Liberté d'expression, liberté de modération

Au lendemain de la mort de cinq caricaturistes de Charlie Hebdo, nous nous trouvons dans un moment émotionnel qui nous pousse à défendre, affirmer la "liberté d'expression". Nous sommes aussi, médias, confrontés chaque jour à cet exercice complexe qu'est la modération des commentaires. Liberté de modération, pour liberté d'expression et modération, deux concepts presque antinomiques qui cohabitent actuellement mal. Si on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui, y a-t-il des limites à la liberté d'expression ?

Il est finalement assez périlleux de tenter de donner une définition globale, la liberté d'expression est un concept qui se concrétise sous forme de lois dans chaque pays. L'histoire et la culture des différentes nations à travers le globe ont donné lieu à des législations différentes, elles-mêmes pouvant être complétées par des lois continentales, comme c'est le cas en Europe. L'un des exemples les plus connus est celui du premier amendement américain (1791). Ce dernier certifie ne jamais légiférer sur le droit de culte, d'expression ou de réunion. Cet amendement est d'ailleurs régulièrement brandi par le Ku Klux Klan ou les défenseurs des armes à feu parce qu'il les protège. Cet amendement est également restrictif, mais pas forcément sur les points qu'on attend, généralement sur la sexualité, le droit à l'image. Côté français, les origines remontent à 1789 et à l'article 11 de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen :


Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

"Dans les cas déterminés par la Loi", c'est donc bien là une sagesse héritée de nos aïeux... Libre oui, mais pas à n'importe quelles conditions. Ces conditions sont bien connues des gens de médias, journalistes comme gestionnaires de communautés en ligne, elles sont d'ailleurs inscrites dans la charte de l'Atelier des médias. Pas d'incitation à la haine, au racisme, à la xénophobie, ou au meurtre. Les lois encadrant la liberté de la presse ne sont bien évidemment pas toutes nées ce même jour de la révolution et sont le fruit de remous de la République au cours des âges. Pour en savoir plus, je vous conseille l'écoute de "la fabrique de l"Histoire" sur France culture.

Autre situation, celui d'un pays dont la religion est inscrite dans la Constitution. Prenons le cas de la République islamique de Mauritanie, il est à noter que l'apostasie (le fait pour un musulman de remettre en cause sa religion) y est légalement sanctionnée. En fonction de notre culture nous avons le droit de nous insurger, mais il faut aussi respecter la souveraineté des États, ne pas forcément chercher à exporter, imposer son modèle.

C'est tout le problème qui se pose sur Internet. Internet décloisonne les pays, met face à face des cultures, des juridictions différentes et ainsi on a du mal à savoir quelles lois nous devons respecter. La plupart des services (Facebook, Twitter) étant américains, nous sommes généralement forcés, au moins, de respecter le droit américain (l'un des plus souples). A cela s'ajoute notre droit national, c'est-à-dire le droit qui ne s'applique dans votre pays. Il n'en va donc pas de même pour un Américain, un Français ou un Mauritanien qui s'exprimerait sur la Toile. Ces plateformes, dont les utilisateurs vivent sous différentes juridictions, mettent donc en place leurs propres règles de fonctionnement leur permettant eux-même d'appliquer une modération des publications. je vous renvoie vers le lien cité dans les commentaires (Merci Enikao) pour jeter un œil sur les règles qu'applique Facebook aux publications, ça s'appelle les "Community standards".

On le voit, si la définition de la notion de liberté de la presse s'appuie sur un socle commun, chaque pays (pourquoi pas chaque citoyen) en a une interprétation différente et Internet vient complexifier la tâche en confrontant ces différences en un seul et même lieu.

Ayant désormais tous la possibilité de nous exprimer en ligne, nous devons donc tous respecter les cadres historiques de nos pays respectifs tout en publiant sur des plateformes, des réseaux, des sites hébergés sous d'autres juridictions. L'affaire n'est pas simple et devrait tout simplement reposer sur le bon sens, l'empathie, pourquoi pas la bienveillance. Mais voilà, certains moments génèrent énormément de réactions. Si la liberté d'expression a un cadre, c'est l'exercice de la modération, le fait de supprimer des commentaires qui permet de respecter ce cadre. Ces derniers jours, l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo a provoqué un véritable cataclysme de commentaires auxquelles les rédactions n'ont de toute évidence pas pu répondre.

