POUR BIEN COMPRENDRE LES ENJEUX DU DÉBAT D’AUJOURD’HUI

SUR LE RACISME ET LA XÉNOPHOBIE AU QUÉBEC...

Lettre ouverte à Andrée Ferretti

 

NOTRE QUÉBEC À NOUS TOUS

 

Par Robert Berrouët-Oriol

 

Montréal, le 14 décembre 2013

 

 

 

 Madame,

 

 J’ai lu avec tristesse votre brûlot intitulé « Dany Laferrière: le modèle parfait de l’anti Québécois » daté du 13 décembre 2013 et paru sur le site independantes.org.

 

Ce brûlot, qu’auraient volontiers signé Adrien Arcand et Joseph Ménard, Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour et tous ces croisés de la « pureté de la race » ténors d’une montée en puissance de l’extrême droite européenne et qui, timorés, ont récemment comparé Christiane Taubira, ministre de la Justice de la France, à un singe friand de bananes, ne fait pas honneur aux Québécois avec lesquels je vis en harmonie depuis mes années Cegep, il y a de cela quarante hivers…

 

Votre brûlot, Madame, campé sur les précaires béquilles du mépris et de la haine de l’Autre, est une violente et mortifère insulte infligée à la fois aux Québécois dits de très ancienne souche, aux Haïtiens ayant ici pris racine dans notre hospitalière « québécitude » comme aux Haïtiens vivant en Haïti. Dans votre empressement à néantiser l’Autre, à dévaloriser en l’excluant un écrivain, Dany Laferrière, accueilli et adopté par des dizaines de milliers de lecteurs Québécois, toutes origines confondues, dans votre empressement à outrager et à déshumaniser l’Autre, l’Haïtien, celui qui peine sur une île de tragédies, vous vous êtes enfermée dans une « insanitude » nationaliste de repli schizophrénique sur soi et, en un compulsif et pusillanime déni de réalité, Madame, vous taisez l’essentiel, ce qui ici au Québec nous éclaire et nous unit.

 

Ce qui nous éclaire et qui nous unit, c’est précisément ce sentiment d’un destin commun, d’un patrimoine linguistique donné en partage par l’Histoire et porté par l’éthique de la parole poétique, l’éthos de la littérature comme lecture différenciée du monde. Gaston Miron l’avait très bien compris lui qui, dès les années 1960, autour des poètes du groupe « Haïti littéraire » (Phelps, Legagneur, Morisseau, Laforest, etc.), exilés par la sanglante dictature de François Duvalier, accueillait au resto-bistro Le Perchoir d’Haïti, en compagnie de Paul Chamberland et de l’avant-garde littéraire d’alors, un neuf regard sur la modernisation du Québec --notre Québec à nous tous-, celui que nous contribuons fièrement à bâtir depuis cinquante ans, celui que nous entendons laisser à nos enfants pures laines crépues.

 

Sachez le voir, Madame, nous ne sommes ici ni des passants, ni des visiteurs, ni des profiteurs : aux côtés des Québécois de toutes origines, et dans toutes les régions de la Belle Province, nous avons su transformer la douleur de l’exil en un enracinement constructif aux ramifications identitaires multiples mais convergentes. Nous avons contribué à moderniser le Québec --notre Québec à nous tous--, par nos compétences, nos savoir-faire, nos talents et les énergies créatrices de plusieurs générations dans les hôpitaux, les écoles et commissions scolaires, dans l’industrie du taxi, dans la finance et le commerce, dans l’enseignement et la recherche universitaire, etc. À défaut de pouvoir lire le réel autour de vous, lisez Madame, lisez le magnifique et fort instructif livre dirigé par le polytechnicien d’origine haïtienne Samuel Pierre, « Ces Québécois venus d'Haïti [1]»… Lors, vous conviendrez avec moi, Madame, s’il vous arrive parfois d’être honnête au plan intellectuel, qu’il est tout à fait cohérent, en phase avec ce réel, que pareille énergie créatrice s’exprime également dans le champ littéraire et que des écrivains haïtiano-québécois remportent des prix prestigieux et de hautes distinctions.

