Mowgli & Bagheera

One of the illustrations from the Detmold twins' The Jungle Book (1908) (Wikimedia commons)

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(Écrit il y a deux jours je pense, ou trois...)

J'écoute la radio au moment où j'écris ces quelques lignes. Les journalistes parlent de Calais.

Si j'ai bien compris, des conflits opposant les forces de l'ordre à des personnes en exil se sont produits dans la ville du nord. Les journalistes utilisent le mot «jungle» plusieurs fois pour décrire l'endroit où (sur)vivent ces personnes. Quelques jours plus tôt, j'avais éteint mon poste radio car un journaliste n'arrêtait pas de dire « la jungle ceci, la jungle cela.... », et je lui criais: « Ce n'est pas une jungle, ce sont des êtres humains qui vivent là bas, pas des animaux! ». Mais il ne m'entendait pas...

Dans mon esprit, le mot jungle renvoit à « animaux sauvages », « plantes », « milieu hostile », « endroit dangereux si tu n'as pas grandi dedans comme Mowgli», « forêt indienne », « forêt amazonienne »… J'ai cherché la définition de ce terme, et Wikipédia semble d'accord avec moi :

"La jungle est un terme polysémique qui n'a pas de signification biogéographique précise. Ce terme est un emprunt du hindi via la langue anglaise. La jangal désigne alors une formation végétale sèche comptant une proportion irrégulière d'arbres présente principalement dans le Teraï. Le succès du livre de Rudyard Kipling, Le Livre de la jungle, a popularisé le terme qui désigne désormais, par extension abusive, la forêt dense à la végétation verte et luxuriante, telle que la forêt tropicale humide.

(…)

Symbolisme

En Occident, la jungle a hérité des connotations négatives de la vieille forêt (celle où rôde le loup des contes pour enfants) auxquelles se sont rajoutés les aspects négatifs de l'exotisme (inconnu et sauvagerie) et des lieux chauds et humides (miasmes et vermine). La jungle est donc l'incarnation de l'inhumanité invivable, et la loi de la jungle une forme de chaos qui fait office d'épouvantail politique."(1)

Merci wiki.

Je n'ai pas besoin d'aller chercher d'autres sources d'informations pour être convaincue que le mot « jungle » au sens figuré, est un terme négatif voire raciste quand on l'associe à des êtres humains pour les décrire, ou décrire leurs conditions de vie. La situation de Calais est dramatique et il ne faut pas la minimiser. Tout comme on devrait s'abstenir selon moi, de la déshumaniser en utilisant le mot « jungle ». « Oui mais ça craint là bas! En plus les gens se battent, c'est le désordre, et ils sont nombreux... ». Ouais, c'est vrai que ça craint de vivre dans des conditions pareilles en 2015, en France. Et c'est vrai que des gens se battent. Mais je suppose que tous ces gens se battent avant tout pour survivre, et que les personnes qui se battent aussi contre les forces de l'ordre sont des gens fatigués et à bout, comme n'importe quel être humain pourrait l'être dans ce genre de situation (je ne dis pas que les violences sont acceptables... Je préfère le préciser au cas où...). Donc, même les affrontements de ces dernières nuits ne justifient pas d'associer le mot « jungle » aux migrant-e-s se trouvant à Calais.

Alors je me pose plusieurs questions concernant les journalistes pour qui "Calais + migrant-e-s = jungle":

1) Qui a introduit ce mot jungle dans le "langage médiatique" pour parler des conditions de vie des migrant-e-s coincé-e-s à Calais?

2) Pourquoi la plupart des journalistes le reprennent en cœur ?

3) Pourquoi ne pas chercher à définir les conditions de vie de ces migrant-e-s autrement qu'en utilisant un mot popularisé par Kipling dans un livre parut en 1894... Mot qui renforce la déshumanisation de ces personnes en exil? Car dans « Le livre de la jungle », il y a des plantes, des arbres, des lianes, des animaux sauvages qui s'appelle Bagheera, Baloo, Kaa, Scar (ha non, ça c'est dans le roi Lion de Dysney!), un « enfant sauvage » qu'on appelle Mowgli... Dans la jungle, il n'y a pas des individus (enfants, femmes, hommes) qui ont fuit la guerre, la misère, l'oppression et se sont retrouvés coincés dans des camps à Calais. Alors je pense que les journalistes qui affectionnent tant le mot "jungle" devraient essayer d'en trouver un autre (mais ce n'est que mon avis).

Pour les journalistes qui souhaitent apprendre à parler autrement qu'en "langue officielle du microcosme journalistique français",  voici un lien intéressant : penser la parole mediatique.

C'est tout pour le moment. Je retourne dans ma "jungle urbaine"...

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(1) source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jungle

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Commentaires

  • mummmmmmmmmmmm.interessant

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