Si le Maroc n’a pas connu de révolution comme la Tunisie, l’Egypte ou la Libye, le pays a aussi été secoué lors du printemps arabe. Le 20 février 2011, de nombreux jeunes ont défilé dans la rue, réclamant la fin de la corruption dans leur pays, plus de justice sociale et plus de liberté d’expression. Le week-end dernier, le festival de musique d’Essaouira accueillait un forum de la jeunesse. L’Atelier des médias a profité de cette occasion pour réunir trois jeunes acteurs des nouveaux médias au Maroc pour faire le point sur leurs projets et sur les libertés dans leur pays.

 

Cette semaine, l’Atelier des médias a reçu les fondateurs de Mamfakinch et de Qandisha, deux sites internet qui ont en commun d’être des médias participatifs, et qui témoignent du changement qu’a connu le Maroc au moment de “son” printemps arabe. Une évolution à laquelle a également assisté notre troisième invité, Hisham Almiraat, qui travaille pour le site international Global Voices.

 

Mohamed est l’un des co-fondateurs de Mamfakinch, de l’arabe “On ne lâche rien !” Ce média trilingue - français, arabe, anglais - se présente comme “un site animé par un collectif de blogueurs et de militants marocains”, né juste avant le mouvement du 20 février 2011.

 

Pour Mohamed, le mouvement du 20 février a eu peu de retombées sur la société marocaine : “Pour nous, les soi-disant réformes prises en 2011 n’apportent pas quelque chose de neuf puisque la monarchie et tout ce qui tourne autour continuent de contrôler la vie politique, économique, sociale et culturelle du Maroc.”

 

Pour autant, l’action des manifestants n’a pas été vaine : “Aujourd’hui, on voit moins le 20 février dans les médias, mais la parole s’est beaucoup libérée chez les citoyens, explique le blogueur. Avant, la discussion des prérogatives royales était tabou. Seule une petite frange des militants pouvait en parler, alors qu’aujourd’hui, tout peut se discuter.”

 

Qandisha, le féminisme à la marocaine

 

Un autre site affiche une volonté de briser les tabous : Qandisha, fondé par Fedwa Misk. Qandisha - du nom d’un personnage mythique marocain, une femme qui dérange par sa beauté, sa pertinence, son courage - est un magazine collaboratif féminin. “Qandisha est né d’une blague, raconte Fedwa Misk. Il est parti du constat que les magazines féminins, censés décomplexer la femme dans les années 70, qui se prétendent féministes, consacrent au contraire tous les complexes possibles et imaginables. Ils vendent l’image d’une femme parfaite à laquelle on doit ressembler.”

 

Au cours de sa première année et demi d’existence - le site a vu le jour en novembre 2011 - le travail de Qandisha a été applaudi, mais également très critiqué. Il a été piraté deux fois, et certaines rédactrices ont reçu des menaces anonymes de mort et de viols.

 

“Au départ, cela nous affectait, maintenant plus du tout”, raconte Fedwa Misk, qui explique ces réactions violentes par une peur face à la place nouvelle que veut occuper la femme marocaine dans la société. “En peu de temps, la femme marocaine a évolué : elle veut avoir sa place dans le gouvernement et le changement.”

 

Hisham Almiraat, est le co-fondateur de Talk Morocco, un forum de questions de société au Maroc. Le site est aujourd’hui moins actif. Hisham est davantage impliqué dans le projet Global Voices, une communauté mondiale de 1.500 à 1.700 volontaires installés dans le monde entier. Ils s’occupent de traduire ou de faire des résumés de billets de blogs, et sont des passeurs d’idées pour ceux qui ne peuvent pas lire des textes en version originale.


Donner la parole à des blogueurs, pas à des journalistes

Point commun de ces médias ? Aucun ne s’appuie sur le travail de journalistes professionnels. “On essaye de ne pas avoir de journalistes. On considère que nous sommes basés sur le bénévolat, explique Mohamed. Chaque membre a une carrière à part, il fait autre chose dans la vie. On fait du blogging, mais pas de journalisme professionnel”.

