Lutte contre la cyberviolence : des lois ou des licornes ?

Insultes, humiliations, racisme, homophobie, diffamation, appels à la haine et harcèlement en ligne… et les sites d’information fréquentés par des adultes sont autant touchés par les propos haineux que les réseaux sociaux pour ados. Des chiffres qui posent la question des efforts à réaliser pour enrayer la cyberviolence dans l'ensemble de la société. 

Deux insultes par seconde

« 24 heures de haine sur Internet », cela donne 200.456 insultes en un jour, soit plus de deux par seconde, révèle une étude de Kantar Media, réalisée en janvier 2016. 

La réalité est encore plus consternante, étant donné que l'étude s'est concentrée seulement sur les commentaires publics, postés sur les sites, blogs, forums et réseaux sociaux les plus populaires, laissant de côté les commentaires privés et de nombreux autres sites perdus dans les renfoncement du web, comme tous les sites conspirationnistes, saturés d’insultes. De plus, les insultes racistes, dont antisémites (les antisémites considèrent les personnes de confession juive telle une « race »), qui représentent une grande part des propos injurieux, n'ont pas été pris en compte par l'agence, qui s'est limitée à une liste de 200 mots. L’ambiguité tient au fait que les termes "juif", "musulman" et "arabe" ne sont pas en eux-mêmes des insultes. En revanche, ils sont surreprésentés dans la  multitude de commentaires à intention haineuse…

Selon l'agence Netino, 27% des millions de commentaires postés sur les sites d'informations et sur leurs pages Facebook ont été retirés en 2015. Soit plus d’un message sur quatre. Alors, que représentent ces commentaires supprimés ? Des insultes (22%), des commentaires des commentaires agressifs (20%), les propos racistes (19%), diffamants (15%) et les appels à la haine et à la violence (15%). Enfin, les spams, publicités, propos pornographiques ou irrespectueux envers une victime représentent 7% des retraits. 

« Ces chiffres mettent en relief les crispations de la société française. Ainsi, les propos racistes et les appels à la haine progressent par rapport à l'an dernier », déplore le journal français La Tribune.

L'enquête traduit en creux la persistance du harcèlement en ligne au moyen de messages privés (via messenger, par exemple), de snaps et de commentaires, phénomène qui touche principalement les jeunes. En 2013, 40% des jeunes ont admis avoir été victimes d'une agression en ligne. 48% des harcelés seraient également des harceleurs... et un tiers des victimes refuserait d'en parler à des adultes, selon une étude menée par l'Education nationale.

Échec de l'échange

“L’intelligence du réseau, c’est une intelligence à la fois collective et connective”, rappelle le philosophe Daniel Bougnoux dans son livre "Réinventer la démocratie", paru en 2009. On chemine de manière plus horizontale qu’avant et on y trouve un pari sur la confiance en l’expertise de chacun. Avec la plus grande capillarité qu’offre le réseau, on augmente les chances de partage, de branchement, de connexion.  D'où l'intérêt du commentaire en ligne sur les réseaux sociaux et sur les sites des grands médias d'information. Sur le principe, donc, la fonction de commentaire offre au public la possibilité de s'exprimer en vue de partager des idées. 

Or, ce qui se produit avec les commentaires en ligne, c’est que le discours n’est pas simplement parfois explicitement agressif, mais que la violence occupe le discours verbal : la place dévolue aux commentaires et aux messages instantanés n’est pas l’occasion d’une salve d’agressivité, mais c'est le terreau où fermente et croît la violence. Ce qui est intéressant de voir, c’est que les auteurs de commentaires, de messages et de posts violents parlent tous seuls. Ceux qu’on appelle parfois les « trolls » restent inattentifs aux tentatives de modération, et refusent tout débat, tout réponse. Impossible de les faire progresser au moyen d’un dialogue, impossible de les apaiser. 

Le propre des appels à la haine, à la menace et des des propos racistes est en effet qu’ils s’auto-alimentent en permanence. Une vedette qui fait des vague, un projet de loi, un fait divers : les commentaires acerbes et haineux s'appliquent à chaque actualité partagée sur les réseaux sociaux, et les constructions pseudo-rationnelles qui les accompagnent sont des syllogismes parfois si bétonnés qu’on ne peut aisément les remettre en question.  

Que faire contre les haters ?

Devant cet échec, les sites de presse pensent à des solutions pour réinventer le débat en ligne au delà du commentaire. 

Du côté de l'école, le Comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté, qui dépend du ministère de l'Education nationale, coordonne des projets et actions de sensibilisation au harcèlement en ligne. Des guides d'information pour aider les encadrants existent. Le problème est que ce genre de dispositifs sensibilisent davantage les adultes que les jeunes. 

Récemment, la loi s'est attaquée au phénomène d'humiliation sur internet en pénalisant le « revenge porn », une forme de pression psychologique qui touchent en priorité les jeunes et les femmes. Cette pratique, qui consiste à mettre en ligne des photos ou vidéos intimes d'une personne sans son consentement, est actuellement punie d'un an de prison et de 45 000 euros d'amende au titre des atteintes à la vie privée (article 226-1 du Code pénal). En revanche, la loi n'encadre pas encore explicitement le phénomène de bizutage diffusé sur les réseaux sociaux. 

L’association Respect Zone vient pour sa part de lancer "Licornes vs Haters ». Il s'agit d'un plug-in, que l'on peut installer sur tous les sites, et qui permet de transformer automatiquement chaque insulte postée par des haters en émoticônes kawaï (des licornes et autres arc-en-ciel sucrés) pour les ridiculiser. Ce procédé permettra t-il aux cyber-agresseurs de s’auto-modérer, ou cela va t-il au contraire les inciter à tourner leur discours haineux de manière insidieuse (sous-entendus, périphrases, menaces...), et donc peut-être encore plus nocive - pour  que l’outil n’en identifie pas le caractère violent ? Pour l'heure, les grands services prisés par les ados comme Snapchat, Facebook ne se sont pas montrés intéressés.

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Journaliste médias à Intégrales Mag et à Socialter en même temps ; sème aussi des chroniques, notamment à Sud Radio (Le Brunch Médias) ; intervenante au Celsa "nouveaux médias".
Twitter : @ClaraSchmelck
myslowmedia@tumblr.com

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Commentaires

  • Internet, c'est le seul moyen aux gens d'exprimer leur haine...bien plus facile que dans la réalité. C'est le fait de se contenir dans la vie réelle qui provoque cela...c'est mon avis.

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