autres suédoises... Nous nous allions aux gens qui veulent en savoir plus sur la lutte non-violente. Mais nous n’acceptons pas de fonds gouvernementaux car nous tenons à garder notre indépendance. Nous préférons rester petits et indépendants.  

 

Manifestations en Egypte

ADM : Selon vous, est-ce que des gouvernements comme les Etats-Unis, l’Angleterre, peut-être même la France s'intéressent à ces méthodes de non-violence dans le but de former des jeunes ?

 

S.P. : Bien sûr que les gouvernements sont intéressés et nous essayons de les éduquer dans ce sens.

"Nous venons d’un courant de pensée qui dit: si tu veux changer le monde, tu as besoin d’une lutte non-violente."

 

Malheureusement, il y a un autre courant de pensée qui domine, et ça me désole car je viens d’un pays qui a été bombardé de l’étranger. Ma propre mère a failli mourir dans le bombardement de l’immeuble de télévision de Belgrade en 1999. Je crois fermement que les pays étrangers ont besoin de comprendre qu’aider une lutte non-violente est bien plus efficace que des sanctions et des interventions militaires.
En fait, je serais très heureux de pouvoir travailler avec des décideurs du monde entier. Car quand on regarde la situation actuelle, nous travaillons avec des activistes, nous les formons, et il n’y a aucun doute sur le fait qu’ils empruntent la voie de la non-violence et apprennent des choses. Donc ce qu’on essaie de faire aujourd’hui c’est éduquer plus de journalistes sur la manière de couvrir ces grands évènements, et comment se focaliser sur des choses importantes comme les émotions, l’humour au lieu de calculer les ressources dont le pays dispose ou de connaître le contexte géopolitique, ou de savoir son PIB… C’est important bien sûr, mais il faut aussi comprendre quelle est l’étincelle qui a tout changé et qui a tout mis en mouvement, et quelles sont les règles à appliquer pour savoir vers où va la lutte.
Il y a un engouement certain de la part des universités et des gouvernements pour cette méthode et nous serions heureux de voir les dirigeants du monde entier assister à nos cours pour leur montrer que la lutte non-violente est vraiment le moyen de changer le monde. Et j’aimerais particulièrement qu’il y ait des personnes qui ont pris la décision stupide de bombarder la Libye, l’Irak, ou d’envahir l’Afghanistan ou la Georgie en ce qui concerne la Russie au premier rang de la classe.

 

ADM : Dans quels évènements, révolutions avez-vous été impliqués ces dernières années ?  Est-ce que vous communiquez la-dessus ?

 

S.P. : Dans la plupart des cas, quand les activistes disent qu’ils travaillent avec nous, nous le confirmons. Nous ne le disons pas en premier. Il n’y a rien de secret là-dedans, à vrai dire on peut télécharger tous nos cours sur Internet en 6 langues. Simplement, il faut garder à l’esprit que certains de nos interlocuteurs risquent leur vie. Donc la raison pour laquelle on diffuse peu d’informations, c’est pour protéger les activistes.
Aujourd’hui nous pouvons dire que nous avons travaillé avec des personnes originaires de 46 pays, de Géorgie, d’Ukraine, du Liban en 2005 après l’assassinat de Hariri... On a aussi travaillé avec plusieurs groupes en Afrique, au Sierra Leone, au Zimbabwe. On a travaillé au Moyen-Orient, notamment avec le mouvement du 6 Avril en Egypte et avec certains groupes en Tunisie. Nous avons aussi collaboré avec des groupes très importants en Asie, en particulier aux Maldives où a eu lieu la première révolution d’un pays musulman en 2008, et en Birmanie. Donc oui on peut confirmer qu’on a travaillé avec tous ces groupes, mais c’est parce que les activistes veulent bien que ça soit rendu public, et je n’y vois pas d’inconvénient. On a travaillé avec une quarantaine de groupes dans le monde, et il n’y a rien de secret à cela.

 

ADM : Est-ce qu’il y des informations que vous refusez ? Quels sont les prix que vous pratiquez pour vos formations ?

