On va-t-en guerre?


On en riait il y a encore 2 semaines. Un rire parfois jaune, parfois pédant, tour à tour cynique ou craintif, mais on en riait encore, comme ces gens qui n'ont jamais connu la guerre. " C'est la 3è guerre mondiale!" on s'exclame entre amis, famille ou followers, entre un tweet, un café ou 2 portes et le mot grave, le mot guerre, le mot lourd est lancé encore léger, bien que ponctué d'une exclamation empreinte d'indignation et d'impuissance. Et d'un brin d'excitation sans doute. Mais c'était encore loin, là-bas, dans d'autres pays. Alors on en riait encore.
Et puis les drames se sont succédés, sanglants, terrifiants. Et puis ces morts, ces larmes, ces fleurs, cette communion mondiale. Ces derniers jours, j'ai eu à la fois chaud et froid, passant des larmes hébétées aux sourires attendris. Dans mon ventre cependant, un malaise persistant, un sentiment d'angoisse, d'hébétude, de désarroi.


"Nous sommes en guerre contre Daesh" Le mot fuse, au plus sommet de l'État. François Hollande annonce que la France est en guerre, lors du discours suivant les attentats de Paris, du vendredi 13 novembre. Mais il l'annonce, glissé dans une phrase, ce n'est pas vraiment une annonce, encore. Je réalise alors que le mot guerre était jusque-là peu employé, on parlait jusque-là (et encore) de lutte ou de conflit. Les déclarations de politiques et d'experts pleuvent dans les médias sans que l'on en mesure, dans l'immédiat, l'importance, la complexité, la gravité, ni les implications et collatéraux. Le mot fuse et se noie dans le brouhaha. La population est submergée (et suspendue) aux déclarations précipitées, noyée dans une surabondance d'informations, partagées sur le vif, dans l'urgence, dans un flash vidéo de 2 minutes, 140 caractères ou un titre, créant une situation hautement et doublement anxiogène - car anxiété individuelle et mondialisée - pour la population. C'est qu'on est tellement pressés, nous, enfants post-modernes ou hyper-modernes... Seulement, aujourd'hui je veux prendre le temps, m'interroger, réfléchir. Il l'a dit: c'est la guerre. Et moi je veux savoir si nous sommes en guerre et je veux comprendre tout ce que cela implique. Je veux savoir au nom de quoi ces jeunes, de la France au Liban, en passant par le Mali, le Cameroun et tous ces pays qui ont vécu continuent de vivre l'horreur , au nom de quoi ces personnes que j'ai peut-être un jour croisé d'un regard ou d'un sourire, qui auraient pu être moi ou mes ami(e)s, ont pu assister et/ou succomber à un tel massacre? Je veux savoir. Que retiendra l'histoire de ces roses? quel statut auront-elles? victimes d'attentats? de guerre? seront-elles dénombrées dans ces chiffres froids et glaçants que l'on nous a enseignés dans les bancs de l'école? Je suis mal à l'aise en écrivant cela, j'essaie cependant de conserver ma lucidité et renoncer à l'émotion qui peut vite submerger mes pensées.


Quelle est cette guerre qui n'a pas de nom et ne veut décidément pas se nommer?  Ces recrutements massifs annoncés pour la sécurité, dans la police et l'armée, quel budget sera aloué? quel ministère? Va-t-on le considérer comme budget de guerre? Entrons-nous dans une économie de guerre? Quelles  pratiques économiques exceptionnelles seront mises en œuvre? Pourquoi n'ai-je pas encore entendu ces mots? trop tôt? mais alors, sommes-nous en guerre ou pas? Quelles implications socio-économiques? Si c'est la guerre, il faut se défendre, il faut s'engager, il faut résister? Comment? Dans quelle cadre? Comment définir aujourd'hui son engagement, sa responsabilité, et surtout, à quelle paix aspire-t-on? 


Je me souviens de ces lectures, de ces centaines de fois où j'ai imaginé ce fameux jour de septembre 1939, lorsque la nouvelle est tombée: la déclaration de guerre à 11h de l'Angleterre, et celle, à 17h, de la France. C'est d'ailleurs, précisons-le, la dernière déclaration de guerre officielle, délivrée par le Ministre des affaires étrangères aux corps diplomatiques. Et cela m'interpelle. Je réalise soudain qu'en effet, c'est la dernière déclaration de guerre officielle en France.


