Limites de l'innovation à la française

Les rencontres nationales des directeurs de l'innovation (Maison de la Chimie), par Galerie de dalbera (Flickr/CC)

Au cours de mon tour du monde de l'innovation, j'ai rencontré plusieurs Français qui ont lancé des idées ou des entreprises intéressantes à l'étranger. Quelques initiatives m’ont particulièrement marquées, et m'ont permis de réfléchir sur la question de l'innovation en France.

Le premier exemple d'innovation à la française qui me vient à l'esprit, c’est le site MyList.ae, créé à DubaÏ par Julie Leblan et Maurine Lombart. Leur plateforme est la toute première société de listes de cadeaux aux Émirats Arabes Unis. Ce qui est intéressant, c’est que dans les Emirats, et notamment à Dubaï, on compte 83% d’immigrés, qui ne peuvent pas recevoir de cadeaux de l’étranger. Il faut donc leur envoyer de l’argent, ce qui est plutôt désagréable. Au moment du lancement du site, il y avait peu de e-commerce : les gens préféraient aller dans les centres commerciaux. Les deux Françaises ont donc mis en place un système permettant de commander et d’envoyer des cadeaux à des personnes résidant à Dubaï, via le web.

Le deuxième cas est celui de Sébastien Mercier, qui vit au Cap (Afrique du Sud). Il a créé une application qui s’appelle Power Time, qu’il qualifie “d’application utile”. Pour comprendre comment fonctionne cette appli, il faut savoir qu’en Afrique du Sud, 80% des compteurs d’électricité sont prépayés, et se bloquent quand votre crédit est épuisé. Un peu sur le principe de Skype, Power Time se renouvelle automatiquement et tient ses utilisateurs au courant de leur niveau de consommation. L'application a donc un intérêt écologique, puisqu'elle aide à consommer moins.

A Singapour, j’ai rencontré Florian Cornu, qui a lancé Flocations.com. Quand on se connecte sur ce site, on accède à une carte sur laquelle s'affiche des endroits où l’on peut se rendre en fonction d'un prix donné (200 $, 300 $). C’est un site où la première interface visuelle permet de chercher les villes dans lesquelles on peut voyager en fonction du budget dont on dispose.

Enfin, la dernière Française dont je voudrais parler, c’est Anne Bezançon. Elle a créé depuis San Francisco un système de géolocalisation et une plateforme, ShopAlerts, qui permet aux gens qui le veulent de recevoir des alertes quand ils se trouvent à proximité d’un magasin qui a des offres intéressantes à proposer à ses clients. Avec ce système, tout le monde est content puisque son site permet aux publicitaires, aux opérateurs de télécoms, aux opérateurs de cartes de crédit et aux banques d’utiliser une plateforme commune.

Ces exemples de Français ayant innové en dehors des frontières de l'Hexagone ne signifient pas pour autant qu'il est impossible d'innover en France. Je serais incapable de l'affirmer, puisque je n'ai pas mené mon enquête en France. La seule leçon de ces rencontres, c'est que partout dans le monde, on trouve des gens qui innovent, y compris des Français.

La question de l'innovation en France


Je serai prudent sur ce problème. Deux réponses me viennent à l'esprit :

  • La première, c'est qu'il y a plein de gens qui innovent en France, bien évidemment,
  • La seconde, c'est que tout aussi évidemment, il y a des problèmes qui freinent ces tentatives d'innovations, mais je ne suis pas certain qu'il soit juste de tout mettre sur le dos des conditions financières. J'y vois plutôt des dimensions culturelles, ce qui est bien plus compliqué.


Ces dimensions culturelles regroupent plusieurs aspects, avec en premier lieu la fameuse peur de l’échec, que l’on trouve partout dans le monde. C’est le seul point dans lequel la Sillicon Valley et les Etats-Unis ont un avantage par rapport aux autres pays du monde : l’échec y est mieux accepté qu’ailleurs.

Le deuxième aspect, typiquement français, c’est la préférence pour la préservation des avantages acquis par rapport aux changements. Il y a également le rôle de l’Etat, à qui les Français préfèrent fréquemment demander des solutions, plutôt que de prendre les choses en main.

L'autre problème en France découle du rôle des hiérarchies : les entreprises sont souvent figées, on n’encourage pas beaucoup l’initiative et on marque beaucoup les différences entre les patrons, les sous-patrons, les directeurs, les sous-directeurs, les employés... Ces divisions ne permettent pas beaucoup la remise en question et l’interrogation.