Il faut savoir que certains médias ou marques externalisent une partie de leur modération, aussi bien sur les sites que sur les réseaux sociaux. Ces entreprises sont généralement chargées, d'opérer un premier filtre, d'enlever tout commentaire tombant sous le coup de la loi (cas cités plus : haut haine, diffamation, xénophobie, racisme, etc.). Autant dire que ces super-modérateurs sont actuellement en surchauffe et observent des chiffres records de commentaires à supprimer allant de l'incitation à la haine, à l'apologie du crime en passant par la menace. Côté rédaction, où s'opère le deuxième filtre, on embauche à la journée pour gérer l'afflux des commentaires des internautes. On repasse sur des posts vieux de trois jours pour finalement parfois décider de poster moins, histoire d'endiguer le phénomène.

J'ai discuté avec mes collègues "community managers". Si les taux de participation sont historiques, les taux de modération sont incroyables, de 50 % à 90 % de suppressions de commentaires suivant les audiences. Si vous avez des amis qui gèrent des communautés en ligne, appelez-les, ils ont certainement besoin de retrouver confiance en l'espèce humaine ;-). Il est aussi difficile de connaitre les taux de dénonciation sur Facebook, qui outre ce qui a rapport au sexe, a l'habitude de ne supprimer que sur dénonciations. La semaine dernière, la plateforme française Pharos qui permet de signaler des comportements illégaux en ligne est passée de 400 signalements par jour à plus de 20 000.

Les tensions sont vives, les communautés (au sens large) se soutiennent les unes les autres quitte à se faire la chasse. Personnellement, je ne suis pas sûr que la plainte visant Dieudonné soit un message très raccord avec ces moments intenses de liberté d'expression que nous venons de vivre, évitons de partir à la chasse aux sorcières. Ce qui est sûr, c'est que si nous voulons pouvoir continuer à débattre sur Internet sans tabou, alors il nous faudra avoir une attitude plus responsable, et ne jamais perdre de vue que derrière chaque commentaire se cache une personne, un être humain.

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Commentaires

  • Merci bien Simon pour ce billet ça me permet de comprendre un peu plus encore par-rapport à ce qui se passe en France concernant la Liberté d'expression dans l'affaire Charlie Hebdo et le cas Dieudonné.

    Pour l'affaire Charlie Hebdo, je partage parfaitement l'opinion de cet  Imam théologien Tareq Oubrou de la mosquée de Bordeaux. pour qui "les caricatures publiées par Charlie Hebdo ne peuvent rien justifier"......http://www.sudouest.fr/2015/01/09/en-video-le-preche-sans-concessio...

    Pour les cas Dieudonné
    Qu'on soit Charlie ou pas les caricatures de Mahomet de Charlie hebdo n’appellent pas vraiment à la paix entre les peuples. Après le front commun contre le terrorisme il va bien valoir que l’on clarifie certaines choses en matière de liberté d’expression.

    On ne peut pas à la fois condamner Dieudonné et permettre à Charlie Hebdo de faire les pires offenses aux musulmans [tout en respectant la loi française]. Sinon personne n’y comprend plus rien. Il ne faut pas s’étonner de la radicalisation de certaines personnes si on constate des indignations à géométrie variable.

    Si des simples écoliers en France refusent d'observer la minute de silence concernant les victimes de ce drame la première chose que je me c'est qu'ils n'ont rien compris ou ils ont une autre version erronée de l'affaire.

    Moi personnellement je mets Charlie Hebdo et Dieudonné dans le même sac, celui des humoristes, des caricaturistes, méchants et provocateurs qui selon moi abusent de la liberté d'expression en France. On aime ou n’aime pas, mais ils doivent avoir les mêmes droits .

    Pour moi le problème vient de la gestion des pouvoirs publics en matière de liberté d’expression et dans leur combat contre l’antisémitisme et l’islamophobie.

    Sinon en France pourquoi est-ce qu’on peut rire de tous et de tous même du Prophète et pas de la Shoa ?

