N’y a-t-il vraiment plus de censure en France ?

crédit photo: Dasemarcalvarez

La question se pose encore en 2014, tant les velléités de contrôle de l’État sur le 4ème pouvoir sont importantes, tous bords confondus. Contrôles des sources, des contenus, influence du politique sur les rédactions… Mais la censure contemporaine, loin d’avoir disparue, est beaucoup plus large que la simple surveillance des journaux.

 

Si la liberté d’expression est garantie par l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, son respect a historiquement été mis à mal à plusieurs reprises. Mais aucun gouvernement n’a pris le risque de pratiquer une censure ouverte depuis la guerre d’Algérie. Les pratiques en la matière sont désormais beaucoup plus souterraines. Si la censure historique, associée symboliquement parfois à la « mise à l’Index », concerne surtout les ouvrages imprimés, ses avatars modernes s’attaquent à tous les modes d’expression.

 

Existe-t-il encore une liberté d’expression en France ?

 

On imagine aujourd’hui que la censure est chose du passé. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si le terme parait désuet, c’est uniquement parce qu’il a changé de vocable. La censure a troqué ses oripeaux de temps de guerre contre la robe sombre du magistrat. « En France, la censure règne. Par le jeu de différentes lois, le gouvernement (peu importe lequel), peut à tout moment interdire ce qu’il veut. Résumons. Je dis simplement que tous les moyens d’expression doivent être libres, et qu’il faut modifier les lois actuelles en conséquence », déclarait déjà en 1971 Jean-Jacques Pauvert, éditeur aux éditions éponymes.

 

Cette phrase pourrait pourtant être d’une brûlante actualité, car la censure n’a pas disparu, bien au contraire : elle s’est professionnalisée, institutionnalisée, conséquence d’une obsession de contrôle par l’Etat, bien conscient qu’une partie de l’opinion publique lui échappe. « La France détient la quatrième place des pays les plus condamnés par la Cour européenne des droits de l'homme pour violation de son article 10 protégeant la liberté d'expression - juste derrière la Turquie, l'Autriche et la Russie » relève à bon escient Le Point, plus de quarante ans plus tard.

 

Le pays des Lumières et des Droits de l’Homme côtoie la Russie en termes de liberté d’expression. La comparaison n’est guère flatteuse. La dernière Loi de programmation militaire renforce pourtant cette impression et suscite bien des inquiétudes concernant le contrôle d’Internet et des moyens de communication, en dehors de tout cadre légal. La question principal de la censure est celle de son objet : que censurer et à quel titre ?

 

Qui choisit ? Sur quels critères ?

 

Qui sont les censeurs modernes ? Les éditeurs pourraient être vus comme les premiers d’entre eux, de par leurs attributions de sélection parmi la production littéraire. Mais ce serait bien mal comprendre une profession dont le rôle est justement d’encourager, en toute neutralité, la créativité et l’originalité. PDG des éditions Hachette, Arnaud Nourry déclarait en 2011 que seuls les livres permettent au contraire de s’affranchir de la censure : « Plus que jamais, les libres penseurs du monde ont besoin de nous et ont besoin des livres pour passer leurs messages et raconter leurs histoires de façon à ce que ceux-ci  puissent être non pas consommés, mais absorbés. […] On ne peut tuer un livre après sa publication, car il n’existe aucune force de répression capable de rechercher un à un tous les exemplaires vendus. Plus que jamais, le monde dans lequel nous vivons a besoin de livres et a besoin des éditeurs. La démocratie ne peut se passer des uns et des autres ». La conviction des éditeurs est qu’aucune idée n’est intrinsèquement bonne ou mauvaise en soi. Une idée se distingue de ses implications morales ou légales, qui doivent justement, elles, être objets de débats. La difficulté des éditeurs tient surtout désormais à la profusion des contenus : les idées nouvelles sont souvent noyées sous des monceaux de productions de l’esprit convenues et vides de sens. La censure est aussi devenue celle de la masse. Mais une censure plus insidieuse, dont sont également victimes les éditeurs, est en train d’acquérir force de loi.