Il existe dans notre pays une méfiance face à l’entreprise, avec une double confusion :

  • La gauche confond entrepreneur et entreprise,
  • La droite confond entrepreneur et manager, ceux qui gèrent et ceux qui entreprennent.

Les médias ont aussi leur part de responsabilité dans cette méfiance, puisqu'ils passent souvent d’une couverture négative - l'innovation, c’est dangereux -  à une couverture incantatoire - l'innovation résout tout. Nous avons finalement peu de débats sur le fond, alors que cela paraît pourtant fondamental.

Nous sommes tous responsables du fait que nous n'innovons pas énormément en France, en tout cas moins que nous pourrions, ou que nous ne devrions. Peut-être l'innovation découle-t-elle de la nécessité : or nous n'avons pas de drame à régler dans notre pays. Peut-être aussi que dans l'inconnu que représente toute tentative d’innovation, nous tendons à voir le risque plutôt qu'à envisager qu'innover, c'est participer à la création de son propre futur. Ce dernier point est la grande leçon de tout ce que j’ai découvert durant mon tour du monde.

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Francis Pisani
@francispisani
Perspectives on innovation, creative cities, and smart citizens. Globe wanderer. Distributed self. Never here. Rhizomantic.

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Commentaires

  • je suis camerounais et dévelloppeur.
    Le problème d'innovation soulevé est aussi le cas malheureusement de toutes les colonies françaises en Afrique.Je ne comprend pas comment,mais il ya ce sentiment de sécurité sur le quel tout le monde fait appel absolument à chaque qu'il y a des idées qui ne rangent pas avec des normes.Nos universités et écoles supérieures sont pleines mais personne ne veut prendre une des initiatives à risque pour l'avenir: d'où les forts taux de chaumage comme en France.

    J'ai cependant remarqué un fait assez troublant dans mon pays.Mon pays étant bilingue,c'est sur la partie anglophone qu'on retrouve le plus d'innovation par rapport au coté francophone.

    Les mentalités françaises semblent faire un effet de poudre ailleurs. Seuls les diplômes ordonnées sont plus prix au sérieux que des fous et rebelles d'innovation.

  • Bonjour,

    En effet, bien que n'ayant pas fait le tour du monde, je partage cette vision, qu'il s'agit plus de limites culturelles, avec ces spécificités bien françaises, soulignées.

    Ces limites sont bien de la responsabilité d'une très large majorité, à tous les niveaux.

    J''ajoute qu'en France, face au moindre problème, le principe de la patate chaude est d'usage bien trop répandu. Du genre, c'est toujours de la faute à untel ou untel. La remise en question personnelle est soit inexistante, soit inavouable.

    Ce qui provoque toujours des débats stériles, aboutissant systématiquement à des tensions où seul le plus fort, voire le dernier qui a parlé, finit par imposer une sorte de 'y a qu'à, faut qu'on', bien souvent inefficace et traumatisant dans la durée.

    Si bien que la stratégie à la française à tous les étages, repose davantage sur un repli orienté vers les loisirs, l'assurance et l'épargne. Laissant quasiment à l'abandon toute forme de risque et d'initiative et développant interminablement un sentiment d'inquiétude croissant.

    Il semblerait qu'une large majorité de français ait capitulé, en se disant pourvu que ça tienne... Mais jusqu'à quand peut-on épuiser les ressources, qu'elles soient matérielles et/ou émotionnelles ?

    Je pense que les chiffres du chômage sont dramatiques.

    Ce qui est une bonne nouvelle finalement !

    Ils signalent qu'il est grand temps maintenant, de nous réveiller de cette espèce de torpeur, dans laquelle nous nous sommes plongés depuis bien trop longtemps.

    J'espère que ces chiffres puissent être assez alarmants pour que :

    - Dans les entreprises, les dirigeants décident enfin de revoir leur stratégie.

    - Sur le plan politique, on cesse les effets de grandes annonces qui n'aboutissent à rien.

    - Les français réagissent et s'engagent pour de bon sur une nouvelle voie.

    - Les médias explorent davantage les niches où de vraies solutions réussies sont mises en oeuvre et totalement passées sous silence. Je pense notamment aux initiatives du type 'entreprise libérée', sous l'impulsion des travaux d'Isaac Getz. Initiatives bien trop marginalisées par les médias en France.

    Merci en tout cas pour ce tour du monde de l'innovation et ce retour à propos des limites à la française.

    Bien à vous,

    Virginie

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