Une semaine à Visa pour l'image

Le gratin mondial des photoreporters était à Perpignan cette semaine. Non, la capitale de la Catalogne française, très prisée des touristes européens pour ses plages, n'était pas frappée par un conflit ou une catastrophe. Perpignan accueillait le 23ème Festival international du photojournalisme, réunissant les auteurs des célèbres photos sur le Printemps arabe, la Côte d'Ivoire ou le Japon, mais aussi d'autres professionnels, des amateurs, et moi.

L'an dernier je n'avais pas pu y assister car je travaillais à l'autre bout de la France. Je me souviens combien je l'avais regretté car c'est un festival où on fait des rencontres passionnantes avec ces premiers témoins des sursauts de la planète. Alors pour tous ceux qui aimeraient aller à Perpignan mais ne le peuvent pas, voici mon récit de Visa pour l'image.

 

Les « badged »

 

Quand je suis arrivé, la ville était parée comme pour un jour de fête. Banderoles rouges et blanches suspendues aux lampadaires, drapeaux flanqués du logo rectangulaire ornant les monuments, des expositions improvisées sur les terrasses des cafés et des restaurants. Je cherchais désespérément une place de parking entre le canal et la vieille ville quand un homme bedonnant et mal habillé a surgi devant moi en faisant de grands gestes. Il m'indiquait une place libre. Après m'avoir aidé à me garer, il m'a tendu sa main déjà pleine de pièces jaunes, visiblement heureux que la ville attire tant de clients.

Les conférences avaient lieu au Palais des Congrès. Pour le trouver, j'ai simplement emboîté le pas des 3000 photographes accrédités. En petits groupes, discutant en anglais, ils ne se déplaçaient jamais sans leur « boîtier » (leur appareil photo). Ils le portaient sous le bras ou collé sur la figure pour capter chaque instant de l'aventure. Ces photographes étaient surnommés les « badged » parce qu'ils avaient un badge à leur nom suspendu à un collier rouge. Celui-ci donnait accès aux ateliers de formation et à certaines projections privées. Moi, trop radin pour débourser les 60 euros de frais d'inscription, je regardais ces « badged » avec jalousie.

Tout ce petit monde s'est retrouvé dans la grande salle du Palais des Congrès, une auberge espagnole : on y entrait, on en sortait, on y dormait, on y mangeait malgré l'interdiction, on y téléphonait, on y twittait, on y retrouvait des amis du bout du monde. Pendant ce temps sur scène, les reporters se succédaient pour raconter leur pays, celui où ils avaient passé des mois voire des années pour réaliser les projets photographiques présentés sur grand écran derrière eux. Heureusement, cette foule internationale était remarquablement disciplinée, ménageant de longs silences dans les moments d'émotion.

 

D'une guerre à l'autre

Entre chaque conférence, je me précipitais dans les lieux d'exposition. Ils étaient éparpillés dans la vieille ville, nichés dans un couvent, une église, une caserne militaire, un palais médiéval et une ancienne université. Ainsi, pour aller de l'exposition de Jonas Bendiksen sur le réchauffement climatique au Bangladesh à l'exposition de Fernando Moleres sur les prisons africaines, j'ai traversé le quartier gitan puis le quartier arabe, un labyrinthe de ruelles étroites, puantes et animées. Mais à force de courir d'un pays à l'autre, d'une guerre à l'autre, j'en avais le tournis. Où ai-je vu cette ambulance criblée de balles ? En Tunisie, en Egypte ou au Yémen ?

Alors, chaque après-midi, après avoir déjeuné sous les arbres du square Bir Hakeim, j'allais me reposer dans la salle de projection de webdocumentaires, dans la caserne Gallieni. L'ambiance était sinistre car les témoignages et certaines images étaient difficiles à supporter mais la qualité des films m'a scotché à ma chaise en plastique. Je me souviendrai toujours du diaporama sonore sur les enfants camés d'Ukraine ou encore du documentaire fouillé sur le Pakistan.

Par contre, je suis resté perplexe devant « La Zone », webdocumentaire primé par France 24 et RFI. C'est une succession de séquences de plusieurs minutes, quasi muettes, parfois mal éclairées, sur une ville contaminée par la catastrophe de Tchernobyl. On suit la vie quotidienne des habitants, lorsqu'ils vont ramasser des champignons ou récupérer de la ferraille. Le rythme est tellement lent, le décor si lugubre que j'avais l'impression de regarder une vieille photo en noir et blanc.

 

Photographe et défibrillateur

 

La presse (AFP, Libération) et de nombreux visiteurs ont dénoncé la tristesse de ce Visa pour l'image 2011. « So many dead ! » (« Tant de morts ! ») s'est exclamée une spectatrice à l'issue d'une projection au Campo Santo. Moi-même j'avais la nausée à la fin de la semaine mais je n'oublierai jamais l'extraordinaire espoir des photojournalistes. Catalina Martin-Chico sautillait sur place en racontant ses journées passées avec des femmes yéménites révoltées, Bertrand Gaudillère bouillait de colère en évoquant le cas de Guilherme, sans-papiers en France. Même Peter Dench a éveillé les consciences avec ses photos humoristiques sur les Anglais. « Je suis le défibrillateur du festival, a-t-il dit. Au milieu de tous ces morts, je vous ramène à la vie ».

Je pourrais aussi aborder les débats sur l'impartialité des journalistes, sur le manque de financement pour les grands reportages et sur la domination des médias occidentaux, mais cet article de blog se transformerait vite en compte-rendu. Je vous incite donc à participer à ce genre de débat (y compris en commentaire de cet article) et à aller à Perpignan voir les expositions de Visa pour l'image, qui restent ouvertes jusqu'au 11 septembre.

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Commentaires

  • Voici le témoignage d'une photojournaliste singapourienne qui était aussi à Visa pour l'image : http://www.ambafrance-sg.org/spip.php?article2483
  • Effectivement, je cherche LE JOURNALISTE, qui aurait les Co....es d'en faire un compte-rendu...
    Car les articles de Com-Promo pour y aller (à Perpignan), ça ne m'intéresse en rien !
    Exactement comme pour les Rencontres Internationales de la Photographie, d'Arles. Voire Paris-Photo !
    Me dire que c'est untel ou l'autre, qui a reçu un prix, me fait une belle jambe...Tant mieux pour lui, mais je garde et argumente "mon" appréciation, même si elle est contraire.
    Et pourquoi pas, si nous nous rejoignons, entre confrères/concurrents, sur un cas similaire, tant mieux !
    Qui osera dire: 50% de bon, 50% d'inutile ! "ça, ça m'a plu et ça c'était...Beurk ! Lamentable ! "
    Ils tiennent tous à revenir faire leur petit voyage de presse, l'année d'après....Bin oui, c'est comme ça. "La COMMUNICATION" de la PRESSE, comme les V.I.P. Politiques !
    .../...
    Enfin, heureusement, un rayon de soleil me traverse l'esprit...Les images qui sont diffusées et publiées rapportent un peu d'argent, en Droits d'Auteurs, aux Photographes ! Et des salaires aux Reporter-Photographes (Journalistes) commandités pour le sujet.
    .../...
    Mince, je viens de rêver ou de cauchemarder ? ...J'en tremble encore !
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