L'école Market Photo Workshop Johannesburg - Crédit photo Céline Develay-Mazurelle

Billet mis à jour le 12 décembre 2013

 

Cette semaine nous partons à Johannesburg, capitale économique de l’Afrique du sud. Depuis presque un quart de siècle une école de photographie a choisi de transmettre l’art de l’image à des générations de jeunes et particulièrement de jeunes noirs. Market Photo Workshop, c’est le nom de cette école qui est née sous l’apartheid. Elle a contribué à faire de l’Afrique du sud un des pôles continentaux et mondiaux de la photographie documentaire et du photojournalisme. Son fondateur David Goldblatt est notre invité cette semaine en compagnie du directeur de la Market Photo Workshop et de plusieurs étudiants-photographes. Market Photo Workshop, une école pionnière de la photo africaine.

 

Dans le décor industriel de Newtown-Johannesburg reconverti en quartier culturel, se niche une école pas comme les autres. A la fois galerie d’exposition et fer de lance d’une photographie sociale documentaire engagée, la Market Photo Workshop porte l’empreinte indélébile du pays dans lequel elle a vu le jour il y a près de 25 ans : l’Afrique du Sud.

En 1976, pendant l’apartheid, le Market Theatre, c’est d’abord un lieu, mais aussi une compagnie et encore plus un idéal qui s’incarne dans le centre de Johannesburg. Indépendant et non racial, le Market Theatre fondé par Barney Simon et Mannie Manim propose à la fois sur scène et dans son public de mélanger noirs, blancs et métis. Une mixité qu’interdisent alors les lois de l’Apartheid parmi laquelle la sinistre et célèbre Group Areas Act qui, avec ses zones raciales réservées, a marqué à jamais le visage de Johannesburg, capitale (économique) fragmentée.

 

Dans la continuité du Market Theatre, naissent en 1989, le Lab, une école dramatique et la Market Photo Workshop, école de photographie. Ouvertes à tous.

 

Photograph by David GOLDBLATT, Cup final, Orlando Stadium, Soweto, 1972

 

C’est donc de cet idéal qu’est né la Market Photo Workshop. Porté par un homme: David Goldblatt, photographe sud-africain aujourd’hui reconnu à travers le monde pour la force et l’engagement de son œuvre.

 

En Afrique du sud, durant l’apartheid, la photographie documentaire a en effet joué un rôle déterminant, se faisant le témoin d’une période historique troublée, radicale, criante d’injustices. Une période où au bord de la mer, des panneaux vous indiquaient les plages réservées aux blancs (Whites Only) et celles pour les autres races (All races).Cette image prise aux abords du Cap en 1983, d’une ironie folle et monstrueuse, est de David Goldblatt. Et à elle seule, elle raconte le pouvoir de la photographie : celui de suggérer, révéler et contester le réel.

 

Une école qui reste fidèle à son engagement social

 

Aujourd’hui, dans le pays, ce réel a changé. Les panneaux "Whites only" aux abords des plages ont disparu. Les zones de gris et les nuances sont désormais plus nombreuses. La démocratie s'efforce de tenir ses promesses dans un pays où plus de moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et d'un point de vue strictement photographique, la couleur et le numérique ont tout bouleversé. Aussi bien nos usages que notre rapport à l'image et à ceux qui les prennent. Les photographes professionnels vivent moins de la presse et se tournent vers les galeries d'art.

 

Photograph by Zanele Muholi- Abongile Matyila

Signe des temps, à Joburg dans le quartier de Newtown, il faut désormais traverser une galerie d'exposition pour entrer à la Market Photo Workshop. Mais dans son approche pédagogique et esthétique, l'école est restée fidèle à son héritage documentaire et à son engagement social. Un engagement fort, politique, que l'on retrouve par exemple dans les images de Zanele Muholi une activiste visuel lesbienne, sortie de l'école en 2002.