 

« Depuis son Haïti natale, entre la Floride et la France, Dany laferrière n'a toujours été que de passage au Québec » dites vous : mais à vouloir exiler du Québec le nouvel Académicien auquel vous déniez son appartenance à notre commune société, à vouloir oblitérer l’apport des Haïtiens à la modernisation du Québec, votre parole est-elle crédible, aujourd’hui, tandis qu’elle s’accouple à votre compulsif souci de déshumaniser  l’Autre, l’Haïtien, celui qui vit et peine sur son île de tragédies ? Je vous cite dans le texte, dans la violence toute nue de votre factum : « Autrement dit, il ((Dany Laferrière)) est d'un peuple libre qui n'a aucune notion de la résignation, qui n'éprouve aucun sentiment d'infériorité à vivre aux crochets de la charité universelle, sachant d'instinct qu'il est une source de richesse pour les organisations qui président à ses incessants besoins de renflouements. Mieux, d'un peuple qui se soucie comme de sa première chemise du regard que pose le monde sur lui.» Qu'est-ce à dire ?  

 

On aurait pu croire, par le nom que vous portez, qu'Andrée Ferretti --philosophe et romancière connue mais n'ayant reçu à ma connaissance aucune distinction littéraire, suivez mon regard--, est une rescapée des blouses brunes de Mussolini originaire de la Sicile mais égarée dans le Québec de 2013... On aurait pu croire qu'Andrée Ferretti ne fait que réactualiser les idées viscéralement anti-juives et fascistes à l'oeuvre chez le Céline écrivant ses « Bagatelles pour un massacre » et « L'école des cadavres »... Cela n'aurait que partiellement expliqué l'acerbité borgne de votre propos, la haine et le mépris que vous exprimez lorsque vous traitez les Haïtiens de mendiants qui vivent « aux crochets de la charité universelle ». Depuis que j'ai pris racine au Québec il y a déjà plus de quarante ans, à l'instar d'une mangrove agrainant le processus de francisation de notre commune société, c'est bien la première fois que je goûte à tant de fiel haineux et de rejet xénophobe de l'Autre sous la plume d'un écrivain qui rêve d'un Québec indépendant et maître chez lui... Somme toute, il ne faut pas perdre de vue que vous, la French Canadian devenue nationaliste-indépendantiste, vous qui portez un patronyme italien rappelant la séculaire migrance qui irrigue le Québec, vous êtes pourtant née Bertrand dans une famille très modeste et combien nécessiteuse du Québec des années 1930, le Québec rural du Parti national social-chrétien (PNSC, parti politique ouvertement fasciste) d’Adrien Arcand et de Joseph Ménard où le pain de l’instruction, sinon le pain tout court, se faisait parfois rare… La haine et le mépris de l'Autre que vous exprimez dans votre pasquinade, on l'a compris, est d'abord et avant tout la haine, le mépris et le rejet viscéral de votre milieu d'origine, de tous les symboles de votre première vie et que vous rappellent de manière lancinante les conditions de vie actuelles de la majorité du peuple haïtien. Haine de l'Autre couplée à la haine hallucinée de soi, Hanna Arendt, philosophe rescapée, elle, des camps nazis, nous l'a bien montré... En réalité, Andrée Ferretti, confrontée comme Jean-Marie Le Pen à vos peurs, au « rejet fasciné que suscite en nous l'étranger » (Julia Kristeva : « Étrangers à nous-mêmes », Fayard, 1989), vous êtes la rescapée d’un « nationalisme » frileux et arriéré, un « nationalisme » agraire et passéiste prêché par le défunt Ralliement créditiste du Québec durant les années 1970. Alors je vous le rappelle, l’Histoire a montré que les nationalismes mono-identitaires et passéistes de tous bords, en Europe, ont pris langue avec le nazisme, couvé et déclenché la Seconde Guerre mondiale et activement participé au génocide des Juifs. L’Histoire a également montré que le pseudo-nationalisme de François Duvalier, profondément démoniaque sous couvert d’indigénisme, a conduit à la construction de la plus infernale machine terroriste et de destruction massive qu’a connu Haïti, faisant de cette île, livrée à la fureur kleptocrate d’un « fascisme tropical » (René Depestre), une prison béante et sanguinolente avec son cortège de plus de 50 000 victimes. Haïti, État failli devenu narco-État, en porte encore aujourd’hui de douloureuses stigmates, elle réclame justice et réparation dans l’actuel procès du nazillon Jean-Claude Duvalier revenu en Haïti par la grâce concertée des pays « amis » d’Haïti, dont le Canada…