 

S.P. : Tout d’abord, nous ne contactons jamais les groupes, ce sont les groupes qui nous contactent. Et on trouve facilement des informations sur nous, on est sur Internet, c’est facile de télécharger nos livres et de regarder les films.  Avant, il fallait nous avoir par téléphone, et depuis cinq ou six ans, c’est par email que les gens nous contactent. On trouve nos coordonnées sur notre site. C’est comme ça que les gens et les journalistes nous contactent. Et ces derniers temps, on nous contacte beaucoup par Facebook. Maintenant, on a l’opportunité d’utiliser Facebook: les gens nous ajoutent pour savoir ce qu’on fait, et c’est assez drôle parce que Facebook est originellement un réseau social, et maintenant c’est un outil pour trouver du contenu et des activistes dans le monde entier, et aussi en savoir plus sur ce qu’ils font. C’est vraiment un moyen sympa de communiquer, les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant. Pour Canvas, nous faisons évidemment un peu de recherche préparatoire sur les groupes qui nous contactent, et je dois dire que nous avons des ressources limitées pour travailler avec ces gens: nous sommes une petite organisation. Nous avons 12 formateurs ayant l’expérience de luttes qui ont réussi, mais ils ne sont pas employés dans l’organisation, ils ont leur propre vie. On fait appel à eux quand ils ont du temps, et après ils travaillent pour nous sous contrat. Les seuls cas où nous refusons de faire une formation, c’est quand les groupes qui nous contactent ont été liés à des actions violentes. Donc ce qu’on exige vraiment, c’est que les groupes avec lesquels on travaille aient un engagement envers pour la lutte non-violente. On se fiche de savoir si le groupe est de gauche, de droite, jeune, humanitaire... On a travaillé avec une telle variété de groupes, vous n’avez pas idée. On a travaillé avec des collectifs étudiants, des groupes pour la protection de l’environnement qui s’opposaient aux grandes compagnies pétrolières au Nigéria, avec des groupes aborigènes qui s’opposaient à une oligarchie et au crime organisé au Guatemala, avec un groupe qui luttait contre les FARC en Colombie... Donc ça ne veut pas dire qu’on travaille exclusivement avec des groupes qui subissent la dictature, il y a toute une variété de groupes avec lesquels nous travaillons. En ce qui concerne le prix, on ne fait pas payer les activistes. On s’attend à ce qu’ils trouvent des financements pour leurs déplacements, leurs dépenses et la logistique. Et c’est là où nous intervenons. C’est la différence entre collaborer avec une organisation et être financé par ces organisations. Nous faisons payer les frais des formateurs, mais pas l’enseignement même. Les livres et tout le reste sont gratuits. Donc l’idée, c’est de joindre nos forces à celles des activistes et trouver ensemble des financements pour les ateliers. On fonctionne comme ça.

 

ADM : Ce qui est intéressant avec votre organisation, c’est que vous avez été impliqué dans des luttes à un moment où internet était naissant, et vous continuez à être impliqués dans des luttes alors qu’internet est devenu un des outils de ces luttes. Je veux bien avoir votre regard sur quel a été l’enjeu d’internet et votre position dans ce débat qui n’est pas nécessairement intéressant sur la place d’internet et des réseaux sociaux dans les révolutions arabes de l’année 2011.

 

S.P. : C’est une question très intéressante. Quand on utilisait massivement les sms pour les élections de Serbie en 2000, ce qu’on avait fait, c’était acheter une carte sim au kiosques. On la mettait dans un ordinateur et on envoyait autant de sms que le crédit pré-payé nous le permettait. Et on écrivait dans le sms: “24 septembre 2000, allez voter contre Milosevic, il est fini. Faites circuler.” Et quand vous receviez ce message, vous pouviez l’envoyer à tous vos contacts. Et on pensait que c’était le top de la révolution technologique, on était très fiers de pouvoir ajouter une nouvelle technique aux méthodes prônées par Gene Sharp en 1998, et vous savez quoi? Maintenant, on fait de la pub pour les jeans Levi’s de cette manière ! Donc la technologie se développe rapidement. Et vous savez, il y a eu beaucoup de gros titres partout dans la presse pendant le printemps arabe sur la révolution Facebook, la révolution Twitter...  

