Motribe est une jeune entreprise sud africaine. Elle propose à ses utilisateurs de créer des communautés et des réseaux sociaux à partir de leur téléphone mobile.
Lancée en 2010, elle a été 
classée récemment parmi les 20 start ups les plus prometteuses du continent par Forbes Africa. Rencontre avec son co-fondateur Vincent Maher.

 


Nous avons croisé la route de Vincent Maher en novembre 2011 à Tunis. Impossible de résister à l'envie d'en savoir plus sur sa start up africaine, 
Motribe, et sur sa vision du paysage technologique et entrepreneurial au sud du Sahara. Vous pouvez écouter l'entretien dans le lecteur ci-dessous ou lire la transcription enrichie de quelques liens.


ADM : Qu’est-ce que c’est Motribe?

Motribe est une plateforme qui permet aux utilisateurs de créer 
leur propre site mobile sous forme de réseau social et de communauté. Donc si vous avez besoin d’un site mobile où on peut facilement créer un blog, partager des photos, avoir des amis et tchatter, vous pouvez utiliser Motribe pour le créer rapidement.

ADM : Comment ça marche?

Si vous allez sur 
motribe.mobi, vous vous inscrivez en choisissant un nom pour votre mobisite, vous ajoutez un titre, dessiner un logo, tout cela depuis votre téléphone et vous donnez quelques infos sur votre site. Vous appuyez sur un bouton et c’est en ligne. Il vous suffit ensuite d’inviter vos amis en vous servant de twitter ou facebook ou des Emails.  Il peuvent tous venir et créer des comptes pour rejoindre votre site et discuter dessus.


ADM : Tout le monde est sur son mobile et peut se retrouver sur ce site qui est lui-même mobile?

Oui et cela marche sur des smartphones mais aussi des appareils plus basiques comme des Nokia et aussi sur certains modèles très rudimentaires, donc c’est parfait pour l’Afrique, l’Inde, l’Amérique du sud.


ADM : Une des particularités de Motribe, c’est justement que c’est c’est une compagnie africaine.

Oui et si vous regardez l’histoire du mobile en Afrique, les Africains ont inventé les cartes pré-payées. On a une forte tradition d’innovation dans le mobile. Ce qu’il y a c’est que le mobile sera le seul moyen d’accéder à internet en Afrique. Les gens ne vont pas avoir d’ordinateurs de bureaux ou des portables, il vont naviguer avec leur téléphone. Donc c’est une évolution naturelle de voir ce type de produits naître en Afrique. L’Afrique du Sud plus particulièrement est un endroit très dynamique, il y a beaucoup de développeurs, de programmation spécifiquement pour le mobile. On s’intéresse surtout au web mobile et pas aux applications Iphone, les Iphones ne représentent rien en Afrique, c’est peut-être moins de 1% du marché.

ADM : Et les autres téléphones intelligents?

Les Androïd se développent mais c’est encore Nokia, Sony Ericsson et Samsung qui tiennent le marché. Et cela ne va pas changer très vite parce que les gens donnent leurs vieux téléphones à leur famille. Même s’ils prennent un modèle supérieur, leur ancien téléphone reste en circulation et sont toujours utilisés.

 


Vincent Maher, CTO et co-fondateur de Motribe par Simon Decreuze (#CC)

Écouter l'entretien avec Vincent Maher (11 min. et 02 sec.)


ADM : A quoi peuvent servir les communautés créées sur Motribe?

Un exemple: une famille peut être une communauté. Vous, vos parents, vos frères et soeurs vous voulez partager en privée, entre vous, pas sur facebook où vous êtes connectés à toutes sortes de personnes. Cela crée donc un espace très privé. Les clubs de sport peuvent l’utiliser, des groupes de fidèles pour les Eglises, la religion est encore très importante en Afrique. Les marques peuvent aussi l’utiliser si elles veulent créer des communautés autour de leurs produits. La marque de bières 
Guiness a utilisé Motribe au Nigeria et ils ont 800.000 membres dans leur groupe. Ils partagent des infos sur le football. Ils ont trouvé un truc à partager avec leurs public et ça marche très bien.


ADM : Quelle était votre idée en lançant ce service?