 

Avec ses portraits "intranquilles" de femmes lesbiennes noires qui semblent s'adresser directement à nous, Zanele fait de la photographie un moyen de lutte et surtout de visibilité pour la communauté homosexuelle d'Afrique du Sud, premier pays d'Afrique à avoir légalisé le mariage homosexuel.

 

A travers ses images mais aussi son site et les réseaux sociaux, Zanele Muholi recense, documente, alerte et informe sur le combat et la réalité des droits des homosexuels et transexuels sud-africains mais aussi sur les crimes et viols correctifs dont sont encore victimes les femmes noires lesbiennes du pays. Exposée à travers le monde et mise à l'honneur récemment en France à la Gaité Lyrique, Zanele Muholi perpétue ainsi le combat de David Goldblatt qu'elle décrit volontiers comme son père, son mentor.

 

 

Mikhael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City from Yeoville Ridge, 2008

© Subotzky & Waterhouse, Goodman Gallery

 

La Market Photo Workshop s'expose elle aussi à travers le monde, notamment en France aux dernières Rencontres d'Arles 2013 avec l'exposition Transitions où photographes sud-africains et français ont croisé leur regard sur le territoire de l'Afrique du Sud, un territoire fragmenté et convoité à travers les siècles.

 

Dans le cadre de la saison culturelle sud-africaine particulièrement riche cette année en France, on pouvait se rendre compte, à Paris comme à Strasbourg, de la vitalité et de la diversité des regards de cette photographie sud-africaine en pleine ébullition artistique.

 

L'exposition My Joburg qui a eu lieu à la Maison Rouge à Paris en 2013 et jusqu'au 5 janvier 2014 à la Staatliche Kunstsammlungen de Dresde a ainsi offert un florilège alléchant et percutant de cette jeune création sud-africaine. Elle a aussi donné carte blanche à la Market Photo Workshop qui a présenté une série de travaux de ses élèves.

 

Des élèves qui grâce à des bourses et des programmes court de formation moins onéreux, sont souvent issus de milieux populaires voire pauvres  et souvent noirs. Ainsi, après avoir formé toute une génération de photographes sud-africains qui ont pu témoigner des ruptures historiques de la fin de l'apartheid comme Jodie Bieber, la Market Photo Workshop assure la relève avec une jeunesse « post-apartheid » mais aussi « digital native ».

                         Photograph by Mack Magagane from the series …in this city

Des jeunes photographes curieux et connectés à l'image de Mack Magagane, né à Soweto et sorti de l'école en 2010. Son travail « Light hours » autour de Johannesburg la nuit, soulève avec finesse les questions d'espaces urbains clos et de repli sur soi. Tout en offrant une vision surréelle, à la fois inquiétante et féerique de cette mégalopole africaine.

 

Cette nouvelle génération sud-africaine, passée par la Market Photo Workshop n'en a donc pas fini de porter son œil critique et affûté sur les complexités et les injustices de notre monde moderne et globalisé.

 

Un œil dont a cruellement besoin le continent. La Market Photo Workshop reçoit de plus en plus de photographes étrangers africains.

 

Amis photographes de la communauté, pourquoi pas vous ?

 

Pour découvrir un panorama des photographes de la MARKET PHOTO WORKSHOP, consultez cet album fait maison

 

Pour les professionnels et amoureux de photographie africaine, consultez AFRIQUE IN VISU, plateforme d'échanges indispensable et pionnière sur la photo du continent

 

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Commentaires

  •  

    On notera qu’en plus du fait que cette école accompagne les transformations sociales en Afrique du sud, elle  favorise un  renouveau de la scène photographique africaine largement encore dominée par des photographes formés sur le tas. L'expérience du  Market Photo Workshop est fort intéressante dans la mesure où elle pourrait servir à faire émerger d’autres  photographes africains sur la scène internationale tout en aidant à  la diffusion d’images allant  à l’encontre de préjugés sur l’Afrique.   

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