 

Crédits photo : Egyptian street art par Hossam El Hamalawy via Flickr

 

Première chose, on peut dire que les nouveaux médias font rapidement évoluer la lutte non-violente. Il y a trois impacts importants : premièrement, Internet facilite les choses en les rendant plus rapides et moins chers. Par exemple, en 1999, si vous vouliez organiser une grande manifestation, qu’est-ce que vous deviez faire? Des semaines de préparation ! Imprimer des affiches et les placarder sur les murs. Et au passage vous faire arrêter parce que vous collez des affiches sur le mur! Ensuite il fallait imprimer et diffuser des prospectus. Pour organiser une grande manifestation dans une ville de la taille de Belgrade, qui compte 1.8 millions d’habitants, il vous fallait peut-être 3 ou 4 semaines, peut-être 10 000 posters et 25 000 flyers, bref, ça représentait un coût exorbitant, non seulement financièrement mais humainement. Aujourd’hui, vous créez un groupe Facebook, et tout le monde est informé. Quand vous regardez le rapport efficacité-prix, c’est impressionnant!

 

La deuxième chose très importante, c’est que les nouveaux médias font payer le prix de leur violence aux Etats qui s’en prennent aux non-violents. Ça a commencé avec la révolution de safran en Birmanie. Durant les manifestations des gens filmaient partout avec leur téléphone mobile. A l’ère des nouveaux médias, à l’ère des mobiles, tout le monde a une caméra, tout le monde est reporter. Donc quoi qu’il se passe dans la rue, vous pouvez être sûrs que quelqu’un l’a déjà filmé avec son téléphone et que c’est disponible sur Youtube. Tout cela complique beaucoup la vie des dictatures et c’est très mauvais pour leur image.
Le dernier exemple en date est la Syrie. Il y a 20 ans, on pouvait perpétrer des massacres à Hama, conduits par le père d’Assad, tuer 20 000 personnes, et s’en sortir comme si de rien n’était. Maintenant, tout acte de violence est enregistré avec un téléphone, ensuite vous êtes sûr qu’une organisation de défense des droits de l’homme en prendra note, que ce sera montré à la télévision, et donc il y a un prix à payer.

 

Dernièrement, notre organisation est totalement investie dans la diffusion de son expertise. Désormais, la connaissance passe très rapidement d’un groupe à l’autre. Par exemple, le livre que vous tenez dans la main a été traduit en farsi, il a été téléchargé 17 000 fois, et ce, seulement en juin 2009 pendant les soulèvements post-électoraux en Iran. Est-ce que vous imaginez l’organisation pour imprimer 17 000 livres et de le propager en Iran ? On aurait eu besoin de centaines de gens, plusieurs se seraient fait arrêter. Donc quand on observe la vitesse à laquelle se propage cette connaissance... Vous pouvez aller sur Occupy Wall Street, sur n’importe quel site arabe, et vous verrez des tonnes d’informations partagées. L’une des choses qu'Internet apporte à la lutte non-violente, c’est de faciliter le transfert de connaissances, le rendre plus rapide et gratuit.
Cependant, le message principal ici, c’est qu’il ne faut pas confondre l’outil et le contenu. Les nouveaux médias sont très efficaces en tant qu’outils, mais ce ne sont pas eux qui font la révolution. C’est l’unité, l’organisation, la discipline non-violente, une bonne stratégie et l’implication des gens. Les révolutions ne se passent pas dans le monde virtuel. Elles arrivent dans le monde réel. Il faut vraiment comprendre que les nouveaux médias sont des outils très utiles dans la lutte non-violente, mais n’allez pas dire que ces révolutions n’auraient pas pu arriver sans les nouveaux médias, car en revenant quinze ans en arrière, on peut comprendre que la révolution serbe s’est produite sans internet. On peut revenir encore plus en arrière et voir que le mouvement Solidarnosc a commencé sans les téléphones portables, et encore avant, dans le mouvement en Afrique du Sud contre l’Apartheid, il n’y avait même pas le téléphone filaire dans les villages et pourtant, les gens arrivaient à communiquer et à lutter sans violence. Donc les nouveaux médias sont très importants et très efficaces, mais seulement ce ne sont que des outils.