 

Qu’à cela ne tienne : Andrée Ferretti, en traitant les Haïtiens de mendiants qui vivent « aux crochets de la charité universelle », vous vous privez d’une instructive visite dans les campagnes haïtiennes où vous auriez pu constater que les paysans (60% de la population) travaillent durement et dans la dignité, loin de cette prétendue « charité universelle » dont ils ne connaissent guère l’onction salvatrice, et encore moins les miracles et les mirages, voire les « progrès ». Vous semblez vouloir confondre l’agenda des puissances dites « amies » d’Haïti qui programment et assurent le non-développement du pays de concert avec les pouvoirs d’État haïtiens erratiques et prédateurs de l’après 1986. Vous semblez prendre pour acquis que la corruption généralisée dans les plus hautes sphères de l’État haïtien, la vassalisation et le mercenariat du système judiciaire haïtien, les dérives totalitaires et la posture de mendicité auprès des bailleurs de fonds de l’actuel Exécutif néo-duvaliériste Martelly-Lamothe sont une fatalité condamnant Haïti à vivre « aux crochets de la charité universelle »… À l’inverse, ils sont très nombreux ceux qui assument qu’Haïti, première république nègre dans le monde, qui a su se défaire des chaînes de l'esclavage en mettant en déroute la plus puissante armée coloniale et esclavagiste du 19e siècle, saura rééditer cette épopée en brisant les chaînes de la corruption, de l'injustice, de l'impunité et de la pauvreté, savamment entretenues par la communauté internationale « amie » réunie maintenant dans un « Core group » dont le Canada est un membre très actif. Et je précise que portant sans états d’âme vos œillères à l’aune du mépris et de la condescendance, vous oblitérez, Madame, le long et patient combat de la société civile haïtienne contre l’impunité et pour l’établissement d’un État de droit, ainsi que le sacrifice de générations successives de jeunes qui n'ont jamais baissé les bras. En réalité, vous vous trompez tout en nous trompant, à la fois sur la marchandise et sur son emballage. Haïti est un pays vivant qui, malgré les vicissitudes qui suscitent votre feinte mais arrogante pitié que nous rejetons fermement, éblouit par sa magie créatrice et la vigueur de ses tracées littéraires.  En ces lieux uniques, le Québec et Haïti se ressemblent davantage que vous ne le pensez. Qu'un fils natif d'Haïti et adoptif du Québec soit aujourd'hui auréolé d'une immortelle couronne n'arrive pas par hasard. Alors, Madame, votre baladine poutine goûte le rance --pardon, goûte la xénophobie à la sauce fasciste… Et Gaston Miron aurait certainement rétorqué que mal inspirée, la philosophe Andrée Ferretti ne représente guère le sentiment de la majorité des Québécois, toutes origines confondues, ceux qui aujourd’hui habitent et construisent de conserve notre Québec à nous tous.

 

Je partage entièrement l’indignation du poète Jean Royer qui, ce même 13 décembre 2013 sur Facebook, avec dignité et pour l’honneur de tous les Québécois que révulsent vos propos xénophobes et profondément insultants, vous répond sereinement. Avec hauteur, avec grandeur, il vous dit ceci : « J'ai une grande peine de lire cette chronique d'Andrée Ferretti, philosophe et militante. Ici, elle est une idéologue, une Québécoise recroquevillée sur elle-même, sur nous-mêmes, complexée, comparant sa culture à une autre culture (le contraire du concept « interculturel », refusant un migrant comme son frère québécois. Voilà tous les symptômes du Québécois incapable de se voir dans le monde, s'affirmant dans son propre vide identitaire. Je veux faire aussi remarquer que, si Dany Laferrière a reçu le Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal et le Prix des Libraires, il n'a été reconnu par AUCUNE de nos institutions québécoises, surtout pas notre Académie des lettres. Il n'est pourtant pas « anti-québécois », puisqu'il a adopté Montréal comme ville où vivre (ce qui n'est pas contradictoire avec le fait de voyager à Haïti, Paris ou quelque ailleurs dans sa vie littéraire).»