Un choix qui s’explique aussi par une certaine méfiance envers les journalistes marocains : “Certains journalistes au Maroc font du très bon travail, mais on les empêche de travailler. Internet offre une opportunité pour des blogueurs de s’exprimer”, selon Mohamed.

“La scène médiatique a été verrouillée, confirme Hisham. Aujourd’hui, on se retrouve avec des journalistes qui pratiquent de l’auto-censure à une échelle importante. Au moment du printemps arabe, Internet s’affirmait de plus en plus au Maroc, et les membres de cette génération se le sont approprié et l’ont utilisé à bon escient.”

Si au départ Mamfakinch était avant tout un site d’actualité censé relayer les informations autour du printemps arabe, il s’est ensuite cherché une nouvelle vocation, comme l’explique Mohamed : “Le deuxième chantier qui nous semblait important, c’était d’ouvrir le débat pour construire une alternative politique, économique et sociale au Maroc. On donne donc la parole à des intellectuels, des sociologues, des libéraux qui peuvent donner leur point de vue sur des sujets précis.”

A Qandisha aussi, on travaille sans journalistes, mais pas pour les mêmes raisons. Au moment du lancement de son site, Fedaw Misk explique que Qandisha était censé être un magazine purement journalistique. Mais la jeune femme a vite réalisé qu’elle n’avait pas les moyens de s’offrir une rédaction : “Journaliste est un métier qui nécessite une rémunération.” Elle a donc profité du cercle qu’elle s’était constitué au cours de ses études de médecine pour recruter des contributeurs : “Plusieurs personnes autour de moi écrivaient et pouvaient collaborer, alors pourquoi ne pas ouvrir mon site à d’autres personnes que des journalistes ?”

Pas de journalistes non plus à Global Voices : “Notre marque de fabrique, notre cheville ouvrière, c’est notre armée de volontaires traducteurs qui ne font que traduire des petites histoires, des petites anecdotes, détaille Hisham. On peut comparer notre travail à celui que fait Courrier International, en France. C’est une revue de tout ce qui se passe dans le monde. “

Ziad Maalouf entouré de ses invités (Crédit photo : Raphaelle Constant)

Poursuivre le débat en ligne

“Je regarde ce qui se passe au Maroc avec beaucoup d’optimisme”, se félicite Hisham. Selon lui, la génération qui s’exprime sur internet aujourd’hui est celle dont la conscience politique s’est forgée à la fin des années 90, lorsque le roi Hassan II - père de Mohamed VI - avait un peu ouvert le champ de la liberté d’expression au Maroc, avant le retour de la censure. “Cette fenêtre enchantée a permis à ma génération de goûter à la liberté d’expression et au débat public, à ce sentiment qu’on a de se réapproprier l’espace public.”

“Mamfakinch et Qandisha prouvent que l’on s’attaque de front à des forces conservatrices qui empêchent des pays d’avancer, poursuit Hisham. Dans certains endroits, cela s’est traduit par des révolutions malheureusement violentes. Au Maroc, la situation est très intéressante. Cela se passe à un niveau moins spectaculaire, mais cela se passe malgré tout : sur internet, mais aussi dans la vie réelle : les gens commencent à se parler.”

Aujourd’hui, ces médias participatifs se font le relais de cette volonté de changement au Maroc, relancée par les événements du 20 février. “A partir du moment où le printemps arabe a ébranlé la société marocaine, on a vu que le débat public s’est réapproprié la politique, explique Fedwa Misk. Les moindres décisions gouvernementales sont contestées. Nous sommes capables d’aller dans le bon sens, mais il ne faut pas arrêter de se battre.”

Mais pour Mohamed, le changement ne se fera pas du jour au lendemain : “Il ne s’agit pas seulement de transformer la régime ou le système, il faut transformer la société. Cela prend du temps. On essaye de travailler sur les questions culturelles et sociétales pour accompagner un mouvement qui va porter ses fruits dans les années à venir.”

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