Je me penche sur quelques définitions et articles, j'ai besoin de comprendre, de dénouer l'anxiété dans le ventre, de combler le vide sous mes pieds.


Une déclaration de guerre est une déclaration formelle d'un gouvernement national pour signifier l'état de guerre entre cette nation et une ou plusieurs autres. La première déclaration de guerre a été promulguée à la Renaissance.


L'article 35 de la Constitution française indique que:
" L'État de guerre autorisé par le parlement. Le gouvernement informe le parlement de faire intervenir les forces armées à l'étranger au plus tard 3 jours après l'intervention."


En droit international public, une déclaration de guerre entraîne la reconnaissance entre les pays d'un état d'hostilités entre eux, de plus une telle déclaration permet de régir la conduite des engagements militaires entre les forces de ces pays.


Article 42 de la Charte des Nations Unies: "Si le Conseil de sécurité estime que les mesures prévues à l'Article 41 seraient inadéquates ou qu'elles se sont révélées telles, il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu'il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d'autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies."


On adopte donc des résolutions ces dernières décennies car le terme État est devenu obsolète dans ce contexte. On ne fait plus la guerre seulement à un ou des États. Ce qu'on appelle EI, Daesh ou Isis non plus n'est pas un État. Nous sommes dans une guerre asymétrique, entre un état et un "groupe" ou organisation qui propage de façon sanglante son idéologie. Ce groupe qui, cependant, aspire à être un état, porté par une expansion sanglante et fulgurante, et porteur d'un modèle de civilisation, qui, bien que barbare, dispose de  son chef, ses codes, son économie, sa monnaie, etc. 


Par ailleurs, l'ONU définit ainsi les termes de la légitime défense:



Article 51 de la Charte des Nations Unies: Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des Membres dans l'exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n'affectent en rien le pouvoir et le devoir qu'a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d'agir à tout moment de la manière qu'il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales.



Je m'arrête un instant et je m'interroge cette fois sur contre qui et contre quoi on fait la guerre. Ce que j'entends ici et là: on fait la guerre à Daesh. Au terrorisme. À l'islamisme. Au radicalisme.  à l'obscurantisme. À l'intégrisme.  Au djihadisme. Au salafisme. Au wahhabisme. À la Syrie. À la musulmanie. À l'islamisme qui se radicalise. On est en guerre contre bien des choses! Mais quoi? Le sait-on seulement. Ou alors ne savons-nous pas comment les nommer, ces choses? C'est vrai, ce phénomène hybride, qui a enfanté des mouvements monstrueux, est polymorphe, mondial et mondialisé, cruel, médiatisé, tentaculaire, hollywoodien, nihiliste, suicidaire. Il dépasse l'entendement tant il y a d'horreur, de pensées et d'actes inconcevables. Cela sert presque leur cause, à Daesh, tant on ne peut envisager que telles horreurs soient perpétrées par des humains. Mais en déclarant la guerre seulement à Daesh, allons-nous en finir avec le fanatisme et le terrorisme? Car il y a des mouvements non Daeshiens pourtant proches de ces idéologies. Le débat est confus, car les mots et les notions le sont. On va les bombarder au nom de quoi, ces pays qui abritent (et parfois combattent") ce mouvement alors? Comment combat-on une croyance ou une pensée? Les victimes innocentes, on va les appeler comment désormais? des collatéraux? Rappelons que, s'ils ont fait un passage dans un pays du Moyen Orient, certains n'en sont pas moins nés dans ces mêmes pays qu'ils bombardent ou mitraillent aujourd'hui. La guerre hyper-moderne n'a pas de frontières donc. Des "daeshiens" sont peut-être à Saint Denis, peut-être rue du docteur blanche, peut-être place de Clichy. Va-t-on bombarder aussi ces rues?  Les évènements récents ont rappelé, dans une douche glacée, que la guerre était aussi à l'intérieur de nos frontières. 

 

Par ailleurs, si on déclare la guerre à l'obscurantisme, pourquoi ne la déclare-t-on pas à l'Arabie Saoudite? À l'économie qui alimente et répand, grâce au libéralisme, des mouvements et traditions obscures? On se dit prêt à sacrifier plus de liberté pour plus de sécurité. On devrait plutôt être prêt à sacrifier plus de contrats pour plus de sécurité.