 

De la censure par le droit à l’autocensure

 

Au titre d’hymne national, la Marseillaise est un symbole de la nation. Mais chacun serait en droit de trouver ses paroles dérangeantes, jusqu’à y voir une « incitation à la violence ». Sauf que la Marseillaise est protégée depuis 2003 par l'article 433-5-1 du Code pénal, qui définit une telle approche comme « outrage public à l'hymne national ». Et les lois du même type font florès en France depuis quelques décennies : Loi Pléven, Loi Gayssot, lois mémorielles… Le Parlement, malgré une évidente confusion entre bons sentiments, moralité, légitimité et légalité, impose un point de vue sur ce qui peut être dit ou pas. Le législateur, quelle que soit sa couleur politique, a pris des allures de censeur.

 

En dehors des cas simples d’injures publiques objectives et avérées, la censure est souvent affaire de subjectivité. Personne ne saurait dire où s’arrête la liberté d’expression et où commence l’ « atteinte à la dignité » ou l’ « outrage ». Seule la justice, sur la base d’une législation laissant malheureusement libre cours aux interprétations, est pourtant en mesure de trancher. La réflexion sur le sens des choses et des mots a laissé la place aux échanges de prétoires et aux plaidoiries. La censure légale ne donne pas du sens, fonction mise en avant dans le rôle de l’éditeur, mais rend un verdict. L’exemple de la future législation pour « l'égalité entre les femmes et les hommes » portée par Najat Vallaud-Belkacem illustre le risque de dérive de cette logique : grâce à cette loi, la censure technique sur internet pourrait devenir un outil de justice préventive, mais réalisée par des opérateurs privés. Jérémie Zimmermann, porte-parole de l'organisation La Quadrature du Net rappelle que « l'instrumentalisation de la lutte contre le sexisme et l'homophobie pour encourager des dispositifs de surveillance et de censure reposant sur des acteurs privés est inacceptable […]. Dans un régime démocratique, seule l'autorité judiciaire peut légitimement prononcer des mesures aussi graves que la censure. »

 

Le poids du droit est devenu tel qu’un nouveau phénomène rend les anciennes pratiques de censure obsolètes : l’autocensure. De peur d’être accusé de porter atteinte à telle ou telle communauté, les médias, les artistes et toutes personnes ou institutions disposant d’un espace de parole public, contrôlent leurs paroles à l’excès. Les idées controversées, les polémiques et les joutes verbales disparaissent derrière les menaces de sanctions légales. L’inflation de lois sur le sujet prouve que le droit est devenu le substitut du débat : plus besoin de contester ou de débattre d’une idée lorsqu’il est possible de simplement interdire son évocation sur la place publique.

 

L’omniprésence du droit explique désormais la frilosité des polémistes : une parole trop libre mène parfois son auteur à la situation inverse. Mais de l’impossibilité du débat découle l’atrophie de la pensée : il n’y a plus de contradictions possibles lorsque seules les opinions aseptisées restent légales. Et si le droit sert de référent à la pensée, le risque est bien celui de la pensée unique.

M'envoyer un e-mail lorsque des personnes publient un commentaire –

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Commentaires

This reply was deleted.

Récemment sur l'atelier

Mélissa Barra posted a blog post
Le 8 décembre 2017 s’est tenue à Paris la remise du Prix Numérique et Transparence. Il récompense d…
hier
Atelier des Médias - RFI via Facebook

Puisque les podcasts ont le vent en poupe, on a quelques questions à vous poser. Vous…

Atelier des Médias - RFI via Facebook

Voila un nouvel événement pour mettre en lumière l'innovation…

Atelier des Médias - RFI via Facebook

« L’idée, c’est de mettre en place un mouvement citoyen à grande…

Plus...