Marseille la ville à abattre

 Ce que je sais de Marseille ?

 

Un éblouissement, une catastrophe, un tremblement.

Je ne suis même pas sûr de ne pas savoir ce que je ne sais pas.

Sous les brûlures du soleil et les grimaces de la nuit, la vieille peau se détache.

Je sais quelques notes de musique, deux ou trois mots balbutiés, l’élégance désordonnée d’un peuple du monde aussi fier, généreux, fou que désespéré.

Venant de Boulogne-Billancourt, j’ai pendant 15 jours rencontré des êtres aussi beaux et lucides que la Méditerranée, aussi tendres que la pierre est ici dure. J’ai enregistré leurs paroles, dévoré leurs livres, documents, œuvres. Relu et relu Izzo. Dire l’ivresse, la poésie, est indispensable mais insuffisant face à la guerre qui est ici menée contre les peuples du sud.

La beauté n’a pas vocation à servir de cache-sexe au mépris. Elle nous oblige à ne jamais trahir ceux que les puissants condamnent à la relégation ; les soi-disant « classes dangereuses ». Notre avenir, notre humanité en dépendent. Merci à Marseille, à celles et ceux avec qui j’ai pu dialoguer avec bonheur (1). Leur densité, leur amour de la vie, leur ouverture me comblent. Je ne sais toujours pas parler de Marseille.

 

 

Pastis, en guise d’apéritif

 

Où l’on découvre que laisser tanguer les mots, les idées, n’est pas plus idiot que vouloir les forcer à entrer dans des tiroirs étanches, inaptes à la danse comme au maniement des contradictions en terrain miné.

Alors, dans le désordre :

 

Peuple

A Marseille comme dans beaucoup d’autres villes, les dirigeants ne sont pas contents du peuple. Pour aller de l’avant, il faudrait à l’évidence changer de peuple.

Ainsi, d’après Claude Valette, adjoint au maire (6), délégué à l’urbanisme, « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose », cité par Eric Zemmour (Le Figaro 18 novembre 2003)…

En 1929, Claude McKay écrit « Banjo » (7). Le héros, un musicien de jazz noir, décrit ainsi Marseille vu des quais : « Là, chaque jour, il pouvait rencontrer un prolétariat pittoresque venu des eaux lointaines dont les noms enflammaient son esprit d’aventure : mer des Caraïbes, golfe de Guinée, golfe Persique, golfe du Bengale, mer de Chine, archipel indien… Dans l’entassement des caisses, des sacs, des tonneaux – dont certains laissaient échapper une partie de leur contenu – reposait, dans la senteur chaude de leurs parfums généreux, la moisson splendide de tous les pays du monde ».

 

Historiens du peuple de Marseille

La ville a la chance d’avoir en son sein des historiens populaires de haut niveau, fiers de leur ville. Le monde entier les a consacrés. La ville s’est bien gardée de les encourager, car la culture hip-hop que véhiculent des groupes comme IAM, la Fonky Family, Massilia Sound System, B.vice et bien d’autres est celle de la jeunesse.

« Jusqu’alors on a comme maire Gaston Defferre, qui maintient la ville sous une chape de plomb. Les jeunes n’ont pas droit de cité… C’étaient vraiment des années sombres ».

Jali, futur membre de Massilia Sound System

dans Mars de Julien Valnet (8).

 

Saleté

Le peuple est sale, Marseille également.

Françoise Gaumet, adjointe municipale à l’hygiène, dans la revue V Marseille 2013, s’exprime ainsi :

« On estime qu’il y a un rat par habitant, ce sont des commensaux de l’homme…

Le rat est utile, il enlève un quart de nos déchets. S’il n’y avait pas de rats, il faudrait plus d’éboueurs. L’avantage, c’est qu’eux ne font pas grève » (9)

… Sur une affiche municipale, un slogan prometteur : « Marseillais, il est temps de respecter notre ville ».