Ca a commencé quand ma femme qui était mère au foyer m’a dit qu’elle voulait trouver un boulot. Je lui ai dit attend: on va construire un réseau social pour téléphones mobiles et on va le monétiser, gagner de l’argent avec. C’est ce qu’on a fait. Après, un collègue à moi, je travaillais pour un opérateur de téléphone, m’a dit, en regardant le site, que cela pouvait marcher mais qu’il fallait des milliers de réseaux sociaux mobiles comme celui qu’on avait créé. C’est à ce moment là qu’on a pensé qu’il nous fallait une plateforme et pas un simple réseau. C’est comme cela que ça a commencé. D’une certaine manière, ce qui nous rend intéressant d’un point de vue africain, c’est qu’on a réussi à lever des fonds de capital risque. C’est important parce que cela réduit les risques d’échec au moment où on est en train de construire le produit. Et cela montre qu’il y a l’émergence d’un écosystème de start-up tech en Afrique du Sud mais aussi à Nairobi au Kenya. C’est le début mais le secteur des technologies prend de l’ampleur maintenant qu’on a une bonne connexion Internet.



ADM : Comment vous voyez le futur du web mobile en Afrique? Et d’ailleurs comment vous voyez le présent parce qu’il y a plein de choses qui se passent dans des pays comme l’Afrique du sud et qu’on ne perçoit pas depuis la France?

C’est intéressant parce qu’on voit émerger 2 mondes. Il y en a un où les gens, souvent jeunes, savent installer des applications sur leurs téléphones. C’est assez compliqué si vous avez un Nokia par exemple. Il y a 6 ou 7 étapes. Mais 
Mxit qui est aussi un réseau social mobile sud africain et une plateforme de messagerie instantanée a 27 millions d’utilisateurs. Ils ont donc éduqué la totalité du marché qui sait maintenant installer des applications sur les téléphones.  Le problème avec les applications c’est qu’elles ne marchent pas sur tous les téléphones. Donc le meilleur moyen de toucher un grand nombre de personnes c’est de passer par un navigateur, d’être sur le web et pas sur une application. Et il y a des gens, nous y compris, qui pensent que la navigation sur mobile va se faire avec des navigateurs comme sur un ordinateur. Il y aura des applications pour certaines choses spécifiques, mais pour naviguer en ligne chercher des informations on se servira de navigateurs. Ce qu’on remarque aujourd’hui c’est que tous les services mobiles pour des sonneries et des papiers peints cool envoient les utilisateurs sur des sites Internet pour faire les téléchargements, donc ça décolle. En Afrique du Sud, il y a 10 à 11 millions de personnes qui vont sur internet avec leur mobile chaque mois.


 


Vidéo Mxit expliquant comment installer le service sur un téléphone de base

 


ADM : On parle bien de naviguer sur internet avec les petits téléphones qui existaient il y a 10 ans, pas avec des garnds écrans ? (je lui montre un vieux nokia)


Oui exactement, ce téléphone que vous me mentionnez est tout petit mais si vous installez Opera Mini dessus, vous aurez une très bonne expérience d’Internet avec. Si, en plus, c’est votre seul moyen d’aller en ligne, vous n’avez pas le choix, c’est pour la vie. En Afrique, vous n’aurez pas les moyens de remplacer ce téléphone par un ordinateur portable.

ADM : Est-ce que pour vous est-ce que le fait qu’il y ait beaucoup de personnes illétrées est un frein au développement des technologies mobiles?

L'illétrisme en général est un problème très profond qui affecte différents aspects du quotidien. Ce que nous pouvons constater c’est que beaucoup de gens sont suffisamment alphabétisés pour utiliser leur téléphone, consommer du contenu et certains services, cela représente probablement la moitié du marché.

Parallèlement, l’alphabétisation se développe rapidement en Afrique.  Le lectorat des journaux est en progression:  Pourquoi?  Parce que de plus en plus de gens savent lire. Et ils apprennent probablement à lire avec leur téléphone portable.

C’est une question intéressante... je pense qu’il n’est pas nécessaire d’être alphabétisé pour utiliser un service. Par exemple, j’ai vu des enfants de trois ans jouer à la playstation et naviguer dans les menus grâce aux icônes et aux images. En tous cas c’est une question intéressante et j’espère que les technologies mobiles aideront à l’alphabétisation plutôt que de faire partie du problème.


ADM : A quoi ça va servir pour vous le téléphone mobile dans le futur pour les habitants du continent africain?