 

Cette question est cruciale, complexe et délicate, et bien sûr, j'ai bien plus d'interrogations que de réponses. Je me dis que ce, ou plutôt ces groupes suivent des mouvements de pensée, parmi d'autres dans l'islamisme. Or le vocabulaire depuis 2001 a associé islamisme et salafisme ou wahhabisme. Il existe pourtant d'autres mouvements, d'autres courants de pensée, certains laïcs, certains démocrates, certains libéraux, toutefois, ils demeurent inaudibles ou méconnus.
Il est important de comprendre ici que je ne dissocie pas la dimension religieuse du conflit, je mets en question le vocabulaire ambigü depuis 2001, qui à force d'approximations et de répétitions, a fini par entrer dans le langage courant et dans les moeurs, "extrémisant les extrêmes". Car faire la guerre à l'islamisme, c'est faire la guerre à tous les musulmans, c'est faire la guerre à une religion c'est offrir à des groupes de fanatiques de quoi nourrir une idéologie fanatique et assurer une propagande victimaire, en grossissant leurs rangs sans effort.



Quelle est donc cette guerre qui ne porte pas son nom, cette guerre nouvelle qui a un arrière-goût immonde et nous rappelle à ce que l'humanité a fait de sombre? 
Les mots doivent cristalliser le nom de cette guerre, sinon, les mots volent en éclats, le vide s'installe,  ouvrant les brèches au chaos. 


Ah, ces monstres. Oui, ils le sont. Et ils sont aussi des hommes ordinaires. Je les vois maintenant, ces hommes qui suivent les consignes et cessent de penser. Je te comprends maintenant, Hannah. La banalité du mal se joue sous nos yeux depuis quelques années. On n'a donc rien retenu, de l'histoire? Et soudain, je vois le rocher retomber sur Sisyphe et mon ventre se noue davantage, angoissé par notre condition, absurde, par cet éternel recommencement.



Donc pas de déclaration de guerre officielle. Je réalise que s’il n’y a pas de déclaration de guerre, il n’y a donc pas de traité de paix. Si on ne ne peut exprimer ni contre qui, ni contre quoi on est en guerre, comment envisager la paix? À partir de quel moment donc, pouvons-nous envisager avoir gagné ou perdu une guerre? J'ai d'ailleurs observé que certains pays dans le monde étaient encore "officiellement" en guerre, n'ayant pas signé de traité de paix, celle-ci l'étant de fait.



Je m'interroge sur moi-même, sur la ou les façons de m'engager dans cette guerre "brouillon". Et je ne cesse de penser à Jean et Hélène, héros d'un roman de Simone de Beauvoir, dans le Sang des autres. Comment les hommes avaient-ils pu laisser faire, et sombrer dans la guerre? cette question m'obsédait. Je me souviens d'Hélène, si désinvolte, si égoïste, rêvant de liberté sans responsabilité, jeune femme indifférente à la montée des fascismes et des violences; je me souviens de Jean, si passif: il redoute les conséquences de ses actes, car il considère que ses actions empiètent nécessairement sur la liberté d'autrui et en n'agissant pas, il observe, tout en se déclarant prêt à se sacrifier, mais reste dans l'inaction et sacrifie ainsi le sang des autres. Je me souviens les avoir haï, méprisé pour leur mauvaise foi. Et puis la seconde partie s'ouvre. Bouleversante. Ils sont touchés dans leur liberté et s'engagent dans une résistance farouche.  Je n'ai pas lu le roman depuis mes 16 ans, mais j'en ai gardé un souvenir, une sensation de malaise qui m'ont marqué.


Peut-être que eux non plus, ne savaient pas vraiment à quoi ils avaient affaire et qu'ils le découvraient peu à peu, dans une escalade de la violence assez prolongée dans le temps pour qu'elle s'installe dans les moeurs et la banalise au profit d'une forme plus violente encore, invisible, immatérielle tant qu'elle ne les touchait pas de près. 
On parlait, plus jeunes, de collabos, avec dédain, de la masse qui observait, avec mépris, et voilà que je réalise que je suis cette masse, aujourd'hui. Cette masse que j'ai jugée, gamine. Cette masse impuissante qui ne sait par où commencer dans cette complexité, dans ces enchevêtrements géo-politico-socio-économico-culturelo-etc qui n'en finissent pas de paralyser l'action. En définitive, peut-être suis-je Jean? peut-être suis-je Hélène? 