 

Occupy Wall Street

 

ADM : Vous avez dit au début de l’interview qu’il y avait une révolution ou une lutte non violente sur deux qui atteignait ses objectifs. Cela signifie donc qu'il y en a une sur deux qui échoue. Par exemple, la révolte place Tien An Men en 1989 a échoué, alors que c’était non-violent. Peut-on comprendre la raison des échecs ?

 

S.P. : Il y a tellement d’explications pour la réussite de certaines luttes et l’échec d’autres. L’une des bases, c’est en premier lieu de comprendre les principes. Quand on regarde les différentes luttes non-violentes dans le monde, on voit qu’il y a plusieurs points communs entre les luttes qui ont réussi. Pour la question de l’unité: quand on regarde cette question, c’était, par exemple, l’unité entre les partis politiques en Serbie, ensuite, l’unité entre les Blancs et les Noirs dans le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, ou l’unité de plusieurs tribus africaines des cas de luttes qui ont marché comme les Xhosas et les Zoulous en Afrique du Sud.  On peut observer tous ces pays où il y a eu cette unité. Mais quand on voit qu’il y a eu neuf candidats à l’élection présidentielle contre Lukashenko en Biélorussie, on sait que la bataille est perdue d’avance. Alors l’unité, l’organisation et la discipline non-violente, ce sont les principes universels de la réussite.

 

La deuxième raison essentielle pour laquelle certaines luttes marchent et d’autres échouent est liée à cette idée de savoir, dès le commencement, où l’on veut aller ou pas. Donc ma question à l’opposition syrienne est la suivante: comment voyez-vous le futur ? A quoi voulez-vous que la Syrie ressemble une fois que vous aurez fini la lutte ? Avant d’avoir cette image claire, vous ne pouvez pas vous appuyer sur la majorité des gens car les gens se rallieront à la lutte s’ils voient un résultat clair et un bénéfice pour eux même. En fait, les raisons pour lesquelles la plupart des gens rejoignent des mouvements non-violents ne sont pas idéalistes. Elles sont très concrètes et très égoïstes. Donc la plupart des gens rejoindront des luttes pour le changement parce qu’elles leurs offrent un meilleur futur, une meilleure éducation pour leurs enfants, de meilleurs salaires, de meilleures chances de trouver du travail... Quand on regarde les révolutions arabes, la plupart ont commencé parce que les gens n’avaient pas de pain. Ce n’était pas sur des problématiques de démocratie ou de droits  de l’homme, mais parce que ces gens étaient humiliés, souffraient d’injustice sociale, de chômage.

"Dans les années 60, John Kennedy disait: “Je veux envoyer un homme sur la Lune, mais je veux aussi le faire revenir en toute sécurité”. "

 

Le changement démocratique est un processus en trois phases : premièrement, monter un mouvement de non-violence et faire face à l’oppresseur; deuxièmement, empêcher que la lutte soit récupérée par l’armée ou par des extrémistes dans le cadre de coups d’Etats, un peu comme ce qui s’est passé en Egypte après que les militants aient quitté la rue; et troisièmement, construire des institutions démocratiques. Et c’est un processus sur le long terme, ça ne se fait pas en un jour. Donc ceux qui croient qu’on fait chuter un dictateur et qu’ensuite le champagne et les chocolats pleuvront d’un ciel bleu azur se trompent. Il faut travailler dur pour construire des institutions dans la plupart de ces pays, et parfois ce travail est moins excitant, spectaculaire et glamour que de faire chuter un dictateur. Et c’est alors que les caméras partent qu’il faut reconstruire le pays.

 

ADM : Comment voyez-vous le futur à court terme, la suite de cette année 2012 après l’année 2011 qu’on a connue, et comment vous voyez le futur à plus long terme ?