 

Au moment où le Québec cherche difficilement à recoudre son vivre ensemble dans l’actuel débat, parfois erratique et réducteur, sur la « Charte des valeurs québécoises », le libelle d’Andrée Ferretti peut être vu, paradoxalement, comme un défi à relever. Le défi de cultiver ce qui nous rassemble, celui de combattre l’obscurantisme qui couve sous l’insolente et déshumanisante braise de votre « nationalisme » arriéré, passéiste, et qui pratique l’exclusion de l’Autre. En définitive, comme dans le poème de Gaston Miron, seule la lumière nous est rassembleuse.

 

Bien à vous,

Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Site Internet : www.berrouet-oriol.com

 

NOTES

[1] « Ces Québécois venus d'Haïti – Contribution de la communauté haïtienne à l’édification du Québec moderne».  Presses internationales Polytechnique, Montréal, 2007.

 [NDLR : Originaire d’Haïti, Robert Berrouët Oriol, linguiste-terminologue, poète et essayiste, est l’auteur de la première étude théorique portant sur « Les écritures migrantes et métisses au Québec » (Ohio 1992). Son livre « Poème du décours » (Éditions Triptyque, Montréal 2010), finaliste en 2010 du Prix du Carbet et du Tout-Monde, a obtenu en France le grand Prix de poésie du Livre insulaire Ouessant 2010. Coordonnateur et coauteur du livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti: enjeux, défis et propositions » (Éditions du Cidihca, Montréal, février 2011, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, juin 2011), il a fait paraître fin 2013 aux Éditions Triptyque de Montréal « Découdre le désastre suivi de L’île anaphore » qui a reçu la ''Mention d'excellence'' de la Société des écrivains francophones d'Amérique au Salon du livre de Montréal.]

 

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Robert BERROUËT-ORIOL
www.berrouet-oriol.com

Le poète

Originaire d’Haïti, linguiste de formation, poète et essayiste, Robert Berrouët-Oriol vit et travaille à Montréal. Il a collaboré aux revues Vice Versa, Moebius, Dérives (Montréal), LittéRéalité (Toronto), Europe, Saprifage, Revue noire (Paris), Interculturel de Lecce (Italie), Maison de la Poésie (Namur), Calacs (Ottawa), Quebec Studies (Ohio), Callaloo (Virginie), Chemins critiques et Conjonction (Port-au-Prince).

Principales publications et distinctions

Robert Berrouët-Oriol a fait paraître en 2005 Thoraya, d’encre le champ (poésie, Éditions du Cidihca), traduit en anglais sous le titre Thòraya, the ink field. Il est co-auteur du recueil collectif publié, en coédition Espagne/Québec, sous le titre Troc paroles/Troc de paraules (poésie, coéditions Adage/Pages editores, 2008). En 2009 il a livré En haute rumeur des siècles (poésie, Éditions Triptyque) partiellement traduit en catalan. Robert Berrouët-Oriol a fait paraître en 2010 Poème du décours (poésie, Éditions Triptyque), finaliste du Prix du Carbet et du Tout-Monde et Prix de poésie du Livre insulaire 2010 à Ouessant, en France. Il a été responsable éditorial et coauteur du livre de référence L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions (Éditions du Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti). Son œuvre de fiction poétique, Découdre le désastre suivi de L’île anaphore, est parue en 2013 chez Triptyque et a obtenu la même année la « Mention d’excellence » de la Société des écrivains francophones d’Amérique attribuée à l'unanimité par le jury. En 2014, Robert Berrouët-Oriol a fait paraître un Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti aux Éditions du Cidihca et du Centre œcuménique des droits humains. Dernière publication : Éloge de la mangrove, poésie, Éditions Triptyque, janvier 2016.

Participation à des événements littéraires internationaux

• Foire internationale du livre de Barcelone (2008)
• Salon du livre de Paris (2011, 2012)
• Festival international de poésie de Granada (Nicaragua, 2012)
• Salon du livre de Washington (2012)
• Semaine de la Francophonie, Rome (2013)
• Festival international de la poésie de Trois-Rivières (Canada, 2011, 2013)
• Journée internationale de la langue maternelle 2015 (OIF/Unesco, Paris)





























RBO/Montréal, juillet 2015

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