Comment résister? Mon éducation humaniste se heurte à l'idée du sang et de la guerre et je dois avouer que je n'ai jamais touché une arme, ni entendu un coup de feu. Et oui, moi aussi je voudrais continuer de résister en buvant des verres en terrasse, en vivant avec encore plus d'urgence et d'intensité. 

J'écris et pendant ce temps, dans le monde numérique. J'ouvre youtube et des vidéos aux scènes atroces aux millions de vues me sont suggérées; sur facebook, des brèves, des études, des analyses, des fakes, trolls et mèmes se suivent et se partagent, sans vérifier ni la source, ni la crédibilité; des vidéos de décapitations, des pages de haine sont sponsorisées et suivies par des millions de fans. On donne de l'espace à la médiocrité, à l'ignorance et la violence tout en la dénonçant. On pense dénoncer en partageant une vidéo pareille? En réalité, on offre des vues, qui offrent des like, qui offrent des "recrues". Parfois même de l'argent s'il y a insertions publicitaires. On pense résister en partageant? que le commentaire indigné mènera un imam imposteur en prison? Non, il va plutôt y gagner des milliers ou millions de disciples en quelques jours.  Les déclarations se mêlent aux opinions personnelles et dans tout ce brouhaha, il y a ce silence assourdissant, dans toutes ces analyses, ces chiffres, débats, il y a une lumière aveuglante, dans toute cette gesticulation, il y a une inertie bouillonnante.  La loi du nombre l'emporte dans le numérique. Les algorithmes, le big data ou le data-mining n'ont pas d'étique ni de positions politiques et retiennent seulement vos partages et non pas vos commentaires, même scandalisés. On peut voir une vidéo de viol, de décapitation, d'humiliation, et au milieu, un pub pour des couches bébé. Absurde. Peut-être même des adsense sont-ils reversés au terroristes, sans même le savoir ni le vouloir? Ce qui semblait être le siècle du partage de la connaissance a plutôt employé ces découvertes pour  nourrir nos pulsions de mort. Des fanatiques se sont emparé de l'outil pour en faire un terreau de propagande et de recrutement. La guerre et la résistance sont donc aussi sur ce front, le front numérique. Comment allons-nous sortir de ces paradoxes et contrôler ce territoire virtuel?


Comment allons-nous sortir des paradoxes de façon générale, dans cette guerre hypermoderne? Cette guerre de concerts contre kalchnikov, cette guerre de drônes contre bombes humaines, cette guerre de vie intense contre désespoir nihiliste, cette guerre de plaisir contre suicide. On a tout et pourtant le sentiment de rien. 


Quelques questions, quelques pensées partagées. Peut-être brouillons par moments. C'est que moi aussi, j'ai besoin de nommer les choses et peut-être que si je ne les nomme pas toujours clairement, c'est que moi aussi, je ne les conçois pas encore tout à fait bien. Je m'y essaie. Et je veux m'engager, je veux résister, je veux que gagne la vie contre ces horreurs, mais je veux savoir à quoi, contre qui, avec qui et pourquoi je m'engage? Et dans ce cas, quelles sont mes responsabilités? 
Comment dans ce cadre envisager la "résistance"? Dans cette guerre non conventionnelle, comment les citoyens peuvent-ils résister de façon non conventionnelle tout en restant garant de la liberté, de la loi et de la démocratie? dénoncer son voisin, c'est de la résistance ou de la délation? Anonymous, des résistants ou une milice? comment faire justice sans supplanter la justice? 


Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, disait Boileau. Énonçons donc maintenant ce que nous concevons pour notre monde.

Sur mon fil d'actualité, depuis ce matin, cette question encore: c'est la 3è guerre mondiale? On ne s'exclame plus, on demande. Et on ne rit plus.


J'ai commencé à écrire l'article il y a quelques jours. Je suis en train de publier le billet et je réalise qu'il est déjà obsolète. Cette vitesse! François Hollande est actuellement en conférence de presse avec Obama. 

 

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