 

S.P. : Premièrement, on lit beaucoup de choses pessimistes sur le futur du monde. En ce qui concerne la démocratie et les droits de l’homme, le monde est bien mieux maintenant qu’il y a 20 ans. Quand on regarde ce qui se passait dans les années 1980, la plus grande partie de l’Europe de l’Est était sous le joug de l’URSS et donc sous la dictature, la plus grande partie de l’Afrique était sous des dictatures ou des guerres civiles, et la plus grande partie de l’Amérique du Sud, y compris les grands pays, étaient des dictatures. Quand on revient en 2012, la plupart des pays en Europe de l’Est sont des sociétés libres, il y a une plus grande ouverture en Asie, y compris dans des pays comme les Philippines et les Maldives qui deviennent des démocraties. Et si vous regardez l’Amérique du Sud, la plupart des pays et particulièrement les plus grands pays comme le Brésil et l’Argentine sont devenues des démocraties établies. Donc quand on regarde le monde aujourd’hui comparé au passé, les choses ont l’air d’aller dans la bonne direction. En fait, les dictatures traditionnelles comme celle de Corée du Nord vont de moins en moins exister, et de plus en plus les autocrates vont prendre le chemin du Maroc ou de la Birmanie, ou au moins essaieront de s’adapter aux exigences du peuple.
En ce qui concerne le court terme, on peut voir trois scénarios. Premièrement, quand on pense à ce qui relie le printemps arabe à l’été méditerranéen, les manifestations qui se sont tenues en Israël, en Espagne, en Italie, en Grèce, et qu’ensuite on traverse l’océan pour voir ce qu’on a appellé l’automne américain, et qu’après on passe à l’hiver russe, on voit les éléments qui relient ces évènements.

Premièrement, c’est générationnel: la plupart des mouvements ont été lancés par des jeunes. Ensuite, ces jeunes gens qui démarrent les révoltes ne viennent pas de la sphère politique traditionnelle et des partis. En fait, ils mènent leur combat, comme nous en 1998, parce qu’ils considèrent que les partis politiques sont incapables d’initier le changement. Ils doivent donc prendre leur destin en main. Troisièmement, ils utilisent les mêmes tactiques, occupent les mêmes espaces publics symboliques, utilisent beaucoup les nouveaux médias, et apprennent très vite les uns des autres... Donc on a toute une quantité de choses qui connectent différentes nations dans le monde.

 

La question c’est de savoir comment tout cela va évoluer et je vois venir 3 scénarios.
Le premier, est ce qu’on peut appeler le scénario de la confrontation: on a des gouvernements, en Tunisie, en Egypte, en Libye et on le voit encore en Syrie, qui, face au soulèvement populaire, sont allés à la confrontation. Et devinez quoi: ils tendent tous à échouer. Soit les leaders partent, soit ils entraînent leur pays dans une guerre civile sanglante. C’est ce qu’on voit, malheureusement, en Syrie.
Le deuxième scénario, est celui qu’on appelle d’adaptation: par exemple, les rois du Maroc, de Jordanie, ou le régime Birman. Leurs gouvernements comprennent que la confrontation n’amènera rien. Donc ce qu’ils font, c’est qu’ils mènent des réformes soit cosmétiques soit réalistes. Ils commencent par ouvrir l'espace politique et ils se dirigent vers une société moins opprimée. Ensuite, le troisième scénario est celui que l’on voit en Occident. Il rappelle ce qui était arrivé avec les mouvements écologistes. Ils ont commencé avec des illuminés qui s’attachaient aux barrières devant les centrales nucléaires dans les années 60. Puis c’est devenu assez commun pour les pays, et maintenant on ne trouve plus aucun pays qui n’ait pas son ministère de l’environnement.
L’un des trois scénarios s’est déroulé ou va se dérouler dans la plupart des pays en révolte. Mais ce qui est important, c’est qu’on verra de plus en plus d’exemples de pouvoir du peuple ou de lutte non-violente dans le futur. J’espère que les leaders dans le monde vont comprendre que les interventions armées étrangères, particulièrement avec des troupes au sol, doivent cesser car elles n’apportent que le malheur partout sur terre.

 

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Commentaires

  • Très bon commentaire...

  • Merci Serge pour ce commentaire encourageant.
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