Selon l’écrivain journaliste Bruno Le Dantec, « La mairie oublie qu’elle n’a introduit les conteneurs à ordures qu’en 2000 et que le tri sélectif n’en est qu’à sa phase virtuelle » (6).

Sans doute l’exemple vient-il d’en haut, mais à Marseille l’incivisme semble la chose du monde la mieux partagée.

 

Résidences privées dans les quartiers Nord

« Ça donne un truc un peu crépi, rose, bleu atroce, un mélange Dallas- Marrakech-Salon de Provence, avec digicodes et des gens qui restent chez eux. Ce genre de résidences a essaimé partout, souvent au pied des tours. De plus en plus, des murs de séparation se construisent, à tel point qu’à Kalliste, une très grande cité, tout le monde surnomme l’immense résidence fermée qui s’est construite au pied des tours « Gaza » : c’est de cette façon qu’on lit le mur ».

Yohanne Lamoulère (10)

 

Le prix d’un homme

« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ».

Arthur Rimbaud

 18 Octobre 1980

Lahouri Ben Mohamed, 17 ans, habite avec sa famille la cité de la Busserine. Il est assis à l’arrière d’une voiture conduite par un de ses camarades. Une patrouille de CRS les contrôle. Tout est en règle. Aucune menace à l’horizon. Un des CRS tirera à deux reprises sur lui à bout portant. Au bout de 7 ans de procédures judiciaires, le CRS est condamné pour homicide involontaire à 10 mois de prison dont 4 avec sursis. Hassan Ben Mohamed, le frère de la victime, a voulu comprendre. Il s’est engagé dans la police, il a enquêté. Trente ans plus tard, à la mémoire de son frère, il écrit «  La gâchette facile » (11). Sa mère lui révèle alors qu’après le meurtre, des hommes ont proposé à son père de faire la peau du policier en prison. il a catégoriquement refusé. « N’oublie jamais, mon fils : qui tue un homme tue l’humanité ; mais qui sauve un homme sauve l’humanité toute entière ».

 

21 février 1995

Ibrahim Ali, 17 ans, d’origine comorienne, rentrait chez lui avec ses camarades musiciens. Des colleurs d’affiches du Front National ont voulu l’attraper. Ils lui ont tiré dessus et l’ont assassiné. Le meurtrier a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Le jury n’a pas suivi Bruno Mégret, qui, à la barre, est venu justifier ce crime. C’est le même Front National qui a failli gagner la région PACA en décembre 2015 avec 45,22 % des voix au second tour. Tous les 21 février, Mbaé Soly Mohamed, qui était le compositeur du groupe B.vice, accompagné des habitants de la Savine et d’autres citoyens, rend hommage à son ami (12).

 

L’O.M. béni des dieux

2005 – L’O.M. bat le PSG à domicile. Dieu, toujours du côté de L’O.M., demande au curé de l’église Notre-Dame du Mont de célébrer dignement l’événement. C’est ainsi qu’à la sortie du match les cloches se mirent à sonner !

 

Marseille Capitale européenne de la culture 2013

La ville, pendant plusieurs mois, a été sous le feu des projecteurs médiatiques, non au titre de crimes et délits crapuleux, mais pour un événement a priori rassembleur et ayant trait, selon son intitulé, à la culture.

Par ailleurs, de nouveaux musées ont vu le jour, sans doute pas dans le cadre de l’événement mais vraisemblablement stimulés par lui.

Le vieux port est redevenu accessible au public, le quartier de la Joliette a été réaménagé…

Vraisemblablement, Marseille, à la faveur de l’événement, a réussi à améliorer son image de marque. Les opposants au projet ne nient pas de telles avancées, mais pour eux l’objectif de l’opération était plus publicitaire que culturel. Le film de Nicolas Burlaud « La fête est
finie » (13) a clairement identifié l’objectif poursuivi : accélérer le processus de « gentrification » en cours afin d’ouvrir la ville à de nouvelles couches de population disposant de plus de moyens et plus conformes à l’image stéréotypée que ceux qui détiennent les rênes se font de l’élite.