Dans le futur, les appareils mobiles seront plus puissants. Et les smartphones, les téléphones intelligents, que nous utilisons aujourd'hui deviendront obsolètes dans six ans. Mais il y aura toujours des appareils très en avance et une masse de téléphone moyens. Cela va continuer à progresser mais en conservant ce ratio.
Le phénomène le plus important que l’on voit aujourd’hui est l’intégration du GPS à de nombreux appareils, ce qui signifie que votre téléphone mobile peut informer sur votre position géographique. Et ça c’est très important. C’est comme demander “Dis moi quels sont les restaurants autour de moi ? Dis moi que représente la criminalité dans la zone où je viens d’arriver?”. Ce genre de chose! Un outil d’assistance essentiel au quotidien.

Et puis tout devient plus multimédia. Tu regardes moins la télévision et peut-être plus de vidéos sur ton téléphone mobile ou autres appareils. L’élément-clé c’est un internet rapide, un bon débit. C’est ça le plus important en fait. Plus la bande passante va augmenter, notamment avec l’arrivée prochaine de la 4G, plus les appareils changerons rapidement.

 


Capture d'écran d'une 
vidéo de présentation de Mxit

ADM : Vous êtes très optimiste.

Oui, je me souviens quand cet appareil, le vieux nokia posé sur la table, était encore mon téléphone portable. Maintenant j’ai un Iphone! Tout ça, en l’espace de 4 ans. C’est arrivé tellement vite qu’on ne peut plus arrêter ce mouvement. Ma vision est tout simplement réaliste. Bien sûr ce ne sera pas toujours utilisé à bon escient et je crois qu’on doit en avoir conscience. Il va y avoir des virus, des gens qui vont pirater des téléphones... Et je pense que pirater le téléphone de quelqu’un c’est beaucoup plus dangereux que pirater son PC.

ADM : Quelle place pour l’Afrique dans le futur des nouvelles technologies?

Je pense qu’il y aura 4 pôles de développement en Afrique Sub-saharienne: Nairobi, Cape Town et Johannesburg et peut-être Accra et Lagos. Ce seront les pôles importants.

La clé de ce développement c’est l’arrivée d’investissement dans les start-up de technologie. On  a aussi besoin d’un internet haut débit. Une fois qu’on aura le haut débit et l’investissment, il y a tellement d’innovateurs et d’entrepreneurs en Afrique qui ne reculent devant rien pour gagner de l’argent, c’est sûr qu’ils vont très bien se débrouiller dans les nouvelles technologies. Il leur manque juste des moyens et des infrastructures, mais ça vient.


ADM : Et vous imaginez des Yahoo, des Google, des Flickr... naître dans les pays que vous avez mentionnés?

Pensez plutôt à cela:
 Paypal est un système conçu par des sud africains. Il y a 
MPesa, le service d’argent mobile, au Kenya. Donc nous avons déjà des success story africaines! Il n’y a pas, à ma connaissance, de raisons qui empêcherait une entreprise de lancer une technologie en Afrique et de conquérir le monde entier. C’est juste que, parfois, les Africains pensent petit. Nous supposons qu’il n’est pas possible de sortir du pays et d’avoir un succès mondial. Et lorsqu’on voyage, on réalise à quel point nous sommes capables de travailler dur, à quel point nous avons faim. C’est avantage comparé à toutes ces personnes qui ont juste à claquer des doigts pour recevoir un investissement de 5 million de dollars d’un VC, un capital risqueur.

ADM : Pourquoi vous ne mentionnez aucune ville d’Afrique francophone?

(il dit cela en souriant) J’imagine que c’est un enjeu politique et que vous me forcez un peu la main avec cette question ...

Mais laissez moi vous dire ceci: j’ai passé 
un mois à Libreville au Gabon et il se passe des choses incroyables là-bas. Je suppose que lorsque l’on est anglophone on n’y pense pas tout de suite. Mais il y a beaucoup de choses à faire en Afrique. Il y a beaucoup de développement à mettre en place. Je pense que n’importe quelle ville peut se démarquer à tout moment et dépasser les autres. Si le gouvernement décide de changer de politique et de favoriser l’innovation, de grandes changements peuvent arriver très vite.
M'envoyer un e-mail lorsque des personnes publient un commentaire –

Ziad Maalouf est journaliste, producteur de l'Atelier des médias RFI

Vous devez être membre de Atelier des médias pour ajouter des commentaires !

Join Atelier des médias

Articles mis en avant