Levée d'e-crucifix contre un tech hero

Dérapage. Mais de qui ? TechCrunch et Mashable, deux gazettes web de premier plan que les geeks et passionnés des nouvelles technologies lisent avec ferveur souvent, deux institutions à leur manière du journalisme spécialisé, se sont récemment déchaînés de concert contre Elon Musk à l'occasion de propos imagés de ce dernier à propos de l'intelligence artificielle : 

« Elon Musk compare l'intelligence artificielle devenue autonome aux démons. Oui oui, réellement ! » - titre de l'article de Mashable, 26 octobre 2014.

« Mais attendez ! Il y a plus ! Et par plus, je veux dire les démons et l'eau bénite ».... TechCrunch, 26 octobre 2014.

Pourquoi soudain deux géants du journalisme tech en viennent-ils à tenir des propos de Grands Inquisiteurs, - détonnants de la part des deux magazines, - à l'encontre d'Elon Musk, le grand patron de PayPal, Tesla Motors, SpaceX, et autres fleurons encore du nouveau temps ? Les paroles qu'ils condamnent tiennent dans ces quelques mots prononcés par le grand industriel début octobre à propos des démons de l’intelligence artificielle, alors qu'Elon Musk était en conférence devant un parterre d'étudiants du MIT :

« Je pense que nous devrions être très prudents à propos de l’intelligence artificielleSi je devais deviner ce que serait notre plus grande menace existentielle, je dirais probablement que c’est ça. (...) Avec l’intelligence artificielle, nous invoquons le démon. Vous savez, ces histoires où il y a un gars avec un pentagramme et de l’eau bénite, et il est certain qu’il pourra contrôler le démon. Ça ne marche pas. »

Il est certes légitime de scruter à la loupe les propos de ce magnat des nouvelles technologies, de cette figure emblématique qu'est devenue depuis longtemps Elon Musk. Qui plus est, l’irruption de la thématique religieuse ainsi à brûle-pourpoint fait surgir le spectre de l’obscurantisme, – notamment aux Etats-Unis où Darwin se trouve encore contesté au nom de la Bible. Voilà qui est fâcheux dans le microcosme des ingénieurs du nouveau monde numérique.

Un registre de langage inapproprié a peut-être été à tort ici sollicité par le tech innovator Elon Musk ? 

Et si le débat de fond était ailleurs ? Car l’économie actuelle mise beaucoup sur l’innovation et, à la pointe de cette innovation-là, il y a l’intelligence artificielle. Une diabolisation de cette dernière portée par la voix d’un ténor, - si elle n’était pas sévèrement critiquée d’emblée, - pourrait faire fondre le credo de venture capitalists dopés aux rêves futuristes, sommés de verser de l’argent dans la recherche, - souvent sans retour immédiat sur investissement... Or, chacun le sait : la confiance en économie n’a pas de prix, et elle est en partie affaire de religion. Cela explique finalement sans doute les réactions de Tech Crunch et Mashable : quand la soupe est bonne mais est menacée de tourner au brouet clair, il faut se mobiliser. Bref, derrière ceux qui crient au loup, pourraient se trouver des business men inquiets de voir s'évaporer leur filon... Le problème peut être culturel enfin : lorsqu'on est « les rois de la tech », - fût-ce en tant que journalistes seulement, - et que la position est socialement enviable dans les dîners et autres meet-ups mondains, de nombreux biais s'en mêlent vite, - dans le discours, les attitudes, - tout un fonds de commerce social balisé, dont on imagine bien quelques traits saillants... tout-technologique, présomption d'être les ramparts du progrès, condescendance appuyée face à tout discours réputé obscurantiste... Il reste un dernier élément de questionnement : la jalousie face à Musk, peut-être, a fait s'envoler la plume des rédacteurs ? 

Ces deux revues auraient pu prendre pourtant exemple pourtant sur le reste de la presse, généralement plus sobre face au discours respectable de Musk, auquel a été apporté un juste écho*. Il est vrai que ces autres rédactions présentent a priori plus de diversité et davantage de connexion aux traditions anciennes du journalisme...

La presse geek n'en est pas sortie grandie. Mais il n'est pas trop tard pour mûrir !

Karine Gantin

* Les médias classiques (surtout anglo-saxons) ont fait un écho non polémique aux propos d'Elon Musk. En voici quelques exemples :

http://www.usine-digitale.fr/editorial/avec-l-intelligence-artificielle-on-invoque-le-demon-alerte-elon-musk.N293484

http://www.independent.co.uk/life-style/gadgets-and-tech/news/tesla-boss-elon-musk-warns-artificial-intelligence-development-is-summoning-the-demon-9819760.html

http://www.huffingtonpost.com/2014/10/27/elon-musk-artificial-intelligence_n_6053804.html

http://www.washingtonpost.com/blogs/innovations/wp/2014/10/24/elon-musk-with-artificial-intelligence-we-are-summoning-the-demon/

http://www.theguardian.com/technology/2014/oct/27/elon-musk-artificial-intelligence-ai-biggest-existential-threat

Sur le même sujet : Elon Musk, science, démons, soupe, métaphores et registres de langage

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