    • Commençons par la fin.

      La Shoa est le massacre d'une population...Je ne crois pas qu'il y ai un endroit dans le Monde où on puisse rire d'un massacre.

      Rire d'une personnalité n'est donc pas comparable. Rire du président par exemple, c'est le désacraliser, montrer qu'il est, aussi hautes soient ses fonctions, un citoyen comme les autres, qu'on peut critiquer, remettre en cause et qu'il n'est pas omniscient.

      Sur la question, peut-on désacraliser le sacré, je n'ai pas de réponse...Les polythéistes s'interdisent-ils de rire de toutes leurs divinités ;-)

      Précision personnelle sur Dieudonné, aussi talentueux soit-il, cela fait longtemps qu'il a cessé d'être drôle. C'est un homme en colère qui se réfugie derrière le cynisme et l'humour pour s'exprimer.
  • Bonjour Très cher Simon, d'abord merci pour l'Atelier des Médias; Je voudrais dans le cadre de votre billet Liberté d'expression et Liberté de modération, donner mon opinion. C'est tout à fait claire que je suis Charlie parce que je suis Journaliste car, ce sont des confrères qui ont été tués. Mais seulement, ce que je voudrais conseiller à nos confrères de Charlie Hebdo, est de faire beaucoup attention aux caricatures qu'ils publient. Dans le Monde, il y a des milliers d'Hommes politiques, de leaders d'opinions et autres, pourquoi forcément choisir le Prophète Mohamed? et de surcroît, le présenter en train de pleurer. C'est pour moi une provocation. Il est dit dans l'un des livres saints (la Bible), "que tout est permis mais tout n'est pas utile" Que nos confrères mesurent un peu l'ampleur des dégâts moraux engendrés par les publications des caricatures du Prophète de tous les musulmans du Monde. Imaginons que des caricaturistes publient des dessins de Jésus en train de boire du Vin (ce que je ne conseille pas d’ailleurs) par ce que c'est le premier miracle de son histoire. Il faut à mon avis, arrêter de faire des dessins sur les Prophètes. car selon moi la liberté d'expression n'est pas une loi universelle et donc a des limites. C'est pourquoi je conseil de modérer cette liberté. Il est libre de faire, mais il n'est pas toujours utile de faire. Je suis Charlie parce qu'aucun Prophète n'a conseiller de tuer pour quelques raisons que ce soient. Je vous souhaite une Année de Paix Profonde.   

    • Merci pour votre message..."Tout est permis mais tout n'est pas utile" est un sage adage.
      Ne vous méprenez pas, Charlie Hebdo a toujours tapé sur tout le monde, politique comme religion.
      Pour preuve cette une Une intitulée "Diner de Cons" avec Jésus.
      Comme dit dans mon article, il ne faut surtout pas croire que liberté d'expression = on peut tout dire.
      Dès 1789, le cadre de la liberté d'expression est désigné comme restrictif et ces restrictions n'ont fait qu'augmenter au fil des années. La limite très claire et plutot respectée est celle de l'insulte, ou d'une représentation dégradante, ce qui n'est pas le cas de la nouvelle couverture, non ?

      • Merci de votre réponse mais je souhaiterais que les Prophètes soient mis à l’écart de cette liberté. Vous savez, il y a des personnes qui supportent mal le fait même que leurs Prophète soit dessiné. Une anecdote, Lors de la Marche des Journalistes devant l'Ambassade de France en Côte d'Ivoire, j'étais parmi ceux qui ont dit "JE SUIS CHARLIE" mais depuis ce jour, mon téléphone ne cesse de crépiter. mes Amis qui ont vu la manif à la télévision m'appellent pour m'exprimer leur mécontentement pour la simple raison qu'ils m'ont aperçu à la télé en train d'apporter mon soutien à Charlie Hebdo. J'étais la seconde personne à dire "JE SUIS CHARLIE". Vous comprenez, il y des personnes comme ça qui sont prêts à tous pour défendre l'image de leur prophète. Même s'il na pas été injurié, il y des gens qui ne veulent même pas voir le Prophète dessiné par qui que ce soit.  

        • Bravo pour votre courage !
          Il y a un malentendu que vous pouvez expliquer à vos amis.
          Dire "Je suis Charlie" signifie je défend la liberté d'expression et non pas je soutiens corps et âmes le travail de Charlie Hebdo.

          Pour ce qui est des prophètes, la France est un état qui s'est battu pour devenir laïque. Cela pour qu'aucune religion ne soit favorisée par rapport aux autres et pour ne pas qu'un seul pouvoir religieux puisse décider du bien vivre ensemble. La critique, comme la satire religieuse, y est donc permise, c'est ainsi, chacun a son histoire. Si je respecte votre choix de ne pas dessiner le prophète, vous devez respecter le choix que nous avons fait de ne privilégiez aucune religion par rapport à l'autre et surtout de séparer l’église et l'état.

          • Bonjour, Je suis très satisfaits de votre réponse. Merci et longue vie à l'Atelier des Médias.

  • Merci Simon pour ces lumières et pour le lien aussi. J'avais suivi l'émission de Raphael Enthoven avec attention, mais je n'avais le lien de cartoons.arte. Merci

  • Bonjour Simon….

    Merci pour cette contribution et l'instance sur l'idée de modération.

    C'est vrai…ce matin encore, je lisais un article sur "la liberté d'expression selon les cultures."

    Le Ministre des affaires étrangères de Singapour écrit ceci: "« La liberté d’expression est une valeur universelle, mais pratiquée un peu différemment dans chaque pays. Compte tenu du contexte et des sensibilités historiques de Singapour, par exemple, la République a mis une limite à la liberté d’expression quand il y a insulte à une autre religion ou une race […]. Pour nous, nos limites sont nées de la menace communiste dans les années 50 et 60, des émeutes raciales qui ont eu lieu et de la fragilité de nos relations entre races et religions […]. Mais permettez-moi d’être clair, rien ne justifie les meurtres et j’ai demandé à notre ambassadeur à Paris de se joindre à la marche pour l’unité. »

    Lien du site: https://singapouraupluriel.wordpress.com/…/charlie-a-singa…/

    Et cet après-midi, je suivais encore le discours du pape qui disait que la liberté d'expression ne donnait pas le droit d'insulter la foi (http://www.huffingtonpost.fr/2015/01/15/pape-francois-charlie-hebdo...)

    J'avoue que cela me questionne un peu quant à la différence, par exemple entre injures et moqueries. Riposter contre une caricature en tuant un humain au nom d'une religion est tout sauf la foi…c'est de l'extrémisme.

    Je ne sais pas ce que tu en penses…mais j'ai besoin de comprendre un peu...

    • D'abord merci pour les liens Pénélope !

      Je voudrais pas paraitre plus experts que les experts, voici juste mon impression personnelle

      D'abord rire, railler n'est pas insulter. L'humour, c'est un des thèmes mal évoqués ces derniers jours concernant ce que nous venons de vivre. Arte à très intelligemment diffusé un documentaire intitulé "Fini de rire" que je te conseille vivement. Ils viennent de mettre ne ligne un webdoc en ce sens :

      http://cartoons.arte.tv/

      Une des limites de l'humour doit très certainement être l'insulte et de mémoire, je crois qu'aucun des dessins représentant Mahomet par l'équipe de Charlie n'était insultant, c'est le fait simple de le représenter qui déstabilise les pratiquants. Sur cette question c'est encore Arte qui l'a très bien posé.

      Est-ce trahir le Coran que de l'interpréter ?- Souleymane Bachir Diagne est l'invité de Raphaël Enthoven dans "Philosophie"

      Je sais que dans le procès contre Charlie Hebdo, les circonstances atténuantes ont été le fait que c'est un journal de caricature et pas d'information, que c'est un journal payant (en opposition à une campagne d'affichage par exemple) et donc que chacun reste libre de ne pas le lire. Ce qui nous renvoie à Internet, les réseaux sociaux, où la majorité des contenus émanant des personnes n'ont pas de caractère valide d'information (mais ou chacun doit être responsable, assumer) tout en étant des déclarations publqiues. Ce sont ces évènements qui nous force à donner un cadre, donc des restrictions, c'est pourquoi j'en appelle moi à la responsabilisation et au bon sens.

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