Ainsi Marseille capitale culturelle européenne 2013 ne serait ni plus ni moins que le cheval de Troie du grand capital ayant besoin d’un alibi pour mener une opération urbanistique visant à pousser dehors les couches populaires. A l’appui de cette thèse on notera :

– que l’opération a été téléguidée d’en haut, ni l’Etat, principal investisseur avec l’établissement public Euromed, ni la mairie n’ayant daigné créer de débat et faire appel aux propositions de ceux d’en bas ;

– que dans une ville où le jacobinisme parisien est vécu comme une offense, les équipes conduisant le projet ont laissé une part prépondérante aux experts parisiens parachutés sur place ;

– que, a contrario, un petit nombre d’artistes authentiques a participé aux «  quartiers créatifs » (14) ;

– mais que les quartiers nord, notamment la Busserine, ont refusé de participer à la création d’un jardin éphémère – alors que les quartiers manquent de tout, on leur propose de consacrer 420 000 € à un jardin qui, après l’opération, serait recouvert du bitume de l’autoroute L2 en cours de construction.

Par ailleurs, bon nombre d’associations culturelles ont vu leurs subventions diminuées ou supprimées.

Quelle a été l’implication de la jeunesse, des troupes de théâtre, des groupes de musiciens marseillais ?… On peut dire quasi nulle.

 

Bar de la Marine

Marcel Pagnol a sans doute largement contribué à édifier un mythe autour de Marseille. Il n’en est que plus savoureux de savoir que le Bar de la Marine avait été construit en studio lors du tournage de sa trilogie, jusqu’à ce que, le succès du film aidant, un bar à ce nom ouvre sur le Vieux-Port, reproduisant « en vrai » le décor du film ! (15).

 

L’Estaque

J’ai visité l’Estaque en compagnie de Julie Demuer, de l’association Hôtel du Nord. En été, la plage de Corbière est le lieu de rendez-vous des familles habitant les cités. C’est sans doute un des endroits les plus beaux du monde. La nature, à l’inverse des hommes, ne prend jamais de posture. Avec une simplicité radicale, elle dit que la beauté est encore plus belle quand elle est partagée. Ici, les sentiments, les émotions s’expriment les yeux et le cœur grands ouverts. Mais L’Estaque est hélas un lieu pollué par une usine chimique aujourd’hui en désuétude.

La dépollution prendra encore des années. Les ouvriers de l’usine étaient logés sur place avec une vue imprenable sur la mer. Aujourd’hui ils sont à la retraite et habitent toujours les mêmes petites maisons, car aucune opération immobilière d’envergure ne peut être lancée tant qu’il y aura des traces de pollution.

 

Petites histoires de Marseille

Gilles Del Pappas, auteur de romans policiers, raconte :

Dans le Panier, trois voitures se suivent : la première s’arrête au milieu de la route devant un bar. Le conducteur descend et s’assied tranquillement pour prendre son café. Les automobilistes bloqués sont furieux, ils klaxonnent à tue-tête. L’un apostrophe le gêneur : « Je travaille, moi ! »

L’autre, laconique, répond : « C’est bien fait ! »

….

Dans une rue du Panier, il y a déjà quelques années, un gamin tire avec un fusil à pompe sur les pigeons. Passe une petite vieille avec son cabas. Sa réflexion a été : « Oh petit, fais attention de ne pas te faire mal ! »

Gilles del Pappas me signale également qu’à Marseille vivent au moins quarante auteurs de romans policiers. À Bordeaux il pourrait y en avoir… un.

 

Pastis, encore

« Le pastaga (16) est la boisson la plus populaire de Marseille et peut-être de France. Mêlé à l’eau qui le coupe, le pastis que l’on boit indique bien quelque chose de trouble, un désordre, une confusion. Être en plein pastis, c’est se trouver fort embarrassé ».

La suite sur www.cafaitdesordre.com

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François Bernheim écrivain